• Césarine de nuit, d'Antoine Wauters

    Césarine de nuit, d'Antoine Wauters

     

    En 2012 paraissait chez Cheyne Césarine de nuit, d'Antoine Wauters dont je découvrait aussi Ali si on veut, co-écrit avec Ben Arès.  Pourquoi je n'ai pas écrit sur Césarine au moment de sa sortie, alors que je l'ai lu plusieurs fois et que ce texte est de ceux qui m'accompagnent, je ne sais pas, peut-être par peur de ne pas être à la hauteur dans cette petite présentation, ou bien parce que j'attendais d'avoir le temps de parler enfin ici de tous les livres que j'aime, et peu importe les calendriers des sorties littéraires. Les faire vivre dans le temps long de la lecture secrète.

    On retrouve une mise en page où le texte forme de petits carrés denses au centre. Ces blocs sur la page, cette fois, sont ceux de la prison de Césarine, de son frère jumeau Fabien,  et de tout ce qui cherche à les maintenir dans le cadre, de les arracher aux marges. Les blocs de texte, comme dans Debout sur la langue, sont ceux de la chair, des odeurs, du toucher, de la crasse et du sang, et du beaucoup d'amour.

    On remonte au fil du livre le cours de deux vies: Césarine enfermée et les travaux qui vieillissent le corps de l'éternelle enfant, ses pas dans les couloirs, ses regards vers les ouvriers d'en face et la façon dont parfois on la grime en femme de son époque. Parce qu'un jour la violence a jailli d'elle, et qu'elle tenait un couteau. Fabien sur son banc de marginal, à lire Artaud et Césaire jusqu'à ce qu'on le fasse monter lui aussi dans la camionnette pour avoir semé par sa présence on ne sait quel trouble dans le paysage des villes. Alors Fabien retrouve Césarine, mais dépérit dans sa cage.

    On remonte le temps jusqu'à leurs parents, échappés d'un conte cruel, sans argent à consacrer aux bouches à nourrir, préférant abandonner dans la forêt moderne les jumeaux indésirables, et revivre, seuls au monde, leur voyage de lune de miel. On croise Charles, autre frère peut-être échappé du carnage, une voix au téléphone qu'on oubliera vite.

    Césarine et Fabien sont des vivants, sauvages et nostalgiques de la liberté des bois, des primitifs et doux, des oiseaux qu'on enferme pas. Mais le monde est une machine lancée à leur encontre, et le lecteur est inclus dans cette machine, il est le "nous" qui violente Césarine, qui laisse mourir Fabien. Et l'écriture serre la vis de la violence, tout en permettant à chaque instant que s'échappe de la douceur, tendresse et peau de lait, sourires pour tenir bon, et mots qu'on se dit comme talismans contre les murs.

    Deux forces, alors, lancées l'une contre l'autre, pour créer un livre vivant, un long poème en forme d'hommage à ces deux insoumis, à ces deux perdants, ces deux punis, qui gagnent cependant le statut d'archétypes, de figures.

    "Césarine sans drap. Se rêvant nue dans aucun lieu, aucune rue, aucun chemin de ville ni de faubourg douteux, mais aimée dans le bois, dans sa clairière d'enfance par Fabien et Charles, loin de la ville qui coupe, déchire, dit-elle, déchire. Et elle s'engouffre dans les couloirs, dans les chambres assez vides où sont les pensionnaires, semblant ne pas sentir ni percevoir ces minces attaches, ces fines entraves qui terminent ses chevilles, ses poignets maculés de jeune pourriture." (p.17)

    "Fabien assis sur un banc. Fabien fable à lui seul. Calé libre ou suspect en bord serré de fleuve. Lit quelque chose en son ombre chétive, son petit sang de lait. Ne fait rien. Ne dit mot. N'est l'ouvrier que de son temps. On vient avec des bruits tirer Fabien du doux. On vient avec des lances, la matraque et des airs qui font rouler son corps." (p.26)

    "Doucement, car c'est ainsi, toujours, on lui inculque le nécessaire, l'ordre qu'il faut à l'ordre et à son corps et son esprit, et comment se bien mouvoir elle, et comment se bien tenir et comporter dans ce vaste monde. Après quoi est la nuit. Après quoi, à la nuit qu'elle veut encore longuement, puissamment ressentir en elle comme un lieu sauf ou inviolé, on lui offre un brin d'air, un coin de parc où respirer." (p.42)

     

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