• A l'épreuve de la retraduction

     

    Je reproduis ici un article écrit par Gonzalo Navarro, mon père et néanmoins fondateur de la maison d'édition equi-librio, et traducteur. C'est autant l'éditeur que le traducteur qui s'indignent de certains usages, d'autant que (je vous laisse aller lire la présentation qui en est faite sur le site), la création de la maison d'édition a vraiment pour but de rendre service à des auteurs peu connus en France sans aucune contrepartie...

     

     

     

    equi-librio

     

    En 2009, les Assises Internationales du Roman nous offraient une passionnante table ronde, « À l’épreuve de la retraduction », à laquelle participaient Bernard Hoepffner, Jean-Paul Manganaro, Elena Lozinsky et Julia Escobar. Ces traducteurs échangèrent avec le public leur point de vue sur l’utilité, voire la nécessité de retraduire les œuvres littéraires. Elena Lozinsky avait particulièrement impressionné l’auditoire : elle retraduisait l’œuvre complète de Proust en russe et elle avait démontré, exemples à l’appui, le caractère indispensable de cette retraduction.

    Si je me souviens aujourd’hui de cette journée du 31 mai 2009, c’est que ma propre traduction de « Botánica del Caos », de Ana María Shua, publiée en 2008 et en 2009 (deuxième édition revue avec l’auteur) vient en partie d’être retraduite par les éditions Cataplum dans le recueil « La saison des fantômes ».

    Dans le sommaire de l’édition originale de « Temporada de fantasmas », les titres de 23 textes (sur les 99 qui composent ce recueil) sont suivis de la lettre B, et une note précise : « Los títulos de los cuentos acompañados por una (B) se publicaron en Botánica del caos, Editorial Sudamericana, Buenos Aires, 2000. Los demás son inéditos. » (« Les titres des contes suivis d’un (B) ont été publiés dans Botanique du Chaos… »)

    Cataplum a donc fait le choix de retraduire, (malheureusement sans reprendre la note du sommaire original) près d’un quart du recueil en question.

    Et je découvre (bigre !) que « Cet ouvrage a été traduit avec le concours du Centre national du Livre ». Me voilà dans mes petits souliers : la traduction que j’ai commise, et dont l’auteur et moi avons pesé chaque mot, était donc si manifestement mauvaise ou dépassée (il est vrai que la langue évolue, en un an) qu’il fallait retraduire ces 23 textes, faire appel aux deniers publics pour réparer les outrages que l’auteur et moi leur avions infligés.

    Contactée, l’éditrice de Cataplum ne me rassure pas particulièrement : « Je possède les droits, je peux faire retraduire ». Je perçois une grande sensibilité dans ce message : elle ne veut pas m’accabler ; si elle se retranche derrière le droit, c’est pour me ménager. J’apprécie sa délicatesse, mais mon angoisse grandit : je contacte l’auteur. Ana María Shua m’affirme qu’elle n’a eu aucun contact avec la traductrice…Je me souviens alors de nos interminables échanges de mails pour trouver l’équivalence qui rendrait au mieux l’expression originale, les semaines de travail : parlant de son travail d’orfèvre, Ana María Shua écrit à propos des micro-fictions : « À cette taille, la plus petite erreur acquiert des proportions gigantesques. »

    Ce ne sont pas des erreurs que j’ai dû commettre, mais de véritables crimes contre la littérature. Hypocritement, je tente d’en réduire la portée en me rappelant que le texte original figure en regard de mon immonde (j’en suis sûr, maintenant) traduction. L’édition bilingue est la chance des auteurs que je trahis : l’original remet l’imposteur à sa place.

    Bref, je me décide à  feuilleter « La saison des fantômes » à la recherche des textes de « Botanique du Chaos ».

    Effectivement, il fallait absolument retraduire. Ma conviction est faite dès le premier texte trouvé (p.14). Honte à moi qui avais traduit « Filtro de amor » par « Philtre d’amour » et non pas par « Filtre d’amour », comme la traductrice de Cataplum l’a fort bien compris. Je n’avais pas saisi qu’il convenait d’actualiser tout cela : ce « filtro de amor » n’était qu’un filtre à café, métaphore de l’amour qui, goutte à goutte, emplit notre âme…

    Ceci n’est qu’un exemple des bourdes qu’il me faut confesser. Certaines sont plus subtiles ; j’en avouerai quelques-unes (pas toutes, cependant, la mortification a des limites).

