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    Avant de repartir sur les routes, je reprends mon souffle en lisant, en plongeant dans des langues. Je découvre, plongée profonde, celle de Marie Cosnay, par son dernier ouvrage chez Cheyne, La langue maternelle.

    Un ouvrage pour se remettre à flot au pays d'écriture. Une plongée, vraiment, dans la langue, dans soi, dans une image d'enfance, dans une histoire de famille, dans un rêve, dans un cauchemar, dans un souvenir, dans une photo, on ne sait jamais vraiment, mais dans la langue, ça, oui.

    Un livre qui ne se résume pas, une fille, un père et sa langue sans voyelles, qu'elle comprend, un frère qui ne comprend pas cette langue, une mère qu'on voit à peine, de vieilles femmes chauves surprises dans les chambres d'enfance, des rêves d'enterrement et de mariage, des paysages aux couleurs de feu, des mots qu'on cherche et ne trouve pas, le temps "élastique comme il est devenu".

    Trois parties comme trois ressassements. C'est un livre nécessaire, dont on sent qu'il vient du plus profond, non pas que ce soit nécessairement autobiographique (et à vrai dire on s'en fout), mais parce que par la langue c'est la vérité qui est recherchée, celle des images, celle des souvenirs, celle des sensations. Les énigmes sont nombreuses, mais nous ouvrent des portes et des portes de rêveries. Une citation en guise d'exemple, et ensuite je me tais, je laisse parler la langue maternelle et vous laisse découvrir.

     

    "Le corps était vieux et complexe, sexué de nouvelle sorte, et après tant d'années qu'il avait officié on l'avait rangé en dehors des douleurs et des choix. Le corps_chose que j'avais, on le pliait, fermait, l'emboîtait quelque part, maintenant on le plaçait à la fenêtre pour qu'il y vît, les yeux cousus, paupières aux arcades. Et bâtons des jambes sur quoi quelques plaies vomissaient, bâtons pliés en trois, quatre, à l'infini, bâtons qui se hissent soudain, dépliés et branlants. La chose retombait sur le sol froid qu'elle touchait de ses griffes. Quand à parler du sexe il était celui de l'homme et celui de la femme, fermé dans les bandages, pansé, petit, soigné une fois pour toutes, après tant d'années de complexités il était nul comme sexe, oublié, celui d'homme-frère ou de soeur-sage, celui, enfin, entaillé, sanguinolent, soigné, que l'on met quelque part et qui, après les longues années complexes parcourues, vit de même que les os, crâne, la charpente sans repos. Sexe plié-déplié et muni de tout _ le tout dans un tiroir. Si seulement il ne fallait pas aujourd'hui regarder par la fenêtre, le tout prendrait place dans un tiroir de facture idéale, petite forme faite pour l'occasion, tiroir, ouvrir, fermer, repos, plier, plier."

     

    [Extrait de la deuxième partie, pages 44 et 45]

     

    J'ajoute juste que Marie Cosnay est une auteure très engagée dont vous pouvez découvrir le blog en cliquant ici.

     

     

     

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    Il y a quelques temps, j'avais envie d'écrire ici un billet qui s'intitulerait, par exemple: "Mais c'est du théâtre ou c'est pas du théâtre?!", question que je me pose systématiquement quand je commence à écrire un texte, parfois en y répondant, parfois non. Il faudra que j'y revienne, aux frontières, à l'exploration de l'hybride, à mes envies de théâtre raconté plus que dialogué.

    La lecture du dernier recueil de textes de Noëlle Renaude, aux éditions Théâtrales, confirme que mes interrogations ne sont pas isolées. A la réédition de Promenades, qui a notamment été créé par Marie Rémond à Théâtre Ouvert, s'ajoutent une série de textes courts où Noëlle Renaude creuse les recherches qu'elle mène depuis plusieurs textes, notamment en ce qui concerne le récit, et le traitement des didascalies, qui se mêle au dialogue et devient matière à dire à part entière pour les comédiens.

    Je retiendrai ici particulièrement deux textes, le premier et le dernier du recueil: La Promenade et Racines. Les autres, à découvrir absolument évidemment si vous ne connaissez pas Renaude, sont moins surprenants quand on connaît ses derniers textes. Ils creusent quelque chose, mais c'est peut-être un peu systématique à mon goût.

