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    On me signale ici ou là le lamentable abandon de ce blog, ou plutôt beaucoup plus gentiment on s'inquiète de ce silence. Aucune inquiétude à avoir: ce délaissement n'est pas le signe que ça ne va pas, pure paresse de ma part, et difficulté à garder ce petit temps de loisir, mon petit joujou d'écrire ici.

    Mais il est temps que je fasse part de quelques actualités, même si je n'ai pas envie de ne me connecter ici que pour la communication, ne pas relayer quelques informations importantes serait un peu idiot (tout de même).

     

    - Par exemple que demain, mercredi 9 septembre, vous pouvez aller écouter et voir SCOREUSES, dans la mise en scène d'Hélène Soulié et avec Lymia Vitte, à la Faïencerie de Creil.

    - Que le samedi 19 septembre il y aura Bal Littéraire au théâtre Jean-Vilar de Vitry et que je ferai de mon mieux pour que les mots se trémoussent avec ceux de Julie Aminthe, Métie Navajo, Rémi De Vos et Eddy Pallaro.

    https://www.theatrejeanvilar.com/2605-20222/la-saison/detail-d-un-spectacle/fiche/le-bal-litteraire.htm

    - Que si vous êtes à Lyon, il y a en ce moment à la Bibliothèque Municipale une exposition consacrée aux quarante ans de Cheyne.

    Que si vous êtes près d'une librairie il y a une très belle collection anniversaire, commandes de textes sur le thème "grandir", signés par Ito Naga, Albane Gellé, Loïc Demey, Clara Molloy, Jean-Marie Barnaud et Tania Tchénio.

    - Que le 27 novembre, toujours à Lyon et toujours dans le cadre de l'exposition autour des quarante ans de Cheyne, Denis Lavant reprendra la lecture d'Alors Carcasse.

    - Que les Lectures sous l'arbre annulées cet été se tiendront fin octobre et que j'y serai présente.

    - Que ma dernière pièce,  Les désordres imaginaires sortiront chez Quartett cet automne également.

     

    On ne va donc pas s'ennuyer dans les deux mois qui viennent, et peut-être même se voir, qui sait?

     

     

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    Journal des stupeurs et des étonnements 5

     

    56- Je bataille, entre l’idée que tout ce que j’écris ici est d’une grande banalité, je sais que j’enfonce les portes ouvertes du présent dans lequel nous sommes, et l’idée qu’il faut quand même l’écrire, parce que vu d’un autre temps (il y a deux mois, dans deux mois je l’espère) cela reste inconcevable. Sans doute, beaucoup de choses de ces jours-ci seront oubliés, édulcorés, refoulés dans quelques semaines. Ou (la version pessimiste), remplacés par des soucis plus profonds encore.

     

    57- ça veut dire quoi être mort? Demande ma fille pour la toute première fois, en se glissant dans mon lit ce matin. 

    Et, un peu plus tard: Je ne veux pas aller à l’hôpital sur un lit à roulettes. 

    Avoir trois ans au temps du Coronavirus.

     

    58- Une carte s’affiche sur l’écran. Des zones rouges, des zones vertes, une liberté à deux vitesses. Combien sommes-nous à désirer la zone bleue d’un bord de mer?

     

     59- Je pense toujours très fort que céder à la peur, c’est céder à autre chose, qu’il est toujours bon de rester éveiller, prêts à se dé-soumettre. 

    Un entretien avec Miguel Benasayag vient mettre les mots sur tout ce que j’essaye d’écrire ici depuis le début du confinement. Une trouée de lumière.

    https://www.youtube.com/watch?v=xrwTP3m61hM

     

    60- Lou ne retournera pas à la crèche, nous ne faisons pas partie des familles prioritaires et je le comprends très bien. Je ne sais pas dans quelles conditions elle pourra faire son entrée à l’école. C’est peut-être ce qui me rend le plus triste. Ce « passage » là ne sera pas une fête. Que d’autres fêtes s’inventent alors, pour cette génération qui assiste à l’effritement effectif de « la peinture vieille de notre monde ».

     

    61- Se souvenir (ou pas) du discours présidentiel sur la culture (mais pas sur l’Art, ne rêvons pas), de sa mise en scène débilisante, du Ministre fantôme (ou fantoche?), des métaphores ridicules. Ce seraient des bouffons dans un jeu télévisé quelconque, il suffirait de zapper ou de se passer de télé comme il est assez facile de le faire. Mais que cette mise en scène grotesque soient le fait de nos responsables politiques ne devra pas être oublié.(Je pensais qu'on avait touché le bout avec les "chamailleurs" (cf numéro 54), mais non: il y a le tigre à enfourcher et Robinson Crusoé dans la cale à la recherche de jambon et de fromage.Y a-t-il une équipe autour de cet homme?)