    Le second texte que je retrouve (p.17) « Encuentro clandestino », « Rendez-vous clandestin », contient une nuance des plus fines, que seule une édition bilingue peut permettre d’apprécier :

    J’avais traduit « — Debería regresar al desierto – me dice de mal humor. » par « — Je ferais mieux de retourner dans le désert – me dit-il, fâché. ».

    Là encore, j’étais dans l’erreur.

    L’édition de Cataplum est celle-ci : « — Vous feriez mieux de retourner dans le désert – me dit-il de mauvaise humeur. »

    Comment ai-je pu penser un seul instant que « debería » était la deuxième personne du singulier et non pas la troisième ? C’est impardonnable. J’aurais dû savoir qu’une réforme grammaticale inverse désormais 2ème et 3ème personne dans la conjugaison.

    Je tourne les pages, je suis consterné ; j’ai infligé d’innombrables sévices à ces textes que j’aime tant.

    Page 77, voilà que je tombe sur « Pecados de juventud », « Péchés de jeunesse », retraduit ici par « L’anniversaire » (?).

    Dernières lignes du texte original :

    Los muchachos […] son casi tan viejos como Él, o quizás como él, el narrador no tiene opinión propia en este caso.

    Ma traduction :

    « Les copains [Ana María Shua m’avait indiqué qu’il ne s’agissait pas de jeunes gens, mais que muchachos devait être pris dans son sens argentin (comme dans Adios muchachos, de Gardel)] […] sont presque aussi vieux que Lui, ou peut-être que lui, le narrateur n’a pas d’opinion personnelle à ce sujet. »

    La traductrice de Cataplum, elle, a un avis, et elle l’affirme puisqu’elle écrit :

    « Les jeunes gens […] sont presque aussi vieux que Lui, ou peut-être autant que Lui, le narrateur n’a pas d’avis sur le sujet. »

    C’est à ce genre de détails qu’on mesure la qualité d’une traduction : la mienne manque d’engagement personnel. Si l’on est persuadé que Dieu ou que Lui ne peuvent en aucun cas s’écrire sans majuscule, il faut oser imposer ses choix, quitte à saborder la chute. J’ai manqué de courage, que Dieu me pardonne.

    Je renonce à faire le relevé exhaustif de mes péchés, quand, page 136, je tombe sur « El cuerpo del delito », « Le corps du délit ». Si je ne veux pas retomber dans l’ornière, si réellement je veux expier mes errements, si la rédemption existe, alors il me faut boire la coupe jusqu’à la lie et porter à la connaissance de tous ce dernier exemple :

    Texte original :

    El cuerpo del delito

    Quisiera recordar que ya se han empleado todos los recursos de esta fiscalía para encontrar el cuerpo del delito, pero no lo hay, y no es que el delito sea incorpóreo : es que sólo tiene cabeza, una cabeza grande, con una cara de ojos grandes y tristes como de vicuña, una coronilla calva, un cuello cercenado del que mana ese líquido en nada parecido a la sangre y es que es tan difícil para el fiscal persuadirla de que la ley exige el cuerpo y no la cabeza del delito, de que estamos haciendo todo lo posible, de que se vaya de una vez por todas a molestar al asesino.

    Que j’avais (avec quelle légèreté) traduit ainsi :

    Le corps du délit

    Je voudrais rappeler que le Ministère public a déjà  tout fait pour retrouver le corps du délit, mais il n’est pas là, et ce n’est pas que le délit soit incorporel : c’est qu’il n’a que la tête, une grande tête, avec un visage aux yeux grands et tristes, pareils à ceux d’une vigogne, une calvitie sur le sommet du crâne, un cou tranché d’où coule ce liquide qui ressemble à tout sauf à du sang, est-ce si difficile pour le procureur de la persuader que la loi exige le corps et non la tête du délit, que nous faisons tout notre possible, ne peut-il la convaincre de partir une fois pour toutes et d’aller plutôt déranger l’assassin ?

