• (Chambéry, janvier 2014, en sortant d'un atelier mené avec des filles, où on a essayé, en mots et en corps, de se mettre à la place des hommes...) 

     

    L'effet dure quelques temps. Une soirée, c'est sûr. Un ou deux jours, quelquefois. Je marche dans la rue, je retourne prendre mon train, j'arrive à Lyon épuisée et m'engouffre dans le métro, malgré les trois changements, pour ne pas avoir à attendre le bus dans le froid, pour que ça aille vite, la décompression, pour pousser (car c'est rare) la porte de chez moi.

    Je marche et, sous le coup de cet effet-là, j'ai envie de sourire à tout le monde. Parce que je vois les visages comme je ne les vois pas d'habitude, et, même dans la cohue d'un vendredi soir, je trouve tout le monde beau. Les jeunes, bien sûr, par-dessus tout, les jeunes qui ne contrôlent rien de ce qui les traverse, de tout ce qui les meut, mais même, mais surtout, les visages fatigués. Je lis la fatigue dans leurs plis, je lis pleins d'histoires et je vois la gaieté, aussi, affleurer sous la peau terne. Je vois comme les corps marchent et développent chacun leur petite drôlerie.

    Et puis je voudrais parler à chacun, je sais que mon visage est plus ouvert qu'à l'ordinaire, je sais qu'au moindre regard, s'ils n'y prennent garde, mes voisins de train, de métro, ma conversation leur tombera dessus (moi qui déteste qu'on me fasse ce coup-là quand je n'y suis pas prête).

    Cet homme, lui dire le plaisir que j'ai à trouver quelqu'un qui lit Chevillard dans la ligne C qui remonte vers Croix-Pâquet, le plaisir de le voir sourire, pris dans la malice du Désordre Azerty. (Tiens je viens de remarquer comme c'est drôle d'écrire Azerty, les lettres alignées, comme faire des gammes de piano, on n'a pas l'habitude).

    Ces deux enfants, dans le train pour le week-end sur deux chez leur papa, qui après une heure à se toiser, craquent et me demandent: à votre avis, on a quel âge, on est dans quelle classe? Et comme je tombe juste, me font monter d'un coup dans leur estime, m'offrent quelques confidences avant d'arriver en gare de Lyon Part-Dieu.

    Cette jeune femme, avec une valise plus grande qu'elle, qui lit Madame Bovary dans un compartement que nous partageons, et dont le prénom est Claire.

    Et puis surtout, sur le quai d'en face, de grand homme, trentaine passée, baraqué, bourru, qui tient par la main une toute petite femme plus âgée, plus perdue, j'imagine sa Maman, je suis troublée longtemps de cette tendresse donnée à voir, bien que pudiquement, sur le quai de Charpennes: tenir sa maman par la main, la guider dans le métro, l'accompagner à un endroit, qui, visiblement, la terrifie, elle, ne pas lui lâcher la main malgré tous les regards autour.

    L'effet, donc, c'est d'être un peu plus réceptive à tout ça, un peu plus bouleversable (comme le premier jour, à chaque fois, dans le métro parisien, je souris, je dévisage, et le lendemain, sans faute, j'ai retrouvé ma carapace et ma tranquillité, tournée vers l'intérieur ou l'écran de mon téléphone).

    Cet effet secondaire, ça prend quand un atelier s'est particulièrement bien passé, et ça s'est produit souvent, cette année, du côté de Chambéry. Ça prend quand il y a eu une vraie rencontre, quand on lui a laissé la place de nous traverser, de nous bousculer, un peu.

    Parce que les conditions de la rencontre sont réunies, par P., par les enseignants, par toute l'équipe de l'Espace Malraux, parce qu'on est préservés, détachés de tout ce qui peut empêcher l'empathie en temps ordinaire: quotidien, fonction et postures, crispations civiques, politiques, urgences, violences, impatience qui nous traversent.

    Ça prend souvent après ces moments préparés pour être privilégiés, hors des repères et du temps scolaire, ces moments d'accueil dans le ventre même du théâtre, où depuis trois saisons, nous conduisons, avec C., des ateliers écriture et théâtre pour de jeunes lycéens en formation professionnelle.

