• Abraham Lincoln va au théâtre, de Larry Tremblay

     

    Abraham Lincoln va au théâtre, de Larry Tremblay

     

     

     

    Cet été, je te parlais de ma littérature-déclencheur. Et dans mon dernier billet, de cette "mauvaise foi" qui consiste à traquer les textes qui, pour une question ou une autre, pourraient ressembler à ce que j'ai envie de faire, ou me confirmer des pistes par les chemins qu'ils empruntent. Abraham Lincoln va au théâtre, découvert à Montréal et relu plusieurs fois depuis, serait plutôt à classer dans la catégorie des "ascenseurs". Ceux qui me servent à monter la barre de mon exigence toujours un peu plus haut.

    Tenter de te résumer ce texte de Larry Tremblay pourra te donner quelques pistes de ce qui m'y passionne... Pour commencer,on a en apparence trois personnages: "Laurel", "Hardy" et "Abraham Lincoln"... mais ils sont tous trois de véritables poupées russes cachant d'autres identités. Et c'est là que ça commence à devenir jubilatoire.

    Quand la pièce s'ouvre, Laurel et Hardy racontent comment ils ont été engagés par un metteur en scène, et les relations houleuses avec celui-ci. Dès la scène suivante, ils déclinent leurs véritables identités: ils sont Léonard et Christian, embauchés pour jouer Laurel et Hardy jouant dans une pièce autour de l'assassinat d'Abraham Lincoln. Le metteur en scène, Marc Killman, se propose de jouer lui-même dans son spectacle la statue de cire de Lincoln. Mais très vite, par la voix du personnage dénommé "Abraham Lincoln" parle une autre figure: celle de Sébastien, embauché par Léonard et Christian à la mort de Marc Killman pour jouer à son tour la statue de cire et reprendre le travail de Killman.

     

    "Abraham Lincoln: Comment jouer une statue de cire? Comment jouer Abraham Lincoln? Comment jouer la statue de cire qui représente Abraham Lincoln? Comment jouer Abraham Lincoln coulé dans la cire d'une statue? Surtout, comment jouer Marc Killman derrière ces couches de peau et de cire? Ce sont les questions que je lançais à Christian et Léonard. Je n'avais jamais joué avec une barbe postiche. C'était un argument supplémentaire pour que j'accepte leur proposition. Les acteurs acceptent quelquefois de faire l'impossible pour des raisons idiotes. C'est leur droit. Il faut dire qu'ils m'avaient rassuré sur une chose: le but n'était pas de ressembler ni à Marc Killman ni à la statue d'Abraham Lincoln. Ils ne parlaient pas de ressemblance. Mais d'imitation. Ils insistaient même pour que l'imitation soit maladroite, grotesque et pénible. Une imitation qui devait dénoncer la bassesse de toute imitation. Marc Killman leur avait répété, paraît-il, que nous vivions dans une époque où l'imitateur est plus important que l'imité. La vérité, à force de subir des transformations extrêmes, ne tient pas le coup devant le plus clinquant des mensonges." (sc 12)

    Le récit des répétitions du premier projet alternent avec des monologues de Sébastien / Abraham Lincoln sur son arrivée dans le projet, son lien à la figure de Marc Killman puis à celle de l'assassin d'Abraham Lincoln, John Wilke Booth, pour qui il se met à avoir une fascination de plus en plus grande. Parallèlement, on sent une complexité croissante dans les relations entre Laurel / Christian et Hardy / Léonard. L'agacement et les tensions augmentent, on surprend entre eux quelques gestes de tendresse. Ils sont amenés à rejouer tous les personnages proches du drame de la mort de Lincoln, l'assassin, mais aussi l'actrice, ancienne maîtresse de l'assassin, qui sera sur scène au moment du meurtre, car c'est dans un théâtre qu'a lieu l'assassinat du président, en pleine représentation d'une pièce oubliée appelée "Our american cousin".

    Marc décide quant à lui de s'habiller en statue de cire mais tombe peu à peu malade, en plus d'être de plus en plus colérique. Lincoln / Sébastien laisse entendre qu'il se serait lentement, et sciemment, empoisonné avec le maquillage pour mettre en scène sa propre mort en plein spectacle. Les tensions sont de plus en plus grandes entre les uns et les autres, et l'entremêlement des niveaux de réalité de plus en plus complexes.

     "Hardy: (...) J'avais beau regarder les films de Laurel et Hardy, je ne voyais pas pourquoi Christian et moi devions jouer toute cette histoire en nous inspirant d'eux. Il nous avait obligé à répéter, habillés comme eux. Nous passions des heures à parfaire nos gifles et nos coups de pieds au cul. J'ai l'esprit ouvert, je ne suis pas né de la dernière pluie mais il y a des limites, même au théâtre. J'avais interrogé Marc plusieurs fois. Il me répondait qu'on ne pouvait pas, au XXIème siècle, se permettre de montrer sur scène des faits historiques comme si c'étaient effectivement des fairs historiques. L'histoire n'était qu'une supercherie de plus et le théâtre n'avais pas à la reproduire. Alors pourquoi Laurel et Hardy?

