• Anthropologie, d'Eric Chauvier

     

    Anthropologie, d'Eric Chauvier

     

     

    Je continue avec les explorations humaines d'Eric Chauvier. Ici, l'objet de son étude, de son anthropologie, est une jeune femme, croisée plusieurs fois à un carrefour de sa ville, et qui va de voiture en voiture pour demander de l'argent. D'abord seul lorsqu'il la voit, le narrateur est bouleversé par son regard:

    "L'ambivalence de son regard me foudroie. Il est à la fois opaque et lumineux; il semble vérouillé et infiniment léger. Dans sa lumière, je crois reconnaître d'autres parties de ma vie. C'est un visage à la fois effrayé, juvénile et dur, mais identifiable, revenu de l'adolescence, de vacances lointaines, familières. Je nomme cela une impression de familiarité rompue."

    C'est ce concept, de "familiarité rompue", que l'auteur va mettre à l'épreuve en confrontant cette jeune fille à d'autres personnes de son entourage. A chaque fois, il passe devant elle en voiture avec quelqu'un de différent à ses côtés, lance une phrase concernant la jeune fille, et attend les réactions de son interlocuteur (silence, indignation, analyse sociologique...). Mais ce "jeu des postures", comme il l'appelle, ne le convainc bientôt plus: "Philip K. Dick explique que la constitution d'une théorie est toujours la manifestation d'une paranoïa. Sans aller jusque là, le jeu des postures me fait maintenant l'effet d'une protection contre l'étrangeté du regard de X. (...) Le jeu des postures est lui-même une posture, et pas la plus bienveillante à l'égard de X; il est une manipulation en règle de l'image de cette fille."

    Il décide donc dans une seconde partie d'aller directement à la rencontre de celle qu'il appelle X, mais précisément, ce jour-là, elle disparaît. Commence donc une seconde sorte d'enquête, tout aussi désespérée: retrouver X, aller sur ses traces, d'abord en essayant, en vain, d'aborder des personnes de sa communauté, puis en rencontrant des travailleuses sociales qui auraient pu avoir affaire à X. L'enquête semble avancer, X serait peut-être Ana, ou Anne, et aurait rejoint cette communauté suite à une rupture familiale. Pourtant, une fois encore, la façon dont les éléments sont avancés, les hésitations de ses interlocutrices, sèment le doute dans l'esprit de l'auteur.

    "La vérité, ou ce qui nous apparaît comme tel, ne réside pas dans l'interruption raisonnée de la recherche, mais dans la nécessité de son prolongement, dans l'expérience de savoir qui peut maintenir intacts les aléas de la mémoire et les errances de la sensibilité. L'impression de familiarité rompue mérite un tel déploiement d'efforts. Peut-être que l'image d'Ana / X ne peut se stabiliser autrement que dans la fiction de ne jamais être saisie"

    Dans la troisième partie, l'auteur explore une dernière hypothèse, suggérée par un nouvel interlocuteur: celle selon laquelle il serait amoureux de cette fille. Tout comme les autres, cette hypothèse le trouble mais ne lui convient pas, le mot "amoureux" recouvrant des habitudes sociales qui ne conviennent pas tout à fait à la situation analysée. Mais d'errance en errance sur les traces de cette disparition, Eric Chauvier dessine les contours de ce qu'est pour lui l'anthropologie: confronter des mots et des situations à la "communication humaine". Puis en faire, par son style limpide et sincère, de la littérature.




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