     

     62- Le dernier texte de théâtre que j’aie terminé, Les désordres imaginaires, met en scène un « jeune président à la mode » qui prétend régner sur les imaginaires et s’écoute beaucoup parler. Et des artistes qui répondent à une commande adressée aux « jeunes artistes de moins de trente ans».

     

    63-De ce temps de confinement, je voudrais pouvoir conserver la lenteur. La possibilité du silence.

     

    64- Trouées de lumière encore: échos sur des textes, mains tendues pour collaborations à venir, perspective d’édition. Un peu de retape pour la confiance en mon dernier texte qui était tombée bien bas peu avant le confinement. Une fête à retardement qu’on se prépare et qui n’a pas lieu. Une rencontre ratée. Puisse la suite faire oublier cette tristesse.

     

    65-Chaque soir aux informations de la télévision publique, témoignages de confinés: dans des châteaux, des hôtels de luxe, des îles ensoleillées qui ne sont pas Mayotte. Une fois en appartement: chacun des 4 enfants avait sa chambre et son ordinateur. 

    Pas une seule fois dans les cités. Quand les banlieues sont filmées pour cause de fait-divers, le caméraman ne descend même pas de sa voiture. Voilà où est la violence. Voilà où le service public est défaillant (entre autres).

    Je comprends que les théâtres puissent parfois donner la même impression. Lutter pied à pied contre cela.

     

    66- J’ai assez peu lu de romans depuis deux mois. (Beaucoup de manuscrits de théâtre, mais c’est là ma gymnastique habituelle). Pas vu de films ni de séries. C’est comme s’il n’y avait pas de place pour d’autres fictions que celles que nous sommes en train de vivre. J’en suis un personnage secondaire bien peu spectaculaire.

     

    67- Il y a celles et ceux qui ont angoissé pendant le confinement, celles et ceux qui angoissent à l’idée de la reprise, de la sortie de la bulle. Et les angoissés perpétuels, qui doivent peut-être se sentir moins seuls? 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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    Journal des stupeurs et des étonnements 4

     

    38-  Je sortirai de là sans avoir pris de décision définitive, sans avoir eu d'illumination, sans avoir trouvé le sens de ma vie, sans avoir fait de tri radical entre ce dont je veux et ce dont je ne veux plus, sans avoir écrit, sans avoir lu tous les livres que je me suis toujours promis de lire, sans avoir terrassé aucun démon intime.

     

    39- Je travaille par vidéo interposée. Retrouvailles plutôt agréables, mais tout change de nature: les silences, les pauses, les acquiescements. A certains moments, il y a soudain quelque chose d'un peu étrange et impudique à se faire rencontrer deux mondes, celui de la maison et celui qui, d'habitude, relève pour moi du "déplacement". Si pour moi c'est vécu plutôt légèrement, j'imagine l'intrusion que doit représenter le télé-travail dans d'autres situations. Intrusion dans le temps de la maison, caméra sur les recoins d'une intimité. Injonction à être disponible et présentable partout, tout le temps.

     

    40- En deux mois à peine nous avons, tous ensemble, et volontairement pour la plupart, modélisé le parfait cauchemar, chacun sous contrôle, flic de l'autre et privé de tout ce qui pourrait déborder: embrassades, morves et larmes, empoignades et sueurs. Et le sexe, réservé, donc, aux couples confinés ensemble. La morale est sauve.

     

    41- La possibilité de l'effusion me manque.

     

    42- La possibilité de la foule me manque.

     

    43- Qui pèsera le plus lourd dans la balance? La possibilité d'une embrassade, d'une soirée entre amis, d'un premier baiser ou la peur de la contagion?

     

    44- Se souvenir: cafouillage autour des respirateurs commandés par l'état: ce n'étaient pas les bons. Enorme opération de communication puis silence radio.

     

    45- Se souvenir: cafouillage autour des masques: les grands distributeurs annoncent qu'ils ont fait des stocks, les soignants n'ont toujours rien.

