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    La petite communiste qui ne souriait jamais, de Lola Lafon

     

    Autre roman lu avec du retard, celui de Lola Lafon, La petite communiste qui ne souriait jamais, fausse-vraie enquête autour de la figure de Nadia Comaneci, depuis son "apparition" aux yeux du mondes aux JO de Montréal de 1976, jusqu'à son lynchage médiatique, sa fuite aux Etats-Unis concordant à quelques semaines près avec la chute du régime de Ceausescu en 1989. Les dates marquantes de ce parcours fulgurant sont autant de chapitres, de plongées subjectives dans le quotidien d'une petite fille et d'un pays, de la fabrication d'une image et d'un symbole, une formidable opération de comm à l'est comme à l'ouest.

    Et c'est cet aspect-là qui m'a particulièrement intéressée dans ce livre. Je ne boude pas mon plaisir pour la partie plus "biographique" du roman, comme tous les lecteurs sans doute j'ai été sur Google scruter le visage de la jeune Nadia, voir ce qu'elle est devenue ensuite, regarder les vidéos de son exploit fondateur: l'invention de la note 10.00, de la perfection, à laquelle ni les machines ni les spectateurs n'étaient préparés. J'ai, comme tout un chacun, la fascination "people" des vies qui sortent du commun, des destins fulgurants, de la beauté saisissante. J'ai ressenti un vrai frisson en regardant les vidéos, et j'ai dévoré le livre sans effort, en prolongement de mes vacances.

    Mais si j'en parle ici, c'est qu'il y a un peu plus que ça, le fameux roman-qui-se-lit-bien (ceux qui suivent ce blog savent que je préfère les choses plus hardues, les oeuvres denses et fortes): j'en ai aimé la charge politique, non pas le procès du communisme, dont d'ailleurs l'auteure se défend habilement en inventant un dialogue, tout au long du roman, avec la Nadia d'aujourd'hui, mais la façon dont la jeune gymnaste, ou plutôt son image, est devenue le produit d'un système mondial. Et à travers elle, toutes les petites filles et toutes les femmes. Qu'à l'Est on veut mères à tout pris dès lors qu'elles ne sont plus des petites filles, et à qui, à l'Ouest, on n'offre pas plus de liberté, les traitant de putes quand elles ne correspondent plus à la même image, exactement la même, de petite sainte blanche et musclée. Des deux côtés c'est bien la même chose qu'on adule, l'enfance, la jeunesse, la maléabilité innocente et docile, et la même chose qu'on rejette comme une maladie immonde: la femme et son corps, ses rondeurs, ses seins, sa sexualité, et surtout ses tentatives pour être libre et disposer d'elle-même. Je n'avais jamais envisagé (ou pas de manière construite) la question féministe à travers le prisme de la guerre froide, la femme comme objet de culte et comme ennemi commun (ce qui revient sans doute au même), et l'utilisation par tous ceux qui l'entourent (mal) de ce talent si particulier de Nadia Comaneci, son excellence et sa beauté, pour avancer sur l'échiquier du pouvoir.

    La fascination mondiale pour cette enfant, terminée d'un coup quand elle s'est mise à ressembler à une femme, m'a fait penser à un livre prêté par B. il y a quelques temps: Paedophilia, d'Annie Leclerc, sur notre civilisation amoureuse des enfants et de la jeunesse jusqu'à la dévoration, par peur du temps et de la mort.

    Quant à l'écriture même, elle est classique mais tendue, forte. Les passages en italiques, échanges fictifs entre l'auteure et Nadia Comaneci ralentissent parfois la lecture, mais permettent une mise en abîme des questions qui se posent nécessairement dans l'écriture: comment laisser de l'espace pour le mystère, pour d'autres versions possibles, comment éviter le manichéisme, comment s'appuyer sur le document tout en menant un projet romanesque.

    Voilà qui me rend curieuse des romans précédents de Lola Lafon, ouvertement politiques aussi, il me semble (Une fièvre impossible à négocier et Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce, tiens, ça me rappelle quelque chose...).

