• Merveilles et petites victoires

    (Un coin du monde, à Miquelon, porte le nom de Carcasse et se tient là...)

     

    Mais en vérité nous ne sommes pas hors du temps. Même en passant quelques journées à s'émerveiller quand le ciel chasse la brume, ou quand le silence fait des vacances, ou quand les lieux chargés d'une histoire inconnue font relativiser les histoires plus proches. Mais en vérité nous n'avons quitté ni le pays ni l'époque, le printemps 2014 et son impression de foncer collectivement dans le mur, d'accélérer la chute, de libérer les fauves et de ne plus entendre partout que la victoire de la bêtise.

    En vérité je me tiens informée des actions en cours en métropole, pour préserver nos métiers de la culture du rouleau compresseur qui est en marche, et qui vise à notre destruction en montant les plus grands contre les plus petits, en faisant jouer le "chacun pour sa peau, avec un peu de chance je m'en sortirai, moi, et tant pis pour le voisin", je me rassure des petites digues montées contre le grand mépris (de tout ce qui ne rapporte pas d'argent), comme si la précarité qui gagne elle était de la faute des déjà précaires, comme si c'était les plus faibles qu'il fallait achever pour qu'enfin de remette en route la machine à broyer économique. (Et puis mépris de la pensée aussi, cette haine si profonde de la pensée que je ressens...)

    Et je prends comme une attaque personnelle, intime, la montée de l'extrême-droite, son impunité et la place qui lui est faite. Et je ne décolère d'aucun renoncement, d'aucun cadeau fait à l'idéologie de la puissance et de la haine, d'aucune lâcheté personnelle et politique.

    Alors je me pose la question de mon implication, connectée à distance dans ce voyage, ou dans ma vie d'écrivain en général, qui appelle au retrait tellement plus fort qu'à la présence (et ce de plus en plus, au point que ça va devenir je crois, radical). Une fois rentrée en métropole je serai autant que je peux des manifs, des actions, je quitterai autant que je peux le virtuel pour faire corps et faire du nombre, pour qu'à petite ou grande échelle on recrée un peu de sens, un peu d'humain, on évite quelques dégâts et défende quelques acquis.

    En attendant je fais ce que je sais faire. Et c'est trop peu, je sais, pour changer le monde. Et c'est peut-être risible, et il suffit de couper le son, d'éteindre la lumière, de fermer (ou de ne jamais lire) le livre pour que plus rien n'existe. En attendant je cherche par quel bout reprendre l'écriture, comment faire avancer le pion de la pensée par la fiction, comment éclairer un peu le champ des guerres en cours.

    En attendant nous construisons, bâtissons, ouvrons un monde dans le monde. Vendredi à 21h nous présenterons Alice, d'après Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll. Pour attester que pendant cinq semaines, dans cet endroit de l'archipel, le plaisir du jeu et de l'invention théâtrale ont été à l'oeuvre dans une salle des fêtes, et que le règne du fou-rire a retrouvé une place, et que le sérieux à jouer a permis de faire surgir un peu d'impossible, un peu de surprise, un peu d'un monde parallèle où on oublie en se jetant dans le récit les âges et les fonctions. Tous égaux, tous différents, dans l'invention de la fantaisie.

    En attendant, je lirai ce soir à 19h à la bibliothèque un extrait de la seconde partie de Perdre, où il ne s'agit que de cela: retrouver l'espace de vivre et inventer sa propre voie, après avoir clôturé l'atelier d'écriture adultes.

    En attendant, nous terminerons samedi notre résidence à Saint-Pierre par une lecture ouverte à tous que nous avons eu envie d'appeler le "cabaret des petites victoires". Avant les grandes.

     

     

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  • De Miquelon, on me disait: tu vas voir, c'est encore un autre univers. J'avais du mal à l'imaginer, Saint-Pierre étant déjà pour moi un univers très éloigné de tout ce que je connais...

    Alors pour notre dimanche nous avons programmé une randonnée à vélos, de Miquelon à Langlade, en passant par l'isthme de sable qui rejoint des deux îles et dont on dit qu'il a été formé entre autres par le bois de tous les bateaux qui s'y sont échoués. 25 kilomètres pour l'aller et autant pour le retour. Un départ dans la brume puis la magie de voir les couleurs aparaître une à une, comme une photo que l'on verrait se développer tout doucement jusqu'à saturation. Une petite envie de pleurer, à voir des choses si belles se révéler d'un coup. Un spectacle répété au millimètre, et dont nous étions presque les seuls spectateurs, avec quelques animaux rencontrés sur le chemin.

    Quelques images dans l'ordre chronologique d'un aller et d'un retour. Où le grand calme, le silence et la solitude gagnent même la pensée, qui n'est plus que là, aux aguets, dans le rythme du corps et du vélo, dans l'envie d'avoir des yeux de tous les côtés de la tête.

