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    Le syndrôme de Shéhérazade, d'Eric Pessan

     

    Les fragments, minuscules carrés sur la page sans être haïkus définitifs, dessinent plutôt une vertigineuse liste de faits, d'éclats de vie, pensées, morceaux d'histoires, basculements ou mouvements, une liste-tresse, où des dizaines de fils s'entrecroisent et mêlent leurs couleurs. On suit une de ces histoires racontées pour ne pas mourir, entre temps on en commence deux, trois, quatre autres, avant qu'elle ne s'efface, ou peut-être est-ce la même, qui revient plus loin, on s'amuse à reconstituer ce qui se joue entre les cases de ce terrain de jeu, on cherche à refaire le portrait de ces milles vies: joies, douleurs, échecs et petites déviances intimes, on s'exclame, on se reconnait, on décode. Chaque fragment peut aussi se lire indépendamment, une micro-nouvelle de quelques lignes, un instantané pioché dans un album. On se prend à être happé par le flot des choses minuscules, à tourner les pages de plus en plus vite, à s'attacher aux figures entrevues, à sourire de ce qui sonne juste, sans oublier de faire écriture.

    En passant des romans au théâtre, en allant chercher du côté du récit poétique, en s'amusant de cette règle du jeu qu'il s'est donné à lui-même, des mille morceaux d'histoires, Eric Pessan cherche et remet sans cesse l'écriture sur le métier, il travaille sans relâche et invente la forme en même temps qu'il raconte. Une Shéhérazade patiente et obstinée, directe et précise, qui n'a pas oublié d'avoir dans l'oeil ce qu'il faut de malice.

    Voici par exemple deux pages, pour voir comme les choses se développent, bien que l'agencement des fragments prenne tout son sens sur la longueur et même sur la globalité du livre.

    "Le dimanche, si je promettais à mon grand-père paternel que je le préférais à mon grand-père maternel, il me donnait dix francs.

    Je n'ai jamais voulu mal lui parler, mais je crois que je lui parlais mal, c'était plus fort que moi, quand je croisais son grand regard, quand je voyais tout ce qu'elle attendait de moi, tout ce qu'elle aimait en moi, je lui parlais mal, c'était automatique.

    Ma grand-mère, souvent, s'arrêtait au beau milieu d'une phrase et se mettait à pleurer. On n'a jamais su pourquoi.

    La nuit, quand elle dort, je ne peux pas l'approcher. Si je tente de l'enlacer, elle se réveille en sursaut, elle s'éloigne, se tasse à l'autre bout du lit.

    Elle pleure si fort que je n'entends plus la télé.

    Partout tu étais. C'est forcé. Où que je regarde. J'ai alors basculé dans les images. Sans avoir pris congé de personne. C'était un sacré laisser-aller. Et moi, je ne résistais pas. Bien au contraire.

    J'ai appris à situer les constellations et les principales planètes. Au début, je la faisais rêver en lui montrant le ciel; maintenant qu'elle soupire, je me demande bien à quoi cela me sert.

    Pour avoir la paix, je me sers un verre. Enfin, quand j'ai un verre à la main, je peux penser à autre chose qu'aux bouteilles rangées sous l'évier.

    Avec les dix francs de mon grand-père paternel, il m'arrivait d'acheter un cadeau pour mon grand-père maternel. Un briquet pour son tabac, un bonbon. Des petites choses qui soulageaient ma conscience de l'avoir trahi." (P. 11 et 12)

     

    C'est aux éditions de l'attente, chez qui on trouve aussi Dépouilles, du même auteur, et qui n'est pas sans lien dans sa forme fragmentée, dans l'éclat des mille voix, des mille vies, des mille morts qui nous entourent.

    Et je ne peux que vous recommander d'aller jeter un oeil sur les dessins d'Eric Pessan, une autre façon de raconter et de saisir par petites touches.