    Extrait:

    ""Où est ma poupée, qui m'a pris ma poupée", pleurnichent-ils, réunis dans le lobby des journalistes du stade Lénine après la prestation de Nadia. Non, ils ne se laisseront pas abuser, ne se laisseront pas refiler celle-là à la place de l'Adorable. Peu à peu, leur déception fait place à une colère aigre, c'est qu'elle a avalé le passé, la légèreté de l'été 1976 et ce "Rou-ma-nie" qu'on prononçait avec émerveillement, gourmand de son accent et de la façon dont elle resserrait l'élastique de sa queue de cheval, son regard presque vide avant d'entrer en action, un jouet implacable toujours OK!

    (...) Un verdict conclu avant le procès. Une chasse à courre dont l'hallali sonne trop tôt, des virgules agitées par des mains gantées pour ne laisser aucune trace, et des jusges se disputant ses restes, les derniers bons morceaux d'un corps embarrassant qu'on fait mine d'évaluer. Car Nadia est hors-sujet. Elle et Nellie Kim, vingt-trois ans. La Maladie est passée par Nellie aussi et les Russes ont nettoyé l'équipe de ses stigmates comme Béla l'a fait; il suffit de garder une seule fille en phase terminale d'enfance pour prouver qu'on n'a rien contre elles. Les dix-neuf ans de la nouvelle sensation soviétique Davydova sont une faute pardonnée, car ses hanches sont minuscules et ondulent comme devant un charmeur de serpent, elle jette un regard à ses entraîneurs qui l'encouragent d'un clin d'oeil, quatre vingt-dix secondes de porn enfantin et malicieux." (p. 192-193)

     

    C'est chez Actes Sud.

     

     

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  • Certaines n'avaient jamais vu la mer, de Julie Otsuka

     

    Un portrait choral, collectif, une fresque sur l'immigration qui se tient au choix de la multitude de la première à la dernière page, un éventail de vies au mille détails, qui au lieu de s'annuler se nourrissent les uns les autres, voilà ce que j'ai trouvé littérairement très fort et digne d'être partagé sur le chemin de mes vacances.

    Julie Otsuka décrit un exode collectif, celle de femmes japonaises vendues par leur famille pour être mariées aux Etats-Unis, des mariages arrangés sur photo, sur promesse d'avenir, une traversée en bateau et le réel qui saute à la gueule en arrivant. Les maris qui n'ont rien à voir avec les photos et les lettres, ni dans les physiques, ni dans les conditions, une vie de labeur (elles deviennent paysannes ou bonnes à tout faire), pire encore que ce qu'elles avaient fui au japon, la honte, la souffrance, le racisme. Une seconde génération arrive, qui, sans s'intégrer tout à fait, perd le contact avec la culture des parents, et puis la seconde guerre mondiale. Pour les Américains, les Japonais sont l'ennemi de guerre, l'espion potentiel, des listes noires circulent, les hommes commencent à disparaître, puis les familles japonaises sont déportées massivement, et, bascule aussi habile que terrible dans le texte, commencent à disparaître des mémoires de leurs voisins, de leurs amis... et de la mémoire collective puisque j'ignorais pour ma part une telle histoire américaine d'immigration et de déportation.

    L'écriture avance chronologiquement, du départ au bateau à la disparition, avec à la fois beaucoup de simplicité et beaucoup de rigueur. Elle ouvre les portes de dizaines d'histoires individuelles, sans jamais perdre de vue qu'il s'agit d'une histoire collective, répétée par centaine, aux infimes variations mais à la même direction tragique. Il me semble que le texte aurait été mille fois moins puissant sans cette direction d'écriture, limpide et extrêmement complexe. 

    C'est donc un coup de force stylistique là où on pouvait s'attendre à un roman historique à l'eau de rose. Le groupe et le "nous" permettent aussi de dé-victimiser ces destins terribles, d'en redonner toute la charge politique, de faire surgir la violence au milieu des détails, comme de petites déflagrations tout au long du texte.

    Il faut saluer enfin le travail de traduction de Carine Chichereau, puisque la version française est limpide et puissante.

