• Certaines n'avaient jamais vu la mer, de Julie Otsuka

    Certaines n'avaient jamais vu la mer, de Julie Otsuka

     

    Un portrait choral, collectif, une fresque sur l'immigration qui se tient au choix de la multitude de la première à la dernière page, un éventail de vies au mille détails, qui au lieu de s'annuler se nourrissent les uns les autres, voilà ce que j'ai trouvé littérairement très fort et digne d'être partagé sur le chemin de mes vacances.

    Julie Otsuka décrit un exode collectif, celle de femmes japonaises vendues par leur famille pour être mariées aux Etats-Unis, des mariages arrangés sur photo, sur promesse d'avenir, une traversée en bateau et le réel qui saute à la gueule en arrivant. Les maris qui n'ont rien à voir avec les photos et les lettres, ni dans les physiques, ni dans les conditions, une vie de labeur (elles deviennent paysannes ou bonnes à tout faire), pire encore que ce qu'elles avaient fui au japon, la honte, la souffrance, le racisme. Une seconde génération arrive, qui, sans s'intégrer tout à fait, perd le contact avec la culture des parents, et puis la seconde guerre mondiale. Pour les Américains, les Japonais sont l'ennemi de guerre, l'espion potentiel, des listes noires circulent, les hommes commencent à disparaître, puis les familles japonaises sont déportées massivement, et, bascule aussi habile que terrible dans le texte, commencent à disparaître des mémoires de leurs voisins, de leurs amis... et de la mémoire collective puisque j'ignorais pour ma part une telle histoire américaine d'immigration et de déportation.

    L'écriture avance chronologiquement, du départ au bateau à la disparition, avec à la fois beaucoup de simplicité et beaucoup de rigueur. Elle ouvre les portes de dizaines d'histoires individuelles, sans jamais perdre de vue qu'il s'agit d'une histoire collective, répétée par centaine, aux infimes variations mais à la même direction tragique. Il me semble que le texte aurait été mille fois moins puissant sans cette direction d'écriture, limpide et extrêmement complexe. 

    C'est donc un coup de force stylistique là où on pouvait s'attendre à un roman historique à l'eau de rose. Le groupe et le "nous" permettent aussi de dé-victimiser ces destins terribles, d'en redonner toute la charge politique, de faire surgir la violence au milieu des détails, comme de petites déflagrations tout au long du texte.

    Il faut saluer enfin le travail de traduction de Carine Chichereau, puisque la version française est limpide et puissante.

    Difficile de choisir un seul extrait, mais voici tout de même:

     

    " Sur la bateau chaque nuit nous nous pressions dans le lit les unes des autres et passions des heures à discuter du continent inconnu où nous nous rendions. Les gens là-bas, disait-on, ne se nourrissaient que de viande et leur corps était couvert de poils (nous étions bouddhistes pour la plupart donc nous ne mangions pas de viande et nous n'avions de poil qu'aux endroits appropriés). Les arbres étaient énormes. Les plaines, immenses. Les femmes, bryantes et grandes - une bonne tête de plus, avions-nous appris, que les plus grands de nos hommes. Leur langue était dix fois plus compliquée que la nôtre et les coutumes incroyablement étranges. Les livres se lisaient de la fin vers le début et on utilisait du savon au bain. On se mouchait dans des morceaux de tissu crasseux que l'on repliait ensuite pour les ranger dans une poche, afin de les utiliser encore et encore. Le contraire du blanc n'était pas le rouge mais le noir. Qu'allions-nous devenir, nous demandions-nous, dans un pays aussi différent? Nous nous voyions - peuple de petite taille, armé de ses seuls livres - débarquer au pays des géants. Se moquerait-on de nous? Nous cracherait-on dessus? Nous prendrait-on seulement au sérieux? Toutefois, même les plus réticentes admettaient qu'il valait mieux épouser un inconnu en Amérique que de vieillir auprès d'un fermier du village. Car en Amérique les filles ne travaillaient pas aux champs, il y avait plein de riz et de bois de chauffage pour tout le monde. Et partout où l'on allait, les hommes tenaient la porte aux femmes et soulevaient leur chapeau en disant: "Les dames d'abord" et "Après-vous". (p. 15-16)

    C'est aux éditions Phébus, 2012, pour la traduction française.

     

     

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