     

    46- Se souvenir: (mais là, le mot de stupeur est faible) des déclarations de Donald Trump lors d'une conférence de presse, affirmant qu'on devrait essayer d'injecter de la Javel dans les poumons des malades. Peut-être pourrait-il donner de sa personne pour les tests? ça résoudrait quelques problèmes politiques de surcroît... On peut aussi lui suggérer l'immolation par le feu, le suicide par pendaison, qui, à terme, auront aussi sans doute raison de la maladie.

     

    47- Se souvenir que ce genre de nouvelles nous arrivent quotidiennement, tandis que nous ne savons rien de ce que nous aurons le droit de faire ou non dans les semaines qui viennent. Se souvenir que cette époque, c'était cela.

     

    48- Se souvenir de l'infantilisation constante, que jamais dans cette affaire les citoyens n'ont été traités comme des adultes, qu'à dix jours du déconfinement annoncé on nous rabâche "si vous êtes sages", "s'il n'y a pas de relâchement". 

     

    49- Se souvenir qu'après s'être faits sermonner collectivement de n'être pas assez bien confinés, nous nous sommes faits sermonner collectivement de n'être pas assez immunisés.

     

    50- Je réfléchis aussi aux spécificités de mon travail. Et à l’envie, que nous serons sans doute nombreux à avoir, de recentrer sur la mise en présence, sur ce que ça signifie vraiment, par-delà les conventions et les usages purement sociaux de la sortie au spectacle. Envie de retrouver  le risque que ça implique, risque de la rencontre réussie ou ratée, risque de l'échauffement ou de la triste tiédeur, risque que quelque chose ne tourne pas comme prévu, risque de l’accident, risque aussi de ressortir dérangé, déplacé: le risque, en somme, de vivre quelque chose ensemble.

     

    51- A quoi ressemblera le théâtre, dans le temps des retrouvailles? (Sans doute, exactement, à ce qu’il est déjà et dont nous retrouverons facilement le chemin). Mais dans un moment où les clivages seront plus grands que jamais, comment faire du théâtre un lieu qui rassemble et remet en mouvement, dans que ça sonne faux, sans que ce soit condescendant?

     

    52- J’ai du mal à croire au théâtre avec des masques, des distances et des Plexiglas. Est-ce la seule condition pour ne pas disparaître?

     

    53- Premier Mai mondialement annulé. Et quand Macron parle des « chamailleurs » devant les flashs et entre deux bouquets de muguet, pense-t-il à Benalla écrasant à coups de bottes la tête des manifestants? Nous n’oublierons pas.

     

    54- Au détour de ce genre d'allocutions, je n'arrive pas à savoir si c'est de la bêtise, de l'ignorance ou un cynisme poussé à son dernier degré, celui d'un pouvoir jouant ses dernières cartes, bien décidé à tout balayer sur son passage, à commencer par le sens des mots.

     

    55- Certains jours, "ce qui viendrait naturellement serait: se rouler en boule et attendre que la porte nous porte, s'il y a une pente..."

     

     


     

     

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  • (Cela fait maintenant un mois).

    Journal des stupeurs et des étonnements 3

     

    28- Suite des incohérences qui font des noeuds dans la tête et augmentent le brouillard (cf n°7): reprise annoncée des écoles et des crèches, mais les hôtels, les restaurants, et les lieux de spectacle restent fermés pour un temps indéterminé. Chercher ce que cela veut dire, en arriver aux conclusions les plus cyniques: il faut que l'économie tourne et que chacun puisse retourner au travail, et tant pis pour les enfants, les enseignants, et le virus de nouveau répandu de famille en famille (mais dans ce cas pourquoi se priver de l'économie touristique?) / il faut qu'un maximum de gens attrapent cette maladie, pour que nous soyons collectivement immunisés (mais dans ce cas pourquoi nous confiner un mois de plus?). C'est le trouble qui crée l'impuissance, la fatigue.

     

    29- Discours présidentiel: après les images martiales et la morale, la fierté de Papa Macron qui était le premier à insulter les Français il y a quelques mois. Ce n'est pas nouveau, ce n'est pas que lui, mais être gouvernés comme des enfants n'est plus tolérable. Non, nous n'avons pas besoin de leçons, de flatterie, de "pédagogie". Nous avons besoin de démocratie, et de transparence.

     

    30- Une lourdeur dans la tête. Un changement d'état de la pensée. Tout est épais, lent. Il m'est particulièrement difficile de me concentrer sur la poursuite du travail ordinaire; et de ne pas trouver tout cela un peu vain.