    Difficile de choisir un seul extrait, mais voici tout de même:

     

    " Sur la bateau chaque nuit nous nous pressions dans le lit les unes des autres et passions des heures à discuter du continent inconnu où nous nous rendions. Les gens là-bas, disait-on, ne se nourrissaient que de viande et leur corps était couvert de poils (nous étions bouddhistes pour la plupart donc nous ne mangions pas de viande et nous n'avions de poil qu'aux endroits appropriés). Les arbres étaient énormes. Les plaines, immenses. Les femmes, bryantes et grandes - une bonne tête de plus, avions-nous appris, que les plus grands de nos hommes. Leur langue était dix fois plus compliquée que la nôtre et les coutumes incroyablement étranges. Les livres se lisaient de la fin vers le début et on utilisait du savon au bain. On se mouchait dans des morceaux de tissu crasseux que l'on repliait ensuite pour les ranger dans une poche, afin de les utiliser encore et encore. Le contraire du blanc n'était pas le rouge mais le noir. Qu'allions-nous devenir, nous demandions-nous, dans un pays aussi différent? Nous nous voyions - peuple de petite taille, armé de ses seuls livres - débarquer au pays des géants. Se moquerait-on de nous? Nous cracherait-on dessus? Nous prendrait-on seulement au sérieux? Toutefois, même les plus réticentes admettaient qu'il valait mieux épouser un inconnu en Amérique que de vieillir auprès d'un fermier du village. Car en Amérique les filles ne travaillaient pas aux champs, il y avait plein de riz et de bois de chauffage pour tout le monde. Et partout où l'on allait, les hommes tenaient la porte aux femmes et soulevaient leur chapeau en disant: "Les dames d'abord" et "Après-vous". (p. 15-16)

    C'est aux éditions Phébus, 2012, pour la traduction française.

     

     

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    Le Prix, d'Antoinette Rychner

     

     

    Voici un enthousiasme récent et immédiat, une nouveauté qui fait faire de petits bonds partout et s'exclamer à haute voix dans les trains où on lit, qui donne envie de faire voler par la fenêtre les livres de ses voisins et de leur mettre dans les mains Le Prix, premier roman d'Antoinette Rychner paru le mois dernier chez Buchet-Chastel, dans la réjouissante collection Qui vive.

    Le narrateur est un sculpteur, et ses affres sont très concrètes: pour fabriquer son Ropf, sculpture organique qui, pour les plus réussies, chantent aux oreilles des visiteurs des galeries et des musées, il faut laisser l'oeuvre sortir de son nombril, de préférence avec un mouvement fluide et régulier, guider la matière qui s'écoule, cautériser les plaies, coudre ce qu'il y a à coudre et espérer que cette fois le résultat sera digne de concourir pour le Prix. Car, oui, voilà l'unique objectif de ses jours, l'échéance annuelle qui rythme sa vie mieux que les saisons: l'envoi de son Oeuvre par la poste, l'attente de la réponse, et la peur de retrouver la laconique Lettre de refus pleine de sous-entendus haineux. Mais notre narrateur n'est pas au bout de ses peines pour devenir un Grand, puisqu'il partage sa vie avec une femme nommée S et un Mouflet nommé Mouflet, puis avec Remouflet quelques années plus tard. Toute la gestion du quotidien lui découpe son précieux Temps et le pousse à bout.

    On suit comme toutes les obligations du monde semblent liguées contre notre pauvre Créateur... mais surtout, on se régale de sa mauvaise foi absolue, de sa méchanceté tenace et de son aigreur, dans laquelle, ma foi, on se retrouve assez directement. (Car n'est-ce pas la faute de l'Univers tout entier si, pour notre part, on n'arrive pas à trouver plus de quelques semaines par an pour écrire?). Les années passent et les Ropfs s'enchaînent, les élans et les découragements, les espoirs les plus fous et les passage à vide, les boulots alimentaires et les décisions radicales.

    Et ça fait un bien fou, parce que l'écriture est dynamique et implacable, inventive à chaque instant: Antoinette Rychner fait naître des métaphores nouvelles et évidentes, chaque mot touche juste et l'ensemble se dévore allègrement! Il y a dans Le Prix des morceaux d'anthologie, comme on dit (et cette expression ne ferait-elle pas plaisir à notre narrateur?), où S devient un paysage marin et tempétueux, notamment les scènes d'amour et LA très grande scène d'accouchement, où, sans passer par une seule description réaliste, tout est là de la violence décoiffante de ce moment...