     

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  • Zone d'amour prioriataire, d'Alexandra Badea

     

    D'Alexandra Badea, je connaissais le théâtre, édité également chez l'Arche, notamment Pulvérisés, qui a récemment obtenu le Grand Prix de Littérature dramatique. L'écriture y est précise et violente, à l'image des sujets traités et des personnages poussés à bout dans le monde de l'entreprise, dont ils intériorisent la langue et les contraintes jusque dans leurs corps.

    Dans Zone d'amour prioritaire, on s'éloigne en apparence de ce terrain d'écriture, mais c'est toujours le corps qui est le prisme de tout, deux corps de femmes jetées dans le monde, dans l'Histoire et la géopolitique, mais aussi dans l'amour, corps en lutte et esprits libres.

    Le roman propose, on le comprend vite, une alternance entre les parcours de deux femmes, l'une ("Elle"), trentenaire à notre époque, l'autre ("Je") dans les années 60 à Chypre, et jusqu'à nos jours. Les parcours avancent dans deux temps et dans deux espaces, jusqu'à ce que le lien entre les deux apparaisse, nous attrape et nous maintienne suspendus aux dernières pages, dans l'attente d'une résolution.

    Kristina (Elle), est une jeune femme contemporaine, pigiste et nomade, dans l'insatisfaction amoureuse, jusqu'à une rencontre passionnée dans un train, avec un homme qui n'a pas les papiers qu'il faut pour rester auprès d'elle et repart à son tour sur les routes. Une jeune femme engagée, idéaliste, souvent blessée, qui finit par tout quitter pour l'Amérique du Sud, où elle espère (en vain) se délester de son passé. Elle est originaire de Chypre, qu'elle a quittée enfant pour la Suisse puis la France.

    Aygen (Je) connaît un grand amour dès l'adolescence, à Chypre. L'amour de toute une vie, mais l'exil, la guerre, la division de l'île en deux dans les années 70, les choix à faire séparent et tuent, façonnent la femme qu'elle devient, jusque dans ses choix les plus intimes.

    Je ne m'étends pas à dessein sur le détail du parcours de ces deux femmes, le grand plaisir de cette lecture étant de se laisser surprendre et déplacer par des situations qu'on croit saisir facilement à la lecture des premiers chapitres, mais qui nous emportent sur leur passage comme elles emportent les deux femmes. Ça palpite, dans ces pages, de l'amour à la guerre, ça lutte pour survivre et s'extirper de situations plus grandes que soi. L'exil n'est d'aucun secours quand sa propre existence est si étroitement liée à celle des autres sans même qu'on le sache, mais aussi à celle d'une époque, d'un pays.

    Les deux personnages posent la question de leur liberté, rompant et recommençant, pensant maîtriser leur parcours tandis que le lecteur, lui, voit apparaître progressivement l'infrastructure, et les filets historiques, psychologiques, généalogiques et même traumatiques dont il faudra qu'elles se libèrent, tandis que comme deux héroïnes mythologiques elles foncent aveuglément et crient, et se blessent.

    Elles posent la question de la dignité, de la résistance aux violences et aux assauts incessants du monde qui les entoure, à chaque étape elles font face aux vagues qui viennent les submerger, et elles restent debout, jusqu'à la rencontre qui viendra peut-être momentanément les sauver, ou apporter quelques réponses?

    Ces deux personnages portent une humanité dont je me sens proche, parce que ce sont des personnages féminins brûlants, luttant, entiers, ce qui n'est pas si courant dans la littérature, où les amoureuses tendent à être plus souvent victimes ou simples adoratrices. Mais Zone d'amour prioritaire fait écho à mes préoccupations aussi, parce que ce livre parle bien de personnages d'aujourd'hui dans ce que notre génération a de particulier (chance ou fardeau?): cette existence à l'échelle de la planète entière, où les attaches sont relatives et tiennent aux connections virtuelles plus qu'au temps passé ensemble, où la précarité nous suit de pays en pays, et la solitude.

    Je trouve que, là où le théâtre correspondait parfaitement au projet politique d'Alexandra Badea dans son écriture, le roman lui offre la possibilité de la puissance, de l'ampleur et du souffle.