    Le premier texte, La Promenade, se présente sous forme d'essai théorique, la définition en une dizaine de pages de ce qu'est la promenade. En voici les premières lignes:

    "La promenade se fait sans carte sans boussole sans équipement. Elle se fait seule à plusieurs avec ou sans chien. A vélo à cheval ou en barque mais plus généralement à pied. Avec une canne un bâton les mains dans les poches ou bras ballants, la promenade se fait dans un périmètre connu, apprécié, un cadre familier. La promenade est une chose qu'on fait, refait, reproduit, réitère, ça ne se réinvente pas la promenade. On en connaît en général le déroulement par coeur. Elle ne doit pas surprendre, ce n'est pas son but. On n'a rien à y découvrir de neuf. On n'en modifie pas les trajectoires et encore moins les contours qui sont eux du ressort du paysage sur lequel on ne peut rien."

    Ca continue donc comme ça sur dix pages, c'est assez gonflé, et en même temps ça ouvre pleins de pistes: c'est à la fois un manifeste, la présentation du thème chéri qui sera développé dans la plupart des pièces suivantes, mais aussi possiblement un monologue ou un choeur, les voix se volant la parole pour aller plus loin dans la précision de ce qu'est la promenade... Le théâtre est là, dans la situation d'exposé, de conférence, mais aussi dans l'humour qui se glisse à chaque instant, l'exagération presque comique de l'exercice de style poussé jusqu'au bout. Et puis ça me conforte dans mon idée fixe que, oui, le théâtre peut aussi prendre cette forme-là. Encore une fois, c'est à Théâtre Ouvert qu'on en aura la confirmation cette saison.

    Quant au dernier texte, tout aussi gonflé, il réussit l'exploit en quelques pages d'être à la fois la condensation du style et des recherches de Renaude, et la réduction aussi poignante que drôle de Phèdre, d'où son titre: Racines. Là aussi, les premières lignes:

    " Je n'y tiens plus, sursaute le fils, je pars, à la recherche de mon père confie le fils au vieux, mais, le fils se trouble, je m'éloigne aussi d'ici, il dit, car, il déglutit, j'aime, il rougit, d'un amour interdit, ma cousine spoliée par ma famille, mais avant, le fils pivote, je dois saluer il le faut la femme de mon père

    La voilà, fait justement la bonne, mais dans quel état, elle meurt, hoche la bonne, d'un mal, sue la bonne, qu'elle me cache, elle m'ordonne, baisse la bonne, d'éloigner le monde de sa vue

    Dans ce cas, dis le fils, et il sort le vieux aussi"

     

    Le ton est donné, et l'envie est grande de voir ce que ça peut donner dans la bouche et le corps des comédiens. Sans doute pas mal de jubilation en perpective...

     

     

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    Endroits

     

     

    On dirait donc que ce serait l'endroit pour parler des textes qui réveillent mes envies de littérature, de langue, de densité, de souffle.

    J'avais déjà fait connaissance avec l'écriture de Chevillard il y a quelques années, quand j'étais tombée sur son roman Du hérisson, dans lequel un romancier, sur le point d'écrire l'oeuvre de sa vie, découvre sur son bureau un "hérisson naïf et globuleux", qui semble être tombé du ciel, et surtout là pour l'empêcher d'écrire. Tout se met donc très vite à tourner autour de ce mystérieux animal.

    Dans Choir, le mystère s'est agrandi, puisqu'il prend la dimension d'un univers entier. Un monde, dont les habitants, à leur grand désarroi, ne connaissent aucun extérieur. Pour eux, l'unique aspiration est de s'échapper de Choir, coûte que coûte, où la vie n'est que souffrance et absurdité, les conditions extrêmes et chaque élément ligué contre eux. Naître à Choir est une tragédie longuement pleurée, et, même si tout est fait pour éviter la procréation, la vie se transmet quand même, le moindre frottement est fatal à la disparition tant espérée de l'espèce.