    Extrait:

    " En vérité la seule chose à faire serait de tout quitter, quitter S d'abord et nos mouflets avec, puis m'enfermer dans une cabane au fond des bois ne plus voir personne. Seraient tolérées, reçues uniquement les personnes capables de marcher neuf heures à travers la forêt et sachant parler exclusivement et intelligemment de sculpture, les autres tant pis pour eux, à bien y réfléchir il n'y a que Béranger qui satisfasse vraiment à ces deux critères alors une fois par année Béranger viendrait me voir, nous ferions un feu et nous boirions l'alcool que je distillerais avec mes herbes,

    nous parlerions de sculpture à peu près toute la nuit puis je donnerais à Béranger le Ropf terminé durant l'année et il l'emballerait soigneusement, le chargerait sur son dos pour le remettre au Concours, c'est ainsi que perdurerait un échange entre Moi et le monde,

    mais la petite cabane tout comme la vie de solitude me sont interdites car par le passé et par inadvertance j'ai fait d'autres choix,

    quitter S! Je n'en suis pas capable, et même si j'y arrivais! Il n'y a qu'à profiler la vie qui suivrait: des affaires de garde, de pseudo-partage, de pension à payer, le bazar conventionné, autrement dit les emmerdes perpétuelles et cela ne s'arrête pas le jour des dix-huit ans des mouflets comme par magie, que l'on ne s'y trompe pas, il paraît qu'à bien des égards c'est pire après, plus grands sont les mouflets plus cher on paye son statut de père, et comment ferai-je Moi qui n'ai jamais eu le sou et qui ai juré qu'on ne m'y reprendrait plus au piège de l'emploi salarié, non, la séparation ça n'est pas la solution, ce qu'il me faudrait ce sont deux gendarmes sonnant à la porte, je leur ouvre, ils sont dignes se tiennent droits, leur tâche est ardue, le premier ôte son képi, le deuxième fait de même - gravité, prévenance, ils y vont avec précaution car tout de même, annoncer à un homme qu'il a perdu femme et mouflets ça ne s'envoie pas à la légère,

    _ Mon Dieu, je dis lorsqu'ils m'apprennent la nouvelle, et je porte les mains à la bouche mais l'idée me viens que ce geste est un peu trop féminin, un peu vieux cinéma aussi alors je demande aux gendarmes de recommencer et cette fois je fléchis simplement la nuque, sobre mais effondré." (p. 174)

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  • Nos mères, d'Antoine Wauters

     

    Si j'avais déjà évoqué ici et ici les précédents textes d'Antoine Wauters, c'était pour mieux vous parler de Nos mères, livre paru l'année dernière et lu dans la foulée.

    J'avais été ébranlée par Césarine de nuit, et, à mon grand bonheur, l'écriture d'Antoine Wauters ne fait que grandir et se développer en profondeur et densité dans la forme romanesque. Il réussit le pari du récit, et  en s'attaquant à un genre plus vaste, ne perd pas pour autant la qualité de langue et d'images qui caractérise sa poésie.

    Dans Nos mères, on suit un petit garçon, Jean Charbel, qui dit nous pour je et pour ne pas être seul au milieu de la guerre, auprès d'une mère ravagée par le chagrin et d'un grand-père mourant. Enfermé, et malgré tous les malheurs, il parle aux multiples enfants qu'il est, et tout dit la folle énergie de l'enfance, la fantaisie absolue et drôle, la capacité à tomber amoureux d'une fille imaginaire qui s'appelle Luc (et pourquoi pas?), à sentir tout de l'air d'Orient qui vibre et se charge de parfums, de chaleur, de menaces.

    C'est par le corps que ce petit garçon est en contact avec le monde: parfums, faim, caresses et claques, il reçoit de plein fouet mais avec grâce toutes les contradictions de son univers, à commencer par sa mère folle d'amour et d'inquiétude, et pourtant dure avec lui  "afin de nous rendre moins fragiles garçons".