    Zone d'Amour prioritaire est édité chez l'Arche. (2014).

    Extrait:

    "Je suis rentrée à Varosha à la fin de l'été. J'ai vomi pendant toute la nuit avant de prendre le vol du matin vers Nicosie. Mon corps rejetait quelque chose. Je ne savais pas quoi. Mes nausées étaient provoquées par la peur, une peur indéchiffrable, cachée. Elle s'emparait de tout mon corps, elle arrivait par vagues, elle secouait ma chair violemment. Je ne maîtrisais pas mon corps et ça me terrorisait encore. J'ai essayé de la nommer, de la classifier, de la combattre. Échec répétitif. L'ennemi était tapi dans ma tête. Collé à mes neurones, il bloquait toutes les connexions nerveuses.

    C'était comme le prélude de la mort. Les avions ne m'ont jamais fait peur et là je n'arrivais pas à calmer mon état de panique en m'approchant du tarmac. Ça va tomber, je me disais sans cesse dans ma tête. Au moment où j'ai mis les pieds sur la première marche de l'escalier l'idée de rentrer à Londres m'a traversée. Fermer les volets et plonger dans un sommeil prolongé. Pire encore. Je me suis vue prendre le lendemain l'avion pour le Chili. Effacer toute ma vie avec lui d'un trait. La mort ne venait pas de l'air, elle venait de la terre de notre île. Je l'ai compris plus tard." (p.103)

     

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    N. et Muette, d'Eric Pessan

     

    N. et Muette, d'Eric Pessan

     

    N. et Muette, d'Eric Pessan

     

    [(c) Mikaël Lafontan]

     

    C'est Muette qui vient de sortir, que je viens de lire d'un trait, espérant qu'aucune sonnerie, qu'aucun rendez-vous ne viendrait me déranger avant d'avoir eu le dernier mot de cette envolée belle. Qu'on me laissera, moi aussi, à la solitude de la lecture. 

    Et en lisant Muette, j'ai retrouvé les émotions et sensations rencontrées dans N, un précédent livre d'Eric Pessan. Miroir (inversé?) et prolongement. Même veine d'univers, d'où jaillit une matière forte, jeune et douce. Une sève verte, qui raconte ce qu'être vivant veut dire. Etre humain, aussi.

    N, paru en 2012, est un très beau livre-objet des éditions Les inaperçus, né de la rencontre d'Eric Pessan avec les photographies de Mikaël Lafontan (cf ci-dessus). Déjà quelque chose palpite et se débat, déjà la forêt est là. Le livre prend sa source dans le fait divers récent (légendaire ou avéré, les rebondissements ne sont pas terminés semble-t-il...): un homme s'enfuit (et s'enfouit) dans la forêt avec son fils. Pendant des années, ils se cachent et survivent. A la mort du père, le fils marche jusqu'au bout de la forêt, jusqu'à la ville et raconte son histoire. 

    Le garçon parle. Au présent. Bribes de souvenirs. Conscience d'un passé, d'un extérieur. Il sait parler. Il a vécu avec d'autres êtres humains avant d'être emmené dans le monde de la forêt par son père, monde du corps en alerte, vulnérable, des marches infinies:

    "Marcher des années demande d'adopter un pas régulier, un souffle lent et profond, et des pensées en creux. Chaque pas est une descente le long d'un interminable tunnel. Marcher du matin au soir, c'est s'enfoncer à l'intérieur en prenant soin d'effacer toutes traces de son passage.