    Comme unique lueur d'espoir, la légende d'Ilinuk, seul habitant de Choir qui aurait réussi, dit-on, à s'en échapper, en assemblant les restes d'avions échoués à Choir. On attend son retour, évidemment, religieusement, et on guette parmi les nouveaux nés le nouveau messie, qui, comme Ilinuk, aurait six orteils. On écoute, jour après jour, le récit que fait le vieux Yoakam.

    Deux parties, donc, entrelacées: l'histoire d'Ilinuk contée par Yoakam, et la chronique du narrateur, où sous forme de petits paragraphes cinglants il nous décrit ce qu'est Choir: géographie, habitants, habitudes. Choir n'est pas exempt de contradictions, la seule vérité qui tienne est que tout y est toujours pour le pire.

    C'est évidemment très drôle, parce que le style de Chevillard travaille à la perfection les micro-situations, les chutes, les retournements et les clins d'oeil à notre terrestre condition (Choir pourrait être notre monde vu par un grognon pessimiste, sous la plume d'un malicieux pessimiste?), mais aussi, oppressant. On attend nous aussi l'échappatoire, on a envie de fuir de Choir, d'éviter l'engluement et de connaître, avec le narrateur, le sens de son existence.

    De loin en loin, quelques crash d'avions laissent espérer un renouveau, en vain, les rescapés sont vite intégrés à la population de Choir, et, comme les visiteurs de l'Enfer de Dante, abandonnent tout espoir en entrant...

    "Sans doute ne pouvons-nous espérer quitter Choir que par la voie des airs. Or ce n'est pas un avion qui nous emportera. Les atterrissages en catastrophe de long-courriers constituent même l'une des principales sources de peuplement de Choir; les passagers débarqués n'ont plus aucune chance de repartir. Les avions piquent du nez dans le sable. Ils resteront plantés là. Tous les livres dont nous disposons nous sont parvenus ainsi, dans les bagages. Ils sont écrits dans des langues que nous ignorons. A vrai dire, nous ignorons aussi quelle est la nôtre, mais les rescapés l'apprennent vite et sans efforts. Idiome assez pauvre, semble-t-il, comparé à ceux de ces livres dont nous ne comprenons jamais le premier mot. Ils acceptent parfois de nous les traduire, avant qu'ils ne deviennent pour eux aussi indéchiffrables, ce qui ne tarde guère. Ceux qui contiennent des images ont d'ailleurs notre préférence. Ainsi obtenons-nous quelques informations sur le reste du monde. En revanche, nous ne nous fions pas trop aux récits des rescapés eux-mêmes, emprunts d'une nostalgie certainement excessive qui les conduit à tout idéaliser et que nous attribuons plutôt aux conditions nouvelles de leur séjour à Choir.

    Aucun passager ne survécut au premier crash qui se produisit sur notre sol. Les soutes de l'appareil éventré livrèrent à nos pères quelques objets déconcertants, parmi lesquels une sorte d'outil, sans doute un outil, constitué d'un long manche de bois et d'une tête plate fourchue, dont l'usage leur demeura longtemps inconnu. Puis leur parut aberrant et même assez ignoble lorsqu'ils en furent instruits par les rescapés du crash suivant. Leur démonstration les choqua. Que l'on puisse prendre plaisir à parfaire ainsi le terrain où le sort nous assigne, à le lisser, à le peigner, relève pour nous de l'incompréhensible."

     

    On n'a pas les réponses à tout (qu'est-ce que ce mystérieux Calmar dont le narrateur a la charge? Animal ou machine? Quel rapport avec le retour d'Ilinuk?). On se perd un peu dans Choir, mais ça ne fait qu'augmenter la tension qui nous tient jusqu'au bout: y aura-t-il un échappatoire?

    Il faut en effet lire Choir pour sa chute , à se demander si Choir n'a pas été écrit par Chevillard, entièrement pour choir, justement, par amour de la pirouette, et pour le plaisir que la littérature peut donner à l'auteur de devenir un vrai démiurge, pouvant faire en sorte que tout, vraiment tout, soit possible. Pouvant exploser les frontières. Choir, dans ce sens, est un roman de doute et d'ouverture. De vertige, donc. Et sur le tiraillement qui fait notre condition, entre espoir et désespoir, ciel et terre, génie et bêtise.