    De chapitre en chapitre Antoine Wauters déploie de la vie, coûte que coûte: on se parle à soi-même, on respire, on invente, on observe tout pour se tenir du bon côté de la falaise et de la folie. Le style est lyrique sans jamais perdre le concret des sensations dans un bras de fer avec la mort. On pleure autant par empathie avec ce très beau personnage de Jean, que par pure émotion esthétique: c'est beau.

    Avec ce jeu sur les pronoms, et ce pluriel qui dit tant de la solitude et de la force du langage quand on n'a plus rien d'autre, la grammaire est toute entière au service de la profondeur du texte, de sa portée existentielle.

    Dans une seconde partie, Jean est envoyé loin de chez lui pour être adopté en France par une femme cabossée elle aussi, Sophie. Qui n'arrive pas à se guérir de la violence de son père. Les adultes entourent, nourrissent, soignent, ici comme là-bas font de leur mieux avec ce qu'ils sont, et c'est une des choses que le roman touche du doigt avec le plus d'acuité: l'impuissance des parents, leur incapacité à cacher leurs propres effondrements. Jean découvre l'amour charnel avec Alice, et aura ainsi traversé une partie de sa vie guidé par la curiosité et le plaisir, jusqu'à réussir à tenir droit tout seul et à dire je, maintenu en vie par gourmandise.

     

    Extraits:

    " Du reste, pas une seule seconde elles ne se doutent que nous portons mille choses au fond de nous, totalement dérobées à leur regard, dans une sorte de caisson fragile scellé par un cadenas et qui est notre coeur. Non, pas une seule seconde elles ne se doutent que nous sommes des centaines à vivre ici, depuis la mort de papa, dans cette pièce minuscule d'à peine quatre mètres sur quatre, noire et pleine de cafards, et que tout ça nous le faisons par amour pour elles - ne jamais l'oublier!

    Tout ce qu'elles savent à la place, c'est qu'elles ne supportent plus grand chose depuis qu'il a été assassiné: ni elles qui ne sont rien, ni nous qui sommes de trop, ni grand-père qui se meurt. Plus rien. Ni leurs voix à elles, ni sa voix à lui, ni nos voix à nous.

    Vraiment, nos mères sont celles qui vivent dans le noeud de la dépression et refusent e rebondir pour un jour, qui sait, passer outre papa et recommencer à rire.

    (...) Papa.

    On possède son cadavre.

    On le nourrit de noisettes au sucre et de césame en nougat. Le soir, on le fait s'allonger, boire et fumer dans la roche très tendre qui nous sert de lit de camp, avant de le laisser se rendormir tout contre nous emmailloté tel un bébé.

    Et ainsi repose-t-il au plus sur endroit, à l'abri des regards, dit Charbel. A l'abri de la pourriture surtout, ajoutons-nous." (p. 41)

     

    " Le soir, avec leur tête d'abandonneuses d'enfants qui reviennent du travail- mais peut-être vont-elles juste rôder face à la mer et remuer les eaux avec de lourds bâtons, juste, avec des couteaux affûtés et des épées de colère, remuer la vase des siècles dans l'espoir de retrouver l'homme de leur vie- bref, le soir, revenons-en au soir, nos mères remontent jusqu'à nous dans ce village de petite taille et de petite montagne que nous n'allons jamais quitter, quelles que soient les rumeurs, et tout ce qui aurait bien pu nous arriver en leur absence les obsède. Et elles nous voient le crâne fendu et s'imaginent déjà nous retrouver au pied des falaises, derrière la magnanerie, gisant à même les racines d'olivier dans un clair lac de sang, après que nous avons valsé par la fenêtre. Olé!" (p.51)

     

    C'est aux éditions Verdier (2014).