    Abraham Lincoln: Parce qu'ils sont parfaits. Je ne veux pas, tu comprends, que tu joues John Wilkess Booth s'apprêtant à assassiner Abraham Lincoln. Je veux que tu joues Stan Laurel jouant John Wilkes Booth s'apprêtant à assassiner la statue d'Abraham Lincoln" (sc 26)

     

    A la mort de Marc, c'est donc Sébastien qui reprend la mise en scène, et se laisse contaminer peu à peu par les affres de la création qui rongeaient Marc. Les trois voix continuent le récit des répétitions, mais il s'agit maintenant des répétitions d'un autre spectacle, le spectacle hommage à Marc Killman, mis en scène par Sébastien Johnson.

     

    " Abraham Lincoln: J'ai lu plusieurs fois le grand cahier de Marc Killman. Il avait écrit sur la première page, en grosses lettres: JOHN WILKE BOOTH VA AU THEATRE. J'ai tout de suite pensé que c'était le titre du spectacle que Marc projetait de faire. J'ai posé la question à Léonard et Christian. Ils m'ont répondu que Marc n'avait pas parlé de titre avec eux. Ils avaient répété pendant des semaines sans savoir précisément ce qu'ils répétaient. marc avait-il eu une idée claire de ce qu'il voulait? Très vite, en travaillant avec Léonard et Christian, je me suis rendu compte qu'on ne pouvait pas répondre à cette question. le spectacle hommage que nous voulions lui offrir ne serait pas le sien mais le nôtre. C'était Léonard, Christian et moi qui devions donner un sens à la mort de Marc. J'ai proposé d'appeler notre spectacle MARC KILLMAN VA AU THEATRE. Ce serait un spectacle qui mettrait en scène les répétitions du spectacle inachevé de Marc Killman et dont l'apothéose serait sa propre mort." (sc 29)

     

    " Abraham Lincoln: (...) J'avais fini par me persuader que les derniers instants de John Wilkes Booth me permettraient de comprendre, de saisir, les derniers instants d'Abraham Lincoln et, qui sait, les derniers instants de Marc Killman."(sc 33)

    On touche là à de l'incertitude par dessus de l'incertitude, puisque plus rien n'est certain dans quelque niveau de réalité que ce soit, et c'est là il me semble tout le sujet et le vertige du texte de Tremblay.  L'impossible reconstitution du réel, d'autant plus illusoire sur un plateau de théâtre, et les couches de subjectivités, de contradictions et de conflits qui finissent par composer une oeuvre.

     

    "Laurel: Sébastien a dit: "Il y a une phrase qui est très importante pour moi. C'est celle que Marc a dite avant de mourir."

    Hardy: Christian a demandé: "Laquelle?"

    Abraham Lincoln: Mais celle que vous m'avez rapportée.

    Laurel: Ah! Celle-là!

    Abraham Lincoln: Est-ce qu'il y en aurait plusieurs?

    Hardy: Mais non.

    Abraham Lincoln: Il a bien dit avant de mourir: "John Wilke Booth a tué Abraham Lincoln parce qu'il était un acteur?"

    Laurel: Tout à fait.

    Hardy: C'est possible.

    Laurel: C'est ce qu'il a dit.

    Hardy: Il a dit tellement de choses.

    Abraham Lincoln: Mais il l'a dite?

    Hardy: Quoi?

    Abraham Lincoln: Cette phrase.

    Laurel et Hardy: Il l'a dite. Peut-être pas avec ces mots mais il l'a dite." (sc 40)

     

    Et comme Larry Tremblay n'a pas l'air du genre à faire les choses à moitié, sous la figure de Laurel et Hardy apparaissent bientôt deux nouveaux personnages: deux acteurs venus remplacer Léonard et Christian, lorsqu'en pleine première ils sont à leur tour touchés par un drame. A la question récurrente: pourquoi Booth a-t-il tué Lincoln se rajoute une autre question: pourquoi Christian a-t-il tué Léonard... les deux meurtres ayant en commun de s'être déroulé dans un théâtre, et le second pendant la mise en représentation du premier... C'est quand même très très fort...

    Commencent alors les répétitions d'un troisième spectacle "hommage", somme et prolongation des deux premiers, où Sébastien/ Lincoln laisserai libre cours à tous ses délires de mise en scène... permettant ainsi à Tremblay de justifier tous ses délires d'écriture. Les boucles sont bouclées plutôt magistralement et les éléments dialoguent entre eux avec une vraie logique même quand ça paraît complètement tiré par les cheveux. C'est un texte qui demande une vraie gymnastique intellectuelle, mais qui interroge au présent le plateau, le jeu et l'éciture, ce qui en fait un texte rare et fort...

    PS: Et c'est édité chez Lansman.

     

     

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