    Le plus difficile n'est ni l'hiver, ni les sols gelés, ni la faim ou la crainte des maladies, ni les diarrhées brusques, les vomissements avec la certitude d'avoir mangé la mauvaise baie, d'avoir gobé le mauvais champignon, la peur alors que cela ne s'arrêtera jamais, que le corps se videra de toute sa matière avant de se vider de son eau et _ pour finir _ de son dernier souffle. Non. Le plus difficile est l'abandon de la parole. Les conversations lentement pétrifiées." (p.6)

    Après le silence de l'enfance, le garçon devient adolescent et la rivalité avec son père commence, comme si la forêt appelait la pulsion des loups, ou révélait tout simplement la violence des hommes. C'est la lutte à mort d'un père et d'un fils qui sont pourtant tout ce qui reste d'humanité l'un pour l'autre. L'écriture se fait plus hachée, le poème au centre du livre prend le pas sur le récit, éclate le moment de la lutte.

    Une fois seul, le garçon suit le N, indiqué par la boussole, sans relâche, jusqu'à renaître à l'asphalte.

    N. et Muette, d'Eric Pessan

     

     

    Dans Muette, paru cet automne chez Albin Michel, une jeune fille décide seule, à l'inverse, de se diriger vers l'effacement. A quelques pas de chez elle dans la campagne, dans une grange abandonnée, elle s'est installée un nid où disparaître, un lit où guetter les alertes et les silences, où se refaire en boucle le film espéré de l'inquiétude de ses parents, quand le quotidien  est plutôt fait de mots tranchants, blessants, d'une impossibilité de se parler des choses importantes.

    Ce temps volé, Muette l'utilise à courir et penser, découvrir son corps et rêver, se détacher comme on mue des fausses vérités assénées depuis toujours, grandir et survivre à la fois, en se trouvant une place, en découvrant la liberté.

    A intervalles réguliers, la voix des adultes vient blesser, trancher dans le vif de la rêverie, traiter de menteuse, de "comme ta mère", de "complètement folle", nier toute fantaisie, toute pensée propre, tout corps, toute joie. Des voix extérieures que Muette a naturellement faites siennes et qu'il convient maintenant de détricoter une à une. Trouver sa légitimité d'être au monde, par une rêverie initiatique qui la fait se projeter dans les corps des animaux qui l'entourent, dans leur fébrilité vive, dans leur façon d'être absolument dans le présent. 

    "Muette voit le lapin et se place à l'intérieur du lapin. Elle gagne à connaître d'autres inquiétudes, des frayeurs de proie, l'angoisse des repas à trouver, l'empressement à gratter la terre. Mais _ en compensation _ quel calme! L'animal ne transporte presque rien d'autre que son présent. Peu de souvenirs, peu de questions, une vague nostalgie de sommeil contre la fourrure maternelle, un reste de colère d'être en lutte perpétuelle avec ses frères et ses soeurs pour conquérir une mamelle, quelques courses folles pour échapper à un renard.

    Le lapin, lui, a toujours esquivé son prédateur, sinon il ne serait plus là, à prêter son corps. 

    Muette joue, bondit de joie sur ses pattes antérieures. Le monde s'offre à raz de l'herbe. Muette est heureuse. Elle quitte la grange, renifle le vent et épie le ciel. Pas de carnivores à proximité, pas plus dans les blés que dans les airs. Pas de crocs ni de serres. Ses yeux écartés montrent un paysage plus vaste, le monde a triplé de volume. Prudente, mâchant une tige de pourpier, Muette réchauffe son pelage au soleil. Même au repos, son coeur tape rapidement, pas étonnant que les animaux vivent moins longtemps: ils vivent vite, consument plus d'énergie, voient, sentent, entendent beaucoup plus de choses en une seconde que n'importe quel être humain. 

    C'est un déchirement lorsqu'il faut délaisser le lapin pour regagner son propre corps. Une perte de douceur, l'espace s'en trouve rétréci et pratiquement inodore.

    Quelle menteuse, toujours tu mens." (p.56-57)

     

    Dans Muette comme dans N, il y a le corps jeté en avant du monde et exposé à tout, à commencer par vivre, il y a ces espaces d'utopie qu'on cherche dans la nature comme on irait à la rencontre de son île déserte, mais la forêt est cernée, par les lampes des battues, par les autoroutes, les voies de TGV, les lotissements tout près, et derrière eux, les centre-villes.  Comme Muette on s'étonne de cette humanité qui pullule tant, de cette impossibilité à se retirer d'un monde qui colonise jusqu'aux rêves que l'on fait. 

