• Ces nouvelles pages de pub

     

    Me voilà bien embarrassée. Depuis quelques temps, je suis sollicitée, par des personnes dont le travail m'intéresse, et qui me sont sympathiques au plus haut point, pour "soutenir" leur travail, financièrement s'entend, via des sites qui fleurissent maintenant dans le milieu culturel et deviennent un moyen courant de "boucler des productions". Le principe est simple: chacun donne selon ses moyens, et reçoit en échange des "contreparties": dédicaces, invitations au spectacle, et autres privilèges "VIP".

    C'est qu'il n'y a pas d'argent, ou plus, ou pas assez. C'est que la nécessité de créer implique qu'on trouve des fonds, cela va bien cinq minutes de faire travailler gratuitement ses collaborateurs artistiques pendant des mois, je l'entends, oh comme je l'entends. (Le monstre écriture a entre parenthèses cet avantage non négligeable de ne me faire dépendre de personne et de me grignoter tout à fait bénévolement). C'est donc avec des pincettes que je donne ici un avis qui me titille depuis quelques temps. On s'entend bien: je ne sais pas à quoi j'aurais recours si je devais payer des répétitions, construire un décor, des costumes, sans pouvoir compter sur le secours d'aucune subvention, ou bien anecdotiques, ce qui est le cas de nombreuses compagnies autour de moi.

    Mais voilà. Je n'ai pas donné d'argent. Parfois j'en ai eu envie: qu'est-ce que ça me coûte de donner 10, 20 euros, si ça peut faire une réelle différence pour la compagnie en question? Et puis c'est des gens que j'aime bien, c'est même peut-être des amis.

    Voilà où le bât blesse. Quelque chose me dérange dans le fait que, si ce système se généralisait, il s'agirait, entre amis, mais surtout, entre artistes, entre collègues, de financer les projets les uns des autres, dédouanant donc les lieux et institutions dont la mission est de nous aider: "c'est bon, ne vous inquiétez pas, on se débrouille". Et si on tire le fil idéologique, vous me voyez venir: "on se fait tout seul, self-made men-women, nous on survit vous voyez dans cette jungle, on est fort, on est malin, et tant pis pour les autres qui rechignent à se donner les moyens de trouver de l'argent partout où c'est possible, si on y arrive tout le monde peut s'en sortir, il suffit de vouloir, etc..." Ma petite entreprise privée ne connaîtrait pas la crise, etc...

    Plus personnellement, je tenais dur comme fer quand j'ai commencé à travailler dans le théâtre à voler de mes propres ailes,  à pouvoir dire à mes proches: c'est bon, c'est mon métier maintenant, je gagne ma vie, je paye mon loyer, je n'ai plus rien à vous demander, juste à vous remercier pour le soutien les années qui ont précédé et mes interminables études. Maintenant, surtout, je n'ai plus de comptes à rendre. Si ce genre d'appel à dons devenait une façon "normale" de faire des spectacles (ce qui est, peut-être, en train de se passer), j'aurais l'impression de revenir en arrière, de me dé-professionnaliser, car qui donne dans ces cas-là sinon les proches, la famille, les amis? Peut-être, vous vous dites, de la fierté mal placée, mais pas seulement. Une idée d'un métier, difficile, il est vrai, mais qu'il faut continuer à revendiquer comme tel, et ne pas se prendre soi-même au piège de le considérer comme moins que ça.

    Je passe sur le fait d'avoir été il y a quelque temps, impliquée dans une page de ce genre sans le savoir, l'affaire est réglée, la page retirée, un subventionnement public trouvé malgré tout. Mais je me dis qu'en cas de lacune, de démission criante d'une tutelle ou d'une autre, d'une peine à se faire entendre lorsqu'on commence (et, on le sait, il faut avoir fait ses preuves pour être reconnu, il faut déjà avoir trouvé de l'argent pour avoir de l'argent), ne vaudrait-il pas trouver une façon de réagir, de réfléchir collectivement, plutôt que de se bricoler des solutions individuelles, d'encourager ses sites (qui doivent bien se servir au passage), dont l'idée ultra-libérale est que chacun se débrouille pour amasser sa petite cagnotte? Qui, ne nous leurrons pas, se servent du manque d'argent des artistes, en daignant leur offrir en échange une page de pub un peu "cool", un petit "buzz". 

    Je ne jette donc la pierre à aucune compagnie, aucun producteur débutant de cinéma, on fait ce qu'on peut, on utilise les moyens qui sont à notre portée, mais plutôt au "business" qui se met en place sur le dos des artistes de cette façon là, tirant partie, car c'est là la plus belle vache à lait du capitalisme, de la démission des pouvoirs publics de tous poils.