     

     

     

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    couverture livre

     

     

    Voilà une lecture qui apporte de l’eau à mon moulin, l’eau agitée du Sud dans laquelle plongent sans relâche de non moins agités adolescents. Une lecture de plage, donc, pour le coup, ou plutôt de plate-forme en béton chauffée par le soleil, où l’on se donne des émotions fortes en sautant des plongeoirs, surveillés par les jumelles d’un commissaire aussi vigilant qu’attendri. C’est la Corniche Kennedy, ou bientôt s’accélère le jeu des provocations entre forces de l’ordre et adolescents.

     

    Voilà surtout une écriture,  parce que Maylis de Kerangal pourrait nous parler de la pluie et du beau temps qu’on n’en resterait pas moins suspendue à ses lignes, à leur précision incisive, leur force évocatrice. Elle touche exactement ce qui m’intéresse, que je recherche, etc, dans son traitement de ce groupe, vu d’en haut, et des quelques individus qui s’en détachent. On est touchés sans jamais avoir l’impression de rentrer dans de la psychologie, on se reconnaît juste dans l’énergie des corps, les lignes de force qui se font et se défont entre les jeunes gens.

     

    « Les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement. Leur corps est incisif, leur âge dilaté entre treize et dix-sept, et c’est un seul et même âge, celui de la conquête : on détourne la joue du baiser maternel, on crache dans la soupe, on déserte la maison.

    Nul ne sait comment cette plate-forme ingrate, nue, une paume, est devenue leur carrefour, le point magique d’où ils se rassemblent et énoncent le monde, ni comment ils l’ont trouvée, élue entre toutes et s’en sont rendus maîtres ; et nul ne sait pourquoi ils y reviennent chaque jour, y dégringolent, haletants, crasseux et assoiffés, l’exubérance de la jeunesse excédant chacun de leurs gestes, y déboulent comme si chassés de partout, refoulés, blessés, la dernière connerie trophée en travers de la gueule ; mais aussi , ça ne veut pas de nous tout ça déclament-ils en tournant sur eux-mêmes, bras tendu main ouverte de sorte qu’ils désignent la grosse ville qui turbine, la cité maritime qui brasse et prolifère, ça ne veut pas de nous, ils forcent la scène, hâbleurs et rigolards, enfin se déshabillent, soudain lents et pudiques, dressent leur camp de base, et alors ils s’arrogent tout l’espace. »

     

    On prend donc ce milieu, ses rituels, on y plonge une jeune fille des environs, qui pourtant n’a rien à faire là, on les fait se défier, se chercher, s’aimer. On prend aussi le commissaire, Sylvestre Opéra, qui derrière ses jumelles cherche aussi une prostituée russe aimée et perdue il y a plusieurs années, des décisions politiques (« tolérance zéro ») et les vertiges des plongeons en eau trouble. Et on obtient, étonnement, un roman plein de tendresse et d’amour pour ces « jeunes », désordonnés, passionnés, fougueux, et qui sont dangereux avant tout pour eux-mêmes dans leur quête d’émotions fortes.

     

    «  Il existe encore un troisième plongeoir. Celui-là est dangereux, tout le monde le sait. Ils l’appellent le Face To Face parce que, rigolent-ils, c’est le grand face-à-face : on y est face au monde (primo), face à soi (deuxio), et face à la mort (tertio), arghhhh la môôôrt ! ils hurlent, écarquillant les yeux et outrant leur squelette, gargouilles de chair, ils se marrent franchement, n’y croient pas une seconde, pour eux le Face To Face est le promontoire des duels, celui où cogne le soleil des westerns, celui de l’épate et du grand jeu.

    (…) Et quand ils se précipitent de là-haut, c’est la même crue qui les traverse, une crue de l’espace et du temps, une amplification de la lumière, une saisie de la joie. »

     

    J’en retiens que la choralité tient sur le souffle et l’énergie de cette écriture, l’attention à chaque détail, zoom des jumelles au maximum sur ce qui palpite à l’intérieur des êtres, « la vie quoi, le bordel », dirait Higelin.

    Alors, je sais pas vous, mais moi je vais aller lire les autres romans de l’auteur et je vous rappelle. 