    On sursaute avec Muette quand des lumières s'approchent et risquent de venir interrompre le moment du repli nécessaire, on prend conscience avec elle, lors d'une rare escapade en ville pour se nourrir, que son corps nouvellement désirable la rend vulnérable d'une autre manière, proie à son tour dans le regard d'un homme sur un banc public. On espère avec elle que la fugue réinventera quelque chose du rapport à ses parents, déliera la parole, et avec elle, on déchante. Une porte s'est ouverte néanmoins, vers l'émancipation promise.

     

     

    N. et Muette, d'Eric Pessan

     

     

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    L'amour d'une femme et Le corps plein d'un rêve, de Claudine Galea

     

    Deux livres dont je vais parler tout ensemble, parce que je les ai lus l'un à la suite de l'autre, dans le même mouvement, parce que dans ma tête les liens à l'autre sont étroits, qu'ils sont faits il me semble de la même matière, de la même étoffe.

    L'amour d'une femme (Seuil, 2007) est un récit, aux chapitres courts, aux phrases directes, précises: une femme est amoureuse d'une autre femme, il y a le temps de la rencontre et surtout celui de la perte, violente, inexplicable. Il y a le corps qui s'était découvert plein de lumière et qui d'un coup, d'une claque presque, se voit renvoyé à son extrême fragilité. C'est l'histoire d'une femme qui tremble, dans la joie comme dans la déchirure, et nous invite dans son corps, un paysage prêt à l'immensité du calme ou des séismes:

    " D'où ça vient, une douceur pareille? Tu avais cette marée montante en toi que tu ignorais? Tu fermes les yeux. Depuis que tu ne peux plus la toucher, tu fermes les yeux. Tu enfermes cet océan à l'intérieur de toi, tu barricades tout, tu serres les jambes, tu mets tes mains sur ta bouche, tu sanglotes sans bruit. Ça se met à tressauter dedans, ça te bouscule de spasmes, de hoquètements, ça te bascule en avant, ça te plie en deux, tu tombes à genoux, tu gardes les yeux fermés. Dans la rue, les gens s'approchent de toi, te mettent la main sur ton épaule, te demandent si ça va, si tu as besoin d'aide. Tu n'ouvres pas les yeux, tu les gardes obstinément fermés jusqu'à ce que la tempête s'éloigne, s'enfouisse plus loin à l'intérieur de ton corps, de ta tête. Tu remercies, tu dis que ça va, tu te relèves, tu bois un peu d'eau à la bouteille en plastique que tu as toujours sur toi. Cette fois c'est passé. Cette fois encore, une nouvelle fois, passé." (L'amour d'une femme p.18)

    Le désastre de la rupture est exploré en parallèle de la force de la rencontre et de l'amour. Mêmes images, même eau qui baigne tout (le récit commence au bord d'une piscine), la douleur toujours adoucie par le souvenir de la passion, et tout en même temps ravivée, l'écriture de Claudine Galea est la maillage étroit de ces contradictions propre à l'amour et à la perte.

     " On ne t'avait pas dit comment c'était doux à aimer le corps d'une femme. On ne t'avait pas dit qu'aimer une femme c'était lent et profond. Et sans fin. On ne t'avait pas avertie que c'est terrible quand ça s'en va. Quand l'amour d'une femme vous quitte. Quand une femme vous blesse, quand elle devient cruelle, quand elle retire ses mots d'amour, ses promesses d'aimer toujours. Tu ne connaissais pas la souffrance avant elle. Tu ne connaissais pas la détresse. Tu n'avais jamais perdu le contrôle de ta douleur avant elle." (L'amour d'une femme p.82)

    *

    Dans Le corps plein d'un rêve (éditions du Rouergue, 2011), Claudine Galea remonte le temps jusqu'à l'adolescence, pour faire le récit, tout aussi charnel, tout aussi puissant, de sa rencontre avec la voix de la chanteuse Patti Smith. En parallèle, elle se met dans la peau de cette chanteuse de trente ans devenue une idole, et se plonge dans ses propres souvenirs, associés au choc de cette découverte. Les deux voix se mêlent et dialoguent. Deviennent indissociables, amour accompli le temps d'un récit, le temps d'un livre, le temps pour la jeune fille de devenir une femme.