     Et c'est parce qu'ils sont, ces filles et ces garçons-là, un entraînement à regarder, quand ils acceptent de nous offrir une présence, un regard, et parfois même une voix, une danse, un surgissement de liberté dans des corps déjà contraints, malmenés souvent sur les chaises de cours ou dans les ateliers, des corps qui se cherchent et des écritures encore rondes comme certaines joues.

    (Je pense à ce moment précieux, ou quinze filles au plateau cherchent des démarches masculines, s'amusent des stéréotypes et bombent le torse, se grattent la barbe et l'entre-jambe, et se libèrent des contraintes de leurs corps de jeunes filles. Elles sautent partout et éclatent de rire et sont de nouveau les gamines des cours de récréation avec leur belle maturité de femmes qui ont su prendre à bras le corps des problématiques difficiles et leur prêter leurs mots toute la matinée.

    Je pense à ce moment précieux ou vingt garçons se font surprendre par la possibilité du choeur.

    Je pense à des fiertés échappées: "on est des Shakespeare, Madame" / "oh là là, je suis inspirée, d'habitude je ne suis jamais inspirée mais là..." / "Monsieur monsieur, on peut vous lire ce qu'on a écrit?")

    C'est parce qu'ils nous offrent un vrai déploiement, un vrai parcours confiant et généreux, ces garçons et ces filles-là, que nos yeux, plusieurs jours encore après, cherchent dans toute la ville, dans tous les yeux, dans tous les corps, cherchent ça, la magie de quelques humains qui se déplacent, d'un peu d'enfance échappée.

     

    Voir les visages (effet secondaire)

    (Vue depuis la salle où se déroulent les ateliers d'écriture, Espace Malraux de Chambéry, un matin de février 2014.)

     

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    Jeudi 16 mai au soir on pourra découvrir, à 19h à Théâtre Ouvert, des textes écrits par des jeunes gens de deux lycées du XVIIIème arrondissement de Paris, et lus par leurs auteurs. 

    Ils ont vu le spectacle J'ai 20 ans qu'est-ce qui m'attend, rencontré pour les uns François Bégaudeau, pour les autres Joy Sorman, ils ont travaillé avec les comédiens Nathan Gabily et Maxime Le Gall, et je les ai aidés pendant quelques heures à écrire à partir de toutes ces matières, la jeunesse telle qu'ils la perçoivent.

     

     

     

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    Préparation d'un atelier d'écriture dans le train Lyon-Poitiers, janvier 2013.

     

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    Premier atelier de l'année à Poitiers, au lycée du Bois d'Amour dont le nom me fait rêver depuis plusieurs années, pour avoir des camarades de théâtre qui y ont été scolarisés et en gardent d'heureux souvenirs.

    Pendant deux fois six heures, nous explorerons dans la lignée de Prodiges®, les glissements et les frottements entre la parole de la publicité, celle du théâtre et de la fiction. Création et vente d'objets imaginaires, réflexion sur les situations d'énonciation et les adresses possibles, pour mieux se diriger vers une mise en jeu.

    Les élèves de 1ère L se prettent au jeu non seulement avec un sourire très agréable, mais aussi avec déjà une grande connaissance du plateau et de ce qu'il recquiert de situations fortes, et de concret. 

    Nous continuerons à explorer en février cette rocambolesque galerie marchande où on peut trouver entre autres un élevage de tapis, un robot-peluche, un crâne de vache magique, une méduse-balançoire, une machette pour les cous de poulet, un slip médiéval, un diadème lampe-de-poche, un papou-pose boîte aux lettres, un épluche patates recyclant les déchets nucléaires, un garage de luxe en verre et en diamants...

     

     

     

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    Avoir 20 ans (2)

     

    Avoir 20 ans (2)

     

    Avoir 20 ans (2)

     

    Avoir 20 ans (2)

     

    Avoir 20 ans c’est défier le monde.

     Avoir 20 ans, c’est paresser en guise de résistance.

    Avoir 20 ans, c’est éclabousser les gens avec son envie de vivre.

    Avoir 20 ans, c’est dormir où on veut.

