• Carcasse agrandit l'espace

     

    Voici, depuis Angers, les dernières nouvelles de Carcasse. David continue à suivre, à photographier. Carcasse continue à écrire, à nous livrer ses impressions. Et moi je traque les documents, les récolte et les partage, parce que c'est un chemin passionnant que les premiers pas d'un humain, parce que ça donnerait presque des envies d'écrire, non?

     

     

    Journal du dehors, suite:

    Jeudi 5/12/2013

    C'est ici que l'on vient laver son linge sale en famille. Cette phrase je l'ai entendue en même temps que cette phrase je me la suis dite à moi-même en pénétrant ici - CLCV Lav'Plaisir, Consommation Logement Cadre de Vie, laverie associative - . Je viens y laver mon linge.
    Eux, ils cherchent des correspondants en Turquie, des défenseurs de consommateurs / locataires à Istanbul.
    Ils cherchent, ou plutôt elles cherchent - seulement des femmes aujourd'hui – elles cherchent, donc, également des idées de sorties pour le Nouvel An et un nom pour leur confiture et du temps en commun pour se réchauffer autour d'un café, d'un thé, pendant que le linge tourne dans l'humidité des tambours.

    Et moi, " monsieur Carcasse ", que suis-je venu chercher ici? Cette question me laisse perplexe. Je ne cherche rien, je viens laver mon linge. Aurais-je donné l'impression de préméditer quelque intention?

    À l'instant, relevant les yeux de mon cahier, j'aperçois le " train pour aller aux Sables d'Olonne " filer dans une percée entre deux immeubles.
    J'ai demandé à une dame tout à l'heure quelles sensations pouvait-on ressentir à prendre le train. Elle, elle a pris celui de Paris-la Tour Eiffel et ce n'était pas grand chose mais tout de même mieux, plus confortable, que le bus. Et les enfants aiment bien. Pour son fils d'ailleurs, celui qui lui a appris mon existence, je suis déjà son idole me dit-elle. Et les autres femmes de renchérir : " pas un enfant du quartier ne veut vous louper monsieur Carcasse! " Ce que c'est que la célébrité.

    En tout cas " il a l'air gentil " glisse timidement derrière un prospectus.

     

    *


    Vendredi 6/12/2013

    Le rythme des rencontres s'accélère. Aujourd'hui, je suis invité à partager le repas mensuel, donné à la Maison Pour Tous, préparé par des habitants pour les habitants.

    Je suis gauche, empoté, je ne sais comment prendre ma place autour de ces quelques tables, où déjà certains convives sont installés. On finit par me proposer une chaise aux côtés d'un couple, trois autres personnes se joindront à nous un peu plus tard. 

    Et j'apprends que quand je suis né en 1973, eux sont allé habiter un peu plus loin que le centre de Monplaisir. Peut-être les ai-je poussé?
    Et j'apprends qu'il est très important d'avoir une vie sociale. 
    Et j'apprends que les illuminations de Noël en centre-ville sont très belles.
    Et j'apprends qu'il n'est pas normal d'avoir une cage thoracique aussi protubérante.
    Et j'apprends que peut-être mon cas intéresserait la médecine.
    Et j'apprends que mes parents m'auraient protégé en ne me laissant pas sortir, pour ne pas subir les moqueries sur ma différence.

    Et je sens bien que leur inquiétude à mon égard est grande.
    Et je sens bien que le fait de ne ressentir ni douleur, ni gêne ne les rassure pas pour autant.
    Et je sens bien que ma vérité ne leur convient pas, on ne peut rester chez soi quarante ans par simple envie.

    Mais j'ai passé un très bon moment. Le repas délicieux est déjà fini.
    J'en ai encore un peu plus appris sur moi.

     

    *

    Jeudi 12/12/2013

    Il fallait que je sorte, il faisait beau.

    Aujourd'hui est une journée de contrastes :
    de la cité à la campagne
    du mouvement permanent de la circulation à la quiétude de la rivière
    des routes sans fin aux chemins tortueux
    des hauts murs aveugles et lisses aux murets de pierre, irréguliers et troués
    des grandes barres jumelles aux petites maisons presque de contes

    Et des balcons, des tas de balcons. Des balcons donnant sur des parcs, des balcons décorés du linge à sécher – c'est jeudi, jour de lessive –, des balcons balayés par de grandes tentures bariolées, des balcons ouverts, des balcons sans fenêtre ni porte, des balcons sur rue, des balcons sur rien, un balcon immense pour surveiller les arbres, une balustrade sans balcon, des balcons qui courent sur tout un mur, des balcons coincés sous leur fenêtre, un balcon comme un poste de vigie, des balcons partout et jamais personne dessus.

    J'ai laissé mon ombre visiter d'immenses magasins vides, étranges aquariums dans lesquels le fantôme de ma carcasse enfin légère pouvait glisser, voler, flotter.

    Et le flot incessant des voitures, des camions, avalant mètre après mètre le bitume menant vers des destinations, certes bien proches, mais déjà tellement exotiques à mes yeux de sédentaire.

    J'ai bifurqué autant de fois que possible, évité les lignes droites, cherché les chemins, même sales, touché les enseignes visibles de ma fenêtre en même temps que foulé des terres inconnues au détour d'un immeuble à la façade mille fois détaillée.

    Et marchant sur les rails d'une voie ferrée désaffectée, je suis devenu, l'espace d'un instant, le " train pour les Sables d'Olonnes ".

    J'ai aimé marcher dans l'herbe verte et grasse.

    Et des odeurs de terre humide, d'humus, de vase.

    J'ai glissé dans la boue et manqué me tordre la cheville et ri de ma maladresse, de ma pesanteur.

    Et au bout de mon chemin, cette rivière calme, aujourd'hui dans son lit, hier débordant encore sur toute la surface des champs environnants, comme un océan avec ses marées qui dureraient plusieurs mois.
    Quelle douceur cette rivière. 
    Et construire un bateau avec la remorque d'un camion, y planter un rail en guise de mât, au bout duquel accrocher le balcon vigie, y pendre les tentures comme des voiles en patchwork et se laisser emporter, dériver et rejeter plus loin, ailleurs.

    Partir?

    *

     

    Et en bonus (et pour attester de ma bonne foi de témoin-curieuse-lointaine), quelques coupures de presse:

     

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