    Oh ! Comme tout cela est mauvais ! Comment avais-je pu me tromper (et tromper mes lecteurs) à ce point ? Comment ne pas avoir vu qu’il ne s’agissait pas d’un discours agacé du représentant du Ministère public (et avoir même pensé que c’était là le sel de ce récit) alors que, de toute évidence, et comme l’a parfaitement compris la traductrice de Cataplum, le narrateur est externe et inconnu. Voyons sa version :

    Le corps du délit

    Il voudrait lui rappeler que tous les moyens de ce tribunal ont déjà  été mis en œuvre pour retrouver le corps du délit, mais il n’y en a pas, ce qui ne veut pas dire que le délit soit incorporel : juste qu’il n’y a que la tête, une tête ronde, avec un visage aux grands yeux tristes comme ceux d’une vigogne, le sommet du crâne dégarni et le cou tranché d’où jaillit ce liquide qui ne ressemble pas du tout à du sang. Le procureur peine tant à lui faire entendre que la loi exige le corps et non la tête du délit et que nous faisons tout notre possible, mais qu’elle aille donc une bonne fois pour toutes importuner l’assassin.

    Quelle merveille ! Cette impression de mystère renforcée par des personnages dont on ignore tout (« il  voudrait… », « mais qu’elle aille donc… »).

    La tête couverte de cendres, je m’incline devant cette publication de Cataplum. Je souhaite longue vie à cette jeune maison d’édition qui commence très fort et je mets à sa disposition, si elle le souhaite, d’autres textes qu’elle voudrait retraduire.

    Un peu de sérieux, pour conclure :

    - Si je me permets de déroger à la règle élémentaire de déontologie d’un traducteur, qui est ne pas porter de critiques pouvant nuire à la réputation d’un autre traducteur, c’est que mes mises en garde auprès de la maison d’édition Cataplum n’ont pas eu les réponses dignes de personnes au service de la littérature ; je me sens donc délié de toute réserve à leur égard.

    - En 2008, la part des traductions dans le nombre de titres commercialisés en France était de 14%. Dans ces 14%, les titres traduits de l’espagnol représentaient 3,4% (source : Livres Hebdo/Electre). C’est donc une part infime de l’édition qui s’intéresse à la littérature de langue espagnole. Et c’est peu dire que nous avons là un continent entier à défricher. Si je me réjouis d’avoir contribué à faire connaître un peu Ana María Shua au public français, ses recueils de récits courts sont nombreux (une bibliographie dans l’édition de Cataplum aurait pu en montrer l’ampleur). Pourquoi avoir choisi Temporada de Fantasmas qui, on ne peut l’ignorer (il suffit de jeter un coup d’œil sur le sommaire) est constitué pour un quart de textes récemment traduits ? Pourquoi, ce choix étant arrêté, avoir décidé d’ignorer la traduction existante ?

    - Comme je l’ai dit à Ana María Shua, je ne prétendais à aucune rétribution, et c’est bien volontiers que j’aurais offert ma traduction, pour peu que le nom des Editions equi-librio et le mien figurent dans cette publication.

    - Cet épisode fâcheux me confirme dans la conviction qu’un autre modèle éditorial est indispensable. Le système des droits exclusifs cédés par un agent littéraire prive l’auteur de tout droit de regard sur ce qu’il advient de son œuvre. Je poursuivrai donc dans la voie de la non-exclusivité et du rapport direct avec l’auteur. Par ailleurs, l’édition bilingue, on le voit ici, est une réelle garantie pour ce dernier.

    - L’œuvre de Ana María Shua est suffisamment forte pour survivre à ces traductions approximatives. Je crois néanmoins que les auteurs doivent eux aussi affirmer leurs exigences et cesser de déléguer « l’exploitation » de leurs œuvres. La présente édition de Cataplum n’est manifestement pas la meilleure carte de visite pour toucher le public français. 

    Gonzalo Navarro

     

     


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