     

     

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    Krach, de Philippe Malone

     

    Je m'étais dit que j'inventerais un autre espace pour les textes nécessaires. Pour ne pas tout mélanger avec mes bricoles à moi. Un site, un blog, avec les textes urgents à dire, maintenant, tout de suite, le plus possible. Les textes à mettre en scène ou à gueuler dans la rue, à dire-concert-de-rock dans un micro, à murmurer dans les radios clandestines, à glisser dans les boîtes aux lettres, à mettre sur sa messagerie de répondeur, à glisser, billet-doux, dans les poches de son amant, à clamer-tribune, à débattre-forum, à chanter-groupie, à pirater-anonymous, à décortiquer-chercheurs, des textes pour renverser l'opinion publique, réconforter les coeurs inquiets, ou juste continuer à vivre dans la violence ambiante en se disant qu'on n'est pas tout seul.

    Mais comme c'est urgent et que je n'ai pas d'autre espace sous la main que celui-là, c'est ici que j'en parlerai. De Krach. De Philippe Malone. Texte paru en 2013 chez Quartett et dont le chemin, je crois, ne fait que commencer.

    Krach, c'est une partition précise, à murmurer dans un micro puis proférer peut-être, une logorrhée avec suspens, ruptures et flots, une écriture qui impose sa musique et son mouvement implacable.

    Krach prévient. Que la colère et le poing dans le mur ne suffiront pas. Pas tout de suite. A faire tomber la tour et le système. Que le cri, et l'écrit sans doute, non plus. Mais de ce premier éclat, geste vain, naît un souffle, et s'enfle le texte.

    Et bascule le texte, parce qu'il avance comme ça, de rebonds en basculements, sonores, rythmiques, et il devient le corps qui lui aussi bascule, chute, du haut de l'idéologie ambiante et du 30ème étage de la tour, et se voit, reflet dans la vitre, repasser par les différentes marches de l'échelle, différents corps et différentes injonctions.

    Et puis revient le murmure et apparaît le "nous". (Enfin c'est moi qui imagine le murmure parce que bien sûr chacun fait comme il veut).

    Krach est un texte hybride, plastique, qui invente les modalités de la parole à mesure qu'elle s'écrit, qui pousse la poésie et ose les ruptures, la prise de pouvoir d'une note de bas de page qui devient texte parallèle, des "tables des heures, des semaines, des années", implacables et drôles, des phrases interrompues, des verbes suspendus, séparés de leur pronom pour mieux prendre leur élan et prendre de la vitesse.

    C'est en ça, aussi, qu'il est nécessaire.

    Krach prend place à un des endroits les plus passionnants du théâtre contemporain: celui d'une écriture qui fait feu de tout bois tout en restant extrêmement littéraire, travaille l'oralité et la respiration tout comme la rythmique de la page, retravaille les langages vides et vidés pour se les réapproprier poétiquement, et propose au plateau de vrais défis à relever, une nouvelle esthétique à trouver, qui ne devrait ressembler à rien de ce que l'on connaît, comme chaque fois qu'une écriture forte vient bousculer les codes et demande expressément d'inventer le théâtre qui la portera.

    Extrait:

    "tu cours

    à l'usine plus d'usine, au bureau plus de bureau, dans l'entreprise quelle entreprise au ministère plus d'Etat, au boulot QUEL BOULOT, tu fonces, jambes fermes taillées pour la mêlée, petits pas petits pas grand bond -en avant- t'agites, t'excites, plus vite, plus fort, état critique, l'air vicié incise tes poumons, presque à vif, presque à sec, t'es plus jeune moins leste plus si con, tu brûles, dans tes veines de l'acide, 40 ans 50 ans n'oublie pas, tu es vieux, l'as toujours été, tu angoisses, t'agites, t'agites puis forcément t'épuises, du calcaire dans les cuisses, du silex dans le coeur, t'es foutu t'es fossile, tu ralentis, cherches ton souffle, "stop", "stop",  comment ça "stop" TU TE CROIS OU? EN VACANCES? ALLEZ RETOURNE DANS LE RANG FONCE, ON REPREND tu reprends, traînes des pieds, ta carcasse une douleur, tes désirs une débâcle, tu t'élances, cours voles puis t'affales, tentes puis échoues, recommences puis échoues encore, ALLEZ ECHOUE MIEUX, le muscle gourd, asphyxié, pantin désarticulé, ta volonté un souvenir tu

    dérives,"

    (p.45)

     

    Krach, de Philippe Malone

     (Paris, octobre 2014)

     

     

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