• Ce que j'ai compris et entendu en lisant Nous les vagues à Alger

     

     

    Me voilà de retour à Lyon, la tête encore pleine de cette première expérience de lecture de Nous les vagues, puisque c'est la toute première fois que ce texte rencontre un public. Toutes mes craintes ("c'est trop abstrait", "c'est trop radical", "c'est trop personnel") sont assez vite tombées face au micro et surtout aux visages attentifs, souriants, émus.

    Pour la seconde fois de ma vie (la première, c'était à Strasbourg, il y a quelques années, pour la lecture d'un autre texte), quelque chose en moi était très fortement en lien avec le lieu et le moment de ma lecture, ainsi qu'avec les personnes qui m'écoutaient, que je les connaisse ou non, et m'ont fait redécouvrir en les disant certains passages de mon texte.

    Le dialogue qui a suivi avec les spectateurs a confirmé cette impression. J'ai pu je crois faire passer ce qui me tenait à coeur, c'est à dire d'abord un rapport à la matière, à la chair, à l'émotion, au souffle. C'est à dire une forme, d'abord, qui oriente l'écoute.

    Je me suis rendue compte à quel point le fait d'avoir commencé ce texte en Algérie, et dans un contexte de résidence où les dialogues ont été nombreux, chaque soir, sur la situation politique mondiale, algérienne, française, à quel point tout cela est passé dans mon texte, entre les mots peut-être, dans un certain essoufflement de ce flux qui devient très un reflux, une impuissance, une fatigue.

    J'ai aussi lu en pensant beaucoup, beaucoup plus fortement que je ne l'avais imaginé, au travail du collectif Noir sur Blanc, à la façon dont il se passe dans les interstices, dans les marges des institutions et des choses attendues, à quel point il cherche la liberté, la reconquête des territoires confisqués, et mon texte ne parle que de ça.

    Par exemple, un passage de la seconde partie, qui était exactement ce que nous étions en train de faire avec Gertrude II et Chrysalide au musée?:

    "Nous avons mis en oeuvre la première incursion, presque invisible, la petite faille nous l'avons creusée tout de même, avec nos pas dans l'escalier, avec nos corps sur la moquette, avec les dossiers ouverts un par un, les secrets abolis. Nous avons fait première attaque douce, première indolore morsure."

    Mais ce qui a aussi touché, c'est que le sens du texte restait ouvert et pouvait concerner plusieurs situations. Comme une vague, m'a-t-on dit, dont on ne sait jamais quelle forme elle prendra, et qui peut arriver sur le rivage comme une caresse imperceptible ou une explosion fracassante. Dont on ne sait pas exactement d'où elle part, non plus.

    Et puis, à la fin, un très jeune homme est venu vers moi. Il était entré au musée par hasard, je l'avais vu passer du temps devant chaque oeuvre, tout observer, tout vivre avec les oreilles et les yeux, comme le font peu de visiteurs. Par hasard aussi, il a assisté à ma lecture, et m'a dit que pour lui, c'était l'histoire des harragas, ces jeunes qui cherchent à traverser la mer clandestinement, d'abord pleins d'espoir dans cet ailleurs, puis qui déchantent, puis qui rencontrent, frontalement, la douleur. Si ce n'est pas ce que raconte mon texte, c'est par contre exactement son mouvement, et j'ai été boulversée que ce soit cela qui passe, plus que l'anecdote, parce que c'est exactement ce que je cherche en écrivant. Toucher à impressionner par-delà la narration, à donner la sensation de ces vagues qui traversent en continu l'individuel et le collectif. 

    Hasard aussi, ou plutôt réalité je crois des préoccupations qui circulent entre les artistes à une même époque, l'oeuvre exposée par Ammar Bouras, Article 13 (vidéo ici), met en scène des vagues à partir de l'article 13 de la déclaration des droits de l'homme sur la liberté de mouvement: "Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l'intérieur d'un Etat, toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays."

     


    Mama

     

    [Installation et réglages de l'oeuvre d'Ammar Bouras au MAMA, septembre 2010]

     

     

     

     

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