    " La belle de Horses avait mis quelque chose à nu. Pantalon-chemise-cravate, entourée d'hommes aux claviers-guitares-drums, c'est elle qui a les cheveux les moins longs du quatuor, la belle, la rebelle ne se fiant qu'à sa propre voix, sa voix de femme, ses mots de femme, sa rage de femme. De sa voix à son corps, ce frisson, Never return into my arms cause you are gone gone gone. Oui vas-y, pars, tire-toi. J'avais bien entendu. La voix plus que le message, ma tête pleine à ras-bord, ras-le-bol des messages, ma mère grande prêtresse des messages-injonctions-conseils-avis-ordres-recommandations.

    La voix. Prémonitoire. Révélatrice. Correspondance secrète, ça s'appelle, vous savez bien, la chose incroyable qui arrive à l'adolescence et qu'on sait pour toujours, qu'on s'en serve ou pas." (Le corps plein d'un rêve p. 19-20)

     Il y a encore la mer, les vagues qui s'emparent de vous et vous propulsent vers l'avant ou vous gifflent, c'est sur une plage que la révélation a lieu, c'est à un océan déchaîné que le concert ressemble.

    Si j'aime l'écriture de Claudine Galea quand elle exalte l'amour qui rend folle, c'est qu'elle est un contrepoids puissant à tout le cynisme ambiant, à toute frilosité, et qu'elle nous jette aux yeux, au corps, ce qu'être humain veut dire, du fond du ventre.

     

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    Si, d'Hélène Bessette

    [Une des photos d'Hélène Bessette qu'on trouve en ligne ici. Celle que je préfère, je crois]

     

    J'ai continué à suivre la trace d' LNB7. Reçu 5/5 les gouffres et les uppercuts de Si. D'abord édité en 1964 chez Gallimard, ce neuvième roman de Bessette a été réédité en 2011 dans la collection Laureli de Léo Scheer.

    Dame seule trente ans cherche quelqu'un pour l'accompagner à la promenade, au cinéma, dans la vie, dame seule trente ans cherche plutôt à mourir, parfois ne cherche plus rien. Désira, d'abord, s'essaye au suicide, est sauvée par un médecin zélé et insistant, remise sur pied contre son gré, renvoyée à la vie de dame seule trente ans, de divorcée soupçonnée de tous les vices, à commencer par celui de la liberté. Dès le départ, même pour vivre, il faudrait ne pas bouger:

    "Mais Madam'

    Bougez pas comme ça, vous allez faire rater vot' transfusion"

    Et puis quand on revient dans le monde, c'est sous l'oeil méfiant des voisins, des commerçants du quartier, des marchands de chapeaux, de châteaux, de rideaux, de cadeaux, de ciseaux, de tableaux, de gâteaux, de marteaux, de noyaux, de carreaux.

    La décision ne fait que grandir. Préparation du faire-part de décès et visite aux amis. Choix du mode opératoire, tentatives décevantes de nouvelles histoires d'amour. La bêtise ambiante ne fait que confirmer le choix, comme dans ce long passage sur les visites aux amis:

     

    "J'AI RENCONTRE ALBERT

    Albert m'a premièrement demandé combien je gagne au mois.

    Deuxièmement il a dit que je ne dois pas aller voir ce film.

    Qu'il est trop sérieux. Que lui préfère le comique. Et que nous ne nous accorderons pas là-dessus.

    Troisièmement il m'a envoyé cuire un poulet. Afin d'évaluer mes aptitudes dans le domaine culinaire.