     

    [Tous les romans de Maylis de Kerangal sont chez Verticales. Corniche Kennedy est aussi sorti en Folio, 2008]

     

     

     

     

     

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    « Le contemporain est celui qui fixe le regard sur son temps pour en percevoir non les lumières, mais l’obscurité. Tous les temps sont obscurs pour ceux qui en éprouvent la contemporanéité. Le contemporain est donc celui qui sait voir cette obscurité, qui est en mesure d’écrire en trempant la plume dans les ténèbres du présent. »

    (Qu’est-ce que le contemporain, in Nudités, Payot et Rivages, 2009, p. 28)

     

     

     

    Endroits

    [La lune vue d'Isère, juillet 2010]

     

     

    Certes, ça ne fait pas très lecture de plage, mais ça tombe bien, je ne suis pas à la plage. Et puis j’ai envie très de faire partager de ces lectures d’été qui apportent de l’eau à mon moulin, de l’eau à ma soif de pensée. Je suis donc revenur avec bonheur, en ces premiers jours de vacances, aux écrits du philosophe italien Giorgio Agamben, dont j’ai lu quelques uns des derniers courts essais, de Qu’est-ce qu’un dispositif ? à Nudités, son dernier recueil publié en français.

     

    Le charme d’Agamben est d’emprunter à la littérature, à l’art sous toutes ses formes, à la théologie, à la poésie, pour bâtir des théories limpides et éclairantes qui aident à penser le monde contemporain. J’avais été charmée et marquée par son intervention lors du festival d’Avignon 2008 (Théâtre des Idées)  où il avait parlé du désœuvrement, en partant du « ministère des Anges » et en allant jusqu’à la conception du travail dans la France de Sarkozy, entre autres.

     

    Dans Nudités, il y a un essai, publié aussi séparément chez Payot : Qu’est-ce que le contemporain ?

     

    Voici, comme j’aime le faire à la fois pour mémoire et pour partage, quelques citations-nourriture de cet essai, qui rencontrent, comme souvent avec Agamben, quelques préoccupations fort personnelles.

     

    Il part d’abord de Nietzsche pour affirmer :

    «  Celui qui appartient véritablement à son temps, le vrai contemporain, est celui qui ne coïncide pas parfaitement avec lui ni n’adhère à ses prétentions, et se définit, en ce sens, comme inactuel ; mais précisément pour cette raison, précisément par cet écart anachronique, il est plus apte que les autres à percevoir et à saisir son temps.

    (…) Ceux qui coïncident trop pleinement avec l’époque, qui conviennent parfaitement avec elle sur tous les points, ne sont pas des contemporains parce que, pour ces raisons mêmes, ils n’arrivent pas à la voir. Ils ne peuvent pas fixer le regard qu’ils portent sur elle. »

    (p.24-25)

     

    Puis il propose la définition citée au début de cet article, et poursuit :

     

    « Percevoir cette obscurité n’est pas une forme d’intertie ou de passivité : cela suppose une activité et une capacité particulières, qui reviennent dans ce cas à neutraliser les lumières dont l’époque rayonne, pour en découvrir les ténèbres, l’obscurité singulière, laquelle n’est pas pour autant séparable de sa clarté.

    Seul peut se dire contemporain celui qui ne se laisse pas aveugler par les lumières du siècle et parvient à saisir en elles la part de l’ombre, leur sobre intimité.

    (…) le contemporain est celui qui perçoit l’obscurité de son temps comme une affaire qui le regarde et n’a cesse de l’interpeller, quelque chose qui, plus que toute lumière, est directement et singulièrement tourné vers lui. Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps. »

    (p. 28-29)

     

    Est-ce qu’on pouvait vraiment écrire quelque chose de plus juste et de plus bouleversant ? Non mais franchement.

    Etre contemporain, c’est aussi avoir le même vertige qu’en contemplant un ciel étoilé :

     

    « C’est également pourquoi être contemporain est, avant tout, une affaire de courage : parce que cela signifie être capables non seulement de fixer le regard sur l’obscurité de l’époque, mais aussi de percevoir dans cette obscurité une lumière qui, dirigée vers nous, s’éloigne infiniment. Ou encore : être ponctuels à un rendez-vous qu’on ne peut que manquer »

    (p.30)

     

    Bon été, amis de mon époque...

     

     

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