     

    Miquelon (2)

    Miquelon (2)

    Miquelon (2)

    Miquelon (2)

    Miquelon (2)

    Miquelon (2)

    Miquelon (2)

    Miquelon (2)

    Miquelon (2)

    Miquelon (2)

    (La route de Miquelon à Langlade, 1er juin 2014)

     

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  • Parce que c'est bien à l'archipel dans son ensemble que notre projet s'adresse, parce qu'il était inconcevable pour moi qui mets pour la première fois ici les pieds de ne pas connaître Miquelon et Langlade, parce que du soleil était, en plus, annoncé pour la fin de la semaine et que la traversée pouvait se faire dans de bonnes conditions, parce que c'était l'occasion d'aller à la rencontre des habitants et de prendre encore des images plein la tête, nous sommes partis le vendredi soir pour Miquelon à bord du Cabestan. Une heure de bateau depuis le port de Saint-Pierre à celui de Miquelon.

     

    Miquelon (1)

    Miquelon (1)

    Miquelon (1)

    Miquelon (1)

    (Le village de Miquelon, vu de l'intérieur, de la plage et du Cap)

    Miquelon, quelques centaines d'habitants et des kilomètres de montagnes, de falaises, de dunes. Un appel à l'exploration.

    Nous proposons aux miquelonais une lecture du texte de Ben Rice que nous avions lu à Saint-Pierre, Pobby et Dingan. Il résonne encore différemment, lu à trois voix dans la salle de Miquelon Culture Patrimoine, nous parlons de la force de la croyance, de la rumeur, de la fiction. Une façon de se rencontrer autour de la littérature et d'évoquer les suites possibles, la venue d'un spectacle de la Cie du Veilleur à Saint-Pierre comme à Miquelon en 2015...

    Une façon de ne pas être des touristes, et de partager et expliquer notre travail, tout en préparant la grande promenade du lendemain...

     

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  • Pendant que je suis à Miquelon sans mon ordinateur, je vous laisse avec des photos de promenades, celles de ce jeudi 29 mai sur la "Montagne" à Saint-Pierre, avec sa vue sur l'île aux Marins d'un côté, et de l'autre sur le Grand Colombier, Terre-Neuve d'un côté, Langlade et Miquelon de l'autre. Et ce grand bain de bleu qui fait se sentir vivante.

    C'est ce qu'il y a de plus étonnant à Saint-Pierre. La façon dont on peut changer de paysage en cinq minutes, passer de la ville à la mer et de la mer à la montagne, et en se retournant d'un coup être dans tout ça à la fois, et dans le printemps éclatant, puis d'un coup d'ombre dans l'hiver, jusqu'à la prochaine surprise.

    Ces photos sont celles d'une ballade à l'anse à Henry, traversée de l'île par la Montagne. Une petite pause et une grande bouffée d'air avant de continuer nos recherches théâtrales.

     

     

    Une journée bleue

     

    Une journée bleue

     

    Une journée bleue

     

    Une journée bleue

     

    Une journée bleue

     

    Une journée bleue

    (Saint-Pierre, 29 mai 2014)

     

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  • Bien sûr quand on sillonne l'île aux Marins, on ne tarde pas à tomber sur l'épave du Transpacific, du moins l'avant de ce cargo allemand échoué au large de l'île le 18 mai 1971. Il n'en reste plus grand chose, que le nez monumental, que le souvenir d'une mécanique moderne, et les anecdotes des habitants.

     

    Le Transpacific

     

    Le Transpacific

     

    Le Transpacific

     

     

    Le Transpacific

     

    Le Transpacific

     

    Le Transpacific

     

    J'avais parlé de ma fascination pour les épaves. Pour cette façon dont il peut rester des traces si monumentales de la catastrophe, de la perdition. Fondues dans les reliefs des cailloux et le temps qui les décomposent, mais assez visibles pour nous rappeler une nuit ou l'autre de tempête et de brume, où les rochers qui affleurent piégèrent tout un équipage.

    Je ne sais pas à quel seconde on sait que l'on échoue. Je ne sais pas à quelle seconde on comprend le danger, et ce que ça peut faire dans les têtes. Je ne sais pas quels sont les réflexes de survie. Et pour celui qui est à terre, l'arrivée dans la nuit de la masse immense, le bruit du choc, les grincements. Le moteur (celui du Transpacific, on le voit encore affleurer près des rochers, plus de quarante ans après le naufrage), quand on l'arrête d'un coup et laisse tout le vacarme à la mer.

    Je ne sais pas comment on écoute ce silence nouveau. Comment on débarque avec le goût de l'échec. Comment on découvre l'ampleur de l'enlisement une fois que la brume s'est dissipée. On raconte ce bateau-là fonçant à une vitesse anormale vers la côte, le sauvetage de l'équipage par les habitants. On raconte comment de nouveaux objets sont arrivés sur l'archipel: des jukeboxes, des pantalons, des tondeuses à gazon (!), et un nouveau relief sur la plage de l'île aux marins.

     

     

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