     

    31- Que pourra le théâtre pour réparer, consoler, penser? Peut-être beaucoup, par le simple fait de nous rassembler de nouveau. Peut-être pas grand chose, si nous oublions l'humilité et retombons collectivement dans ce fameux penchant de donner des leçons, de penser à la place des autres. Ce que j'aimerais voir, entendre: des fictions qui me surprennent, qui ne ressemblent en rien à ce que je ressasse déjà.

     

    32- Comment nous retrouverons-nous? Ce que nous vivons est-il partageable sans aigreur, sans colère, sans la tentation d'en vouloir à l'autre d'avoir moins souffert que soi, de ne pas avoir partagé les mêmes épreuves? Comment pourrons-nous comprendre même nos amis les plus proches?  Il me semble que nous allons marcher sur un sol plus morcelé que jamais. Que des monstres n'en profitent pas pour surgir de ces failles.

     

    33- 70% des appels à la Police ces jours-ci sont des délations.

     

    34- Dans une vie parallèle, ce mois-ci, j'aurais participé à la semaine de la poésie de Clermont-Ferrand. J'y aurais rencontré enfants et enseignants, détenus de la Maison d'arrêt, et participé à une lecture croisée avec Stéphane Juranics et Christian Prigent. Les organisatrices de cette Semaine continuent à la faire vivre en ligne ici: 

    http://lasemainedelapoesie.assoc.univ-bpclermont.fr

    Dans une vie parallèle, j'aurais assisté aux dernières dates d'Alors Carcasse au Théâtre des Quartiers d'Ivry. A l'heure qu'il est, je ne sais pas si ce spectacle aura une autre vie, je le souhaite de tout coeur car c'est là un très beau cadeau qu'on fait au texte Bérangère Vantusso et son équipe. (Et que, souris-je en moi-même, s'il faut à tout prix, en sortant de là, trouver des spectacles qui nous parlent de l'immobilité du confinement, Carcasse fera très bien l'affaire!!)

    Dans une vie parallèle, j'aurais pris des trains pour Lyon et des trains pour Béthune. A la Comédie, nous faisons le pari de garder le lien avec les spectateurs sans pour autant remplacer le théâtre. Par des échos, des "moments rêvés", des rebonds en lien avec les spectacles et événements qui auraient dû y avoir lieu.

    http://www.comediedebethune.org/avec-vous/webzine/

    Dans une vie parallèle, j'aurais beaucoup moins vu ma fille.

     

    35- L'énergie et l'évolution de ma petite, lancée à grande vitesse dans l'année de ses 3 ans, impossible à immobiliser, joie, envie de grandir, de rire, de tout comprendre: inconfinables.

     

    36- Lire des historiens, un peu, qui au moins ont un peu de recul sur quelque chose. (cf différentes interviews sur Mediapart). Frappée par l'idée que la rupture anthropologique en cours est celle qui consiste à ne plus enterrer les morts, à ne plus accompagner nos personnes âgées vers la mort. Tenter d'en mesurer la vertigineuse profondeur, la vertigineuse horreur. Penser que cette question a été assez puissante pour que les tragédies antiques arrivent vivantes parmi nous. Et, en un mois à peine...

     

    37- Je reprends doucement le fil d'un texte, c'est-à-dire que je n'écris pas, pas encore, pas vraiment, mais je reprends le fil de ma pensée, j'essaye de faire renaître un peu d'imaginaire.

     

     

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  • Continuons continuons...

    Fin de la quatrième semaine.

     

     

     

    Journal des stupeurs et des étonnements 2

     

     

    16- Je m'étonne souvent d'être très littérale. Dans mes rêves, notamment, aux clés langagières limpides. Je l'ai donc été assez, cette fois encore, pour fêter mes 40 ans en quarantaine.

     

    17- C'était devenu une blague, avec M, bien avant cette période de confinement et l'arrêt brutal des projets en cours. Cette impression d'arriver toujours à la fin des aventures théâtrales, artistiques. Dernier spectacle d'un théâtre qui va fermer, dernier spectacle d'une compagnie, dernier texte retenu dans tel dispositif, etc... Il y a eu, aussi, de lumineuses premières fois, et des suites qui n'en finissent pas de se projeter. Mais l'impression régulière, tout de même (j'en fais une affaire personnelle pour la blague), d'appartenir à une génération qui, professionnellement, n'en finit pas de voir les choses finir, arrive à la fin d'une époque, dans les dernières miettes de ce qui existait avant. Sans pour autant appartenir à celle qui n'aura pas d'autre choix que de tout réinventer. Sans avoir pour le moment l'imagination et l'énergie nécessaire pour tout réinventer. Surfant sur les derniers morceaux de quelque chose, et manquant de souffle et de vision pour se projeter ailleurs. Si je continue à travailler, c'est en espérant que le souffle me viendra.