    Chers amis, collègues, continuez à m'envoyer les informations sur votre travail, je soutiendrai volontiers en en parlant autour de moi, en venant voir les spectacles, en payant ma place, en achetant les livres. Mais je ne serai pas votre mécène, et, aussi longtemps que possible, je ne vous demanderai pas d'être le mien.

     

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    Mariette Profil de Mariette
    Mercredi 1er Août 2012 à 13:02

    Pour alimenter (avec humour) la réflexion sur les usages financiers et souvent bien illégaux dans les milieux artistiques, voici un lien dont je ne me lasse pas: http://salut-l-artiste.tumblr.com/

    Nom du site: "ça te fera de la pub".

    Dans ces cas-là on dit "Lol", non?

    2
    Mercredi 29 Août 2012 à 12:16

    Je partage tout à fait ton avis Mariette. Merci pour cet article intéressant et délicat!

    J'espère que Carcasse continue à faire son chemin (déjà bien riche!)

    3
    manucuchet
    Mardi 4 Février 2014 à 02:24
    Merci Mariette,de ce billet (qui n est pas de banque,je l ai bien compris) : je suis à la fois d accord avec toi et pas d accord et ce n est pas pcq je veux ménager la chèvre et le choux.Non :je suis je crois totalement d accord avec toi:oui la culture ,dans sa dimension ,disons anthropologique,faire vivre tous les hommes ensemble, doit être soutenue par tous les hommes ensembles, donc par l impôt démocratique .Si fortement contesté en ces temps d amnésie des prémices du pire.
    Mais cela doit il faire la valeur anthropologique du don,dont la valeur symbolique ,même s il peut être d argent ,ne peut être méconnue.Et tu ne le fait pas dans ce billet parlant de la dette que tu reconnaît vis à vis de ceux qui t ont permis d accéder ,non pas à un statut mais à un état : celui de pouvoir répondre de toi et de tes oeuvres. Le don individuel, marque d amour et de désir, ne s oppose pas à la solidarité démocratique ,marque de reconnaissance d un destin commun.Que le capitalisme financier(et son idéologie du self made man!? dont la floraison de ces sites est un symptôme) puisse pervertir et gangrèner le don ,sûrement mais cela ne m empêchera ni de payer mes impots,pour tous, ni de donner ,sans contre partie à qui j aime.Je t embrasse
    4
    Mardi 4 Février 2014 à 09:05

    Merci Emmanuel pour ce complément. Il me semble que les sites dont je parle tiennent plus de la marchandise que du don, et c'est ce qui m'inquiète, on est passés de "la culture n'est pas une marchandise", à "la culture n'est pas une marchandise comme les autres" (donc elle en est une!), jusqu'à en être tout à fait... Ces sites me donnent l'impression de démultiplier cet effet...

    Le don, oui, c'est autre chose, nécessaire aussi, mais il peut être don de temps, de savoir, sans que ça devienne institutionnalisé et prenne la place du reste...

     

    5
    Mardi 4 Février 2014 à 09:16

    et puis le don a toujours existé, mais pourquoi la floraison de ces plateformes là, maintenant, aujourd'hui, si ce n'est un changement idéologique profond et une démission par ailleurs? (Je découvre un nouveau site tous les jours, ça tient du symptôme. D'où inquiétude. La maladie progresse...)

    6
    manucuchet
    Mardi 4 Février 2014 à 11:36
    D accord:je ne défends pas ces plateformes,mais le fait qu une personne animée par le désir de créer qu elle matérialise par un engagement( tel qu une présentation détaillée de son projet,par exemple) puisse susciter le désir chez d autres de le soutenir(don de travail ,de temps,d'accord bien sur mais d'argent aussi) avant qu un soutien institutionnel soit possible. C est le lot pour nombre de très petites compagnies associatives.Je veux insister sur le fait que la création est le fait d une nécessité subjective impérative :c est bien qd elle peut rencontrer le désir de quelques autres pour en soutenir la réalisation;L argent peut acheter des objets(y compris "cul"turels)pour la satisfaction de la pulsion mais il n endiguera jamais un désir décidé qui seul ,associé à beaucoup d autres,au un par un ,permettra a la civilisation, la culture de tenir à distance la bête immonde .
    Comment favoriser autrement que par ces plateformes le rhizome de ces désirs?
    7
    Mardi 4 Février 2014 à 12:22

    Je ne sais pas quels sont les alternatives, c'est pour ça que j'ai besoin d'y réfléchir "à voix haute" et de partager ces réflexions... Essayer de m'expliquer le malaise que je ressens depuis quelques temps, peut-être à cause de l'"effet de masse" soudain et récent...

    Je t'embrasse et te remercie d'ajouter de l'eau à mon moulin poussif!

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