    J'aime les oeufs brouillés aux tomates. Et les tartes aux cerises.

    J'aime le rouge. 

    Le poulet d'Albert ne comportait aucun rouge. Sur ce Albert a dit: dans ta situation Désirée il ne faut pas se montrer difficile.

    Pour.

    Refaire sa vie.

    Difficile je suis. Tant pis pour Albert.

    J'ai fait une colère à cause de l'expression "refaire sa vie".

    Nous nous sommes quittés fâchés. Il ne viendra pas à mon enterrement.

    Qu'à cela ne tienne je n'ai pas besoin d'Albert pour mourir. Et je n'ai pas besoin d'Albert pour vivre.

    Je n'ai pas besoin d'un homme. Ni pour vivre. Ni pour mourir. Si je me suicide ce n'est pas par manque d'homme. C'est tout le contraire. Par les temps qui courent. On en a plus qu'on n'en veut des hommes. Et cette obsession, cette mode, cette garantie de bonheur (disent-ils) cette propagande du couple à tout prix m'épuise.

    Et dans la tombe, enfin

    Je serai seule.

    Enfin moi femme j'aurai le droit d'être seule. Sans homme.

    "Dame seule trente ans ne cherche plus personne de compagnie."

    Enfin la Liberté d'être moi-même.

    Là-bas. Du côté des chrysanthèmes en pots.

    Il a dit:

    - Qu'est-ce que tu fais toute seule, tu t'ennuies?

    J'ai répondu:

    - Cent fois plus avec toi.

    Et j'ai claqué la porte." (p. 48)

     

    La suite des rencontres est savoureuse, résonne toujours autant en 2013, qu'on soit dame seule trente ans ou pas:

    "Suffit.

    J'ai mon compte.

    Tous.

    Tous.

    Chacun à sa manière.

    Ont les yeux fixés.

    Sur mon bas-ventre.

                                Sur mon sexe.

    Quelles questions ai-je posées?

    Qui suis-je?

    et

    Dois-je me tuer?

    Réponse? la même sur toutes les lèvres. Dans toutes les bouches. Dans tous les yeux.

                           Le sexe.

    La seule partie de ma personne qui les intéresse.

    Seul drame.

    Seule tragédie.

    Seule question en suspens.

    Ils en sont malades.

    De ne pas savoir ce que j'en fais

                                      DE MON SEXE." (p.58)

     

    Comme dans les autres livres de Bessette, il y a l'argument, la fiction qui creuse du côté d'une intimité malmenée par le monde, mais il y a surtout la force d'une écriture qui assène, affirme, va à l'économie et directement où ça fait mal, crie en majuscule, gueule, se débat, s'amuse aussi de la médiocrité de ce qui l'entoure. Hélène Bessette ouvre les portes du roman, le dépoussière de ses convenances, parfois du côté de la poésie, parfois du théâtre, se laisse porter par la vitalité d'écrire:

     

    "SACRE NOM DE DIEU

    Ce que je dis n'est pas terrible. On a mis Dieu dans l'enveloppe.

    Quand je dis "sacré nom de Dieu" je me sers d'une expression bien moindre que celle-ci:

    "Sacré nom d'une pipe."

    Une pipe: c'est quelque chose.

    Dieu ce n'est rien.

    Mon juron est donc bien anodin. Bénin. Pour les petites bouches.

    Pour les délicats.

    Pour ceux qui veulent extérioriser leur colère d'une façon modérée. Un brin snob.

    _ Je trouve dit une amie que vos expressions sont plutôt négligées.

    Passe encore lorsque les personnages s'expriment, le négligé rend l'atmosphère. Mais l'auteur enfin tout de même n'exagérons rien, dit-elle.

    (Pourquoi l'auteur serait-il sans atmosphère?)" (p.87)

     

    Comme le suggère Claro dans la postface de ce livre, il semble qu'il faille entendre ce "Si" non pas comme un supposition, mais plutôt comme une affirmation à la face du monde. Non. SI.

     

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