     

    18- Effrayée ces jours-ci de ce que sera le "retour à la normale". Je n'arrive plus à me souvenir de ce qu'il y avait de normal. Je crois que le chemin de traverse et de calme me convient.

     

    19- Et si tout cela n'était qu'un vaste laboratoire? Je ne pense pas que ce confinement ait été prémédité, loin de là, il n'y a qu'à voir la cacophonie ambiante. Et c'est peut-être en effet la meilleure chose à faire pour ralentir la contagion.

    Mais en un mois à peine on commence à entendre parler d'applications de géolocalisation comme condition de déconfinement, on voit l'inventivité et le zèle dans la répression et la restriction des libertés (à Béziers on démonte les bancs publics, à Paris il n'est plus autorisé de faire du footing en journée, ailleurs des SDF ont été verbalisés pour non respect du confinement, à Sète le Maire prend l'initiative de bloquer les accès à sa ville). D'aucuns doivent bien se frotter les mains devant tant de nouvelles possibilités de gouverner.

     

    20- Et la littérature dans tout ça? Peut-on continuer à écrire normalement? Quelle nouvelle forme  sera juste pour dire ce nouveau temps qui s'ouvre? Peut-être le genre du doute, de l'incertitude, du mouvant. Une forme qui accompagne les stupeurs permanentes et le changement de positionnement imperceptible qu'il va falloir opérer. Le genre de l'anticipation a pris, il me semble, un sacré coup dans l'aile. Il va falloir trouver une façon de l'écrire de l'intérieur, ou bien, d'anticiper un autre futur immédiat. Un contre-futur.

     

    21- La nullité des journaux télévisés. L'absence total de recul, de réflexion, de regard qui pourrait aider à prendre de la hauteur. L'absence de contenu palliée par des micro-trottoirs aussi bêtes qu'inutiles. C'était déjà le cas avant, mais je ne les regardais pas.

     

    22- La haine soudaine du touriste (petite variante, donc, de la haine du parisien évoquée plus haut). Car quelques "salauds de citadins" voudraient venir se confiner dans nos belles campagnes et nos belles stations balnéaires. Un Maire, interrogé au journal télévisé, raconte fièrement que ces horribles touristes arrivent de nuit pour ne pas qu'on les voie, mais que lui peut surveiller la consommation d'eau sur la commune, et voit bien que les logements sont occupés. Certains révèlent donc des talents d'inventivité incroyable dans le flicage.

    Verra-t-on les mêmes interviewés pleurer dans quelques mois quand plus personne ne pourra venir consommer dans leur commune? Certainement, mais l'amnésie étant généralisée, on peut bien dire toutes les conneries qu'on veut. (Pour ça que je note).

     

    23- "J'aime bien quand je vois des gens que je ne connais pas", dit ma fille, tout en m'interrogeant sur le temps que ça va encore durer, et sur la date de son retour à la crèche. Chaque jour je pense aux enfants, aux marques profondes que ça laissera, même pour ceux chez qui ça se passe bien. Cet arrêt de tout, ces adultes incapables de répondre à une question, et de leur assurer quand et comment ça va se poursuivre. 

    Et ce vertige d'être parent sans être capable d'en savoir plus que son enfant sur le monde qui vient. Avoir peur de ne lui être d'aucune utilité.

     

    24- Réussir à lire un roman, pour la première fois depuis trois semaines.

     

    25- Dans les interstices du quotidien, savourer Moby Dick comme jamais. Malice et liberté dans l'écriture. Traquer la liberté dans un livre de poche.

     

    26- Les Etats-Unis! Les Etats-Unis! Les Etats-Unis! (Et c'est peut-être là, la véritable bascule, au présent, la chute de l'imaginaire américain, comme un château de carte s'effondre tout ce dont nous sommes bercés en Occident depuis l'enfance. On n'avait beau ne pas être dupe, ça bouge quelque chose de profond, je crois).

     

    27- Etrange impossibilité (momentanée j'espère) à projeter, préparer, imaginer et même désirer pour les mois à venir. S'y atteler, un peu chaque jour. Comme devoir quotidien.

     

     

     

     

     

     

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