• Bettencourt Boulevard, de Michel Vinaver

    Bettencourt Boulevard, de Michel Vinaver

    (Lucien Attoun et Michel Vinaver, 13 octobre 2014)

     

    Lundi soir, Michel Vinaver donnait au Conservatoire supérieur national d'art dramatique une lecture de sa dernière pièce tout juste achevée et publiée, Bettencourt Boulevard, une histoire de France. Et c'était un grand moment, et un grand événement.

    Parce que depuis 11 septembre 2001, écrite quelques mois après les attentats éponymes, Vinaver n'avait pas publié de nouveau texte.  Il revient en 2014 avec une nouvelle oeuvre qui lui ressemble dans sa forme, tout en creusant résolument l'actualité. C'est toujours le présent qui l'anime, comme depuis sa première pièce d'abord intitulée Aujourd'hui, comme lorsqu'il écrit sur la guerre ou l'entreprise qu'il connait de l'intérieur, ou quand, encore jeune homme, il reproche dans une lettre à Camus  d'adopter une vision trop passéiste de l'engagement politique dans Les Justes.

    Michel Vinaver s'attaque à une "affaire" et à ses strates, il la met en perspective et la fait tourner pour en montrer toutes les facettes. Il nous fait entrer dans le monde des Bettencourt. Il est aux prises avec son temps, avec les montagnes de documents dans lesquelles il creuse des galeries à l'image du chroniqueur de sa pièce, et peu lui importent les risques à faire apparaitre comme personnages Liliane Bettencourt et sa famille, Eric Woerth ou Sarkozy.

    Il n'écrit pas un pamphlet. Il compose un paysage complexe, lyrique ou drôle, une ronde folle autour de Liliane et son argent, avec la rapacité d'un François-Marie Banier ou d'un Patrice de Maistre, les sentiments ambivalents de sa fille Françoise et de tout le personnel de la maison, les examens des neuropsychiatres, et les calculs pour se placer au bon endroit de l'échiquier.

    Et puis il y a, autre pilier de la pièce, les portraits croisés de deux hommes, Eugène Schueller, le fondateur de L'Oréal et père de Liliane, plus que compromis dans la collaboration, et Robert Meyers, le grand-père du mari de Françoise Bettencourt-Meyers, rabbin déporté qui raconte le long voyage en train vers Auschwitz, la façon dont il essayait d'y maintenir l'espoir en racontant des histoires. Vinaver est impitoyable lorsqu'il met ces deux monologues face à face et les fait résonner l'un avec l'autre comme il le fait avec les personnages de Bush et Ben Laden dans 11 septembre 2011. Deux récits fondateurs, deux familles françaises et ennemies, et toute la mythologie grecque qui s'avance avec le personnage de Françoise, impossible conciliatrice.

    Vinaver compose ce tableau-partition avec humour et empathie, crûment lorsqu'il commence sa pièce par une apologie du nazisme dans la bouche du grand-père de Liliane, puis plus tendrement quand il mêle chez ses personnages petitesse et démesure, lucidité et décalage complet avec le reste du monde.

    Dans une suite de trente tableaux il avance, déploie, précise le trait, joue des entrechoquements et du rire grinçant qu'ils produisent, comme avec le terrifiant "c'est beau" de Liliane dont on ne sait pas s'il répond aux considérations antisémites du père ou aux photos que lui montre Banier. On passe de scènes extrêmement concrètes (si Vinaver ne fait pas de procès, il n'hésite pas à donner des chiffres, à citer des témoignages), à une composition presque musicale des voix (scène 29, "scène des éclats"), comme s'il donnait à la fois à entendre la scène réelle et ses échos dérisoires, avant de reprendre la main de la narration en donnant la parole au chroniqueur.

    Qu'est-ce que le théâtre vient faire dans cette histoire?, demande-t-il avec un sourire final: sans doute comme il l'a toujours fait, remettre de la clarté et faire intervenir la Justice comme deus ex machina, pour rappeler son rôle critique au spectateur.

    Pendant plus de deux heures, Michel Vinaver a lu et fait entendre les variations de rythme, de volume, nous rappelant qu'il écrit en musicien (même si c'est la peinture qu'il évoquait dans l'échange qui a suivi), en architecte ambitieux.

    Et c'est publié chez l'Arche.

    Et j'avais déjà évoqué Vinaver cet été ici et ici.

     

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  • Commentaires

    1
    kolinuf
    Mardi 8 Décembre 2015 à 16:13

    tro b1 la piesse 2 téatr

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