    Avoir 20 ans c’est s’époumoner, s’écoeurer, s’intestiner, s’écerveauter.

    Avoir 20 ans, c’est paresser en vue du bouleversement.

    Avoir 20 ans c’est s’époumoner pour obtenir sa liberté.

    Avoir 20 ans c’est courir après l’amour.

    Avoir 20 ans, c’est sauter le pas et quitter Papa et Maman.

    Avoir 20 ans, c’est hurler qu’on est enfin grand.

    Avoir 20 ans c’est se remuer pour trouver un boulot.

    Avoir 20 ans, c’est vivre ce que l’on n’a pas vécu avant.

    Avoir 20 ans, c’est s’éclabousser puis se noyer dans les passions.

    Avoir 20 ans c’est défier son âme pour trouver ses limites.

    Avoir 20 ans c’est chevaucher sur l’injustice de la loi.

    Avoir 20 ans, c’est hurler pour montrer sa différence.

    Avoir 20 ans c’est ajouter du piment dans sa vie.

    Avoir 20 ans, c’est paresser en toute ambition.

    Avoir 20 ans, c’est mélanger un peu moins rêve et réalité.

    Avoir 20 ans c’est remuer les problèmes qui nous entourent.

    Avoir 20 ans, c’est sauter tous les obstacles des études et tomber face à l’obstacle du chômage.

    Avoir 20 ans, c’est hurler pour repousser son exécution.

    Avoir 20 ans, c’est époumoner la solitude.

    Avoir 20 ans, c’est plein de trucs à la fois, vivre en particulier mais surtout ne pas rester assis à rien faire, au même endroit et constamment.

    Avoir 20 ans, c’est épanouir son marché noir intérieur.

    Avoir 20 ans, c’est prendre le temps de chantonner lorsqu’on est en retard.

    Avoir 20 ans, c’est éclabousser les murs de peinture pour avoir un chez-soi.

    Avoir 20 ans, c’est sauter dans les flaques d’eau en Gummistivel même si on devrait être adulte.

    Avoir 20 ans c’est ajouter quelqu’un à sa vie.

    Avoir 20 ans, c’est être le dernier à dormir.

     


    [Extrait des textes collectifs écrits par Aurélien, Baptiste, Camille, Eva, Florent, Justine, Lou, Margot, Roxane et Suleika ... qui n'ont pas encore 20 ans...]

     

     

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    Avoir 20 ans

     

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    Avoir 20 ans

    (Images extraites des entretiens vidéos filmés par Thomas Faverjon)

     

    Une jeune fille qui se marie... sans mari. Une maison du futur haute-sécurité au Texas. Une maison qui s'affaisse parce qu'elle est construite sur du gruyère. Un couple de personnes âgées qui se remémorent leur rencontre et leur jeunesse. Une rencontre amoureuse dans un bal, pendant la guerre. Des jeunes filles qui se demandent si elles doivent partir ou rester dans leur région. Une famille super-européenne. Un petit garçon qui rêve des étoiles. Une aventure dans l'espace à dos de cheval ailé. Un jeune homme qui perd toutes ses illusions le jour de ses vingt ans.

    Dans la lignée du projet J'ai vingt ans qu'est-ce qui m'attend? qui sera créé à la rentrée par Cécile Backès, dix adolescents de Forbach et des environs deviennent cette semaine auteurs et comédiens de leurs propres textes, sous la houlette de Cécile Backès, Marie Normand, Thomas Faverjon et moi-même. Après avoir regardé des entretiens vidéos d'habitants de Moselle Est, toutes générations confondues, autour du thème de leurs 20 ans (vécu, projeté, remémoré), chacun des participants du stage a choisi une situation, un thème, une image qui l'a particulièrement touché. Ils ont écrit ensemble, puis chacun, une scène inspirée de ces morceaux de réel. Ils mettront leurs textes en jeu et en lecture et seront heureux de vous présenter ce travail aussi touchant que rigoureux demain soir, vendredi 29 juin, à 18h, au Centre de Congrès du Burghof, Forbach. J'y serai. Et fière.

    (Réservation auprès de la Compagnie les Piétons de la Place des Fêtes: 01 83 64 61 94)

     

     

     

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