•  

    Isabelle, à m'en disloquer de Christophe Esnault

     

     Lecture cadeau, Isabelle, à m'en disloquer est un objet touchant, poème performance, qui joue avec la page et avec le dessin des mots, juste ce qu'il faut pour faire ressortir la simplicité brute d'un amour, d'un de ces amours nécessaires qu'on ne peut vivre qu'au présent, qu'on ne peut vivre que dans la brûlure à double visage, celui de la chair, celui du manque.

    Avec Sarah Kane en écho (4.48 Psychose en citation et pour rythmer la structure du recueil), et dans une série de courts textes soigneusement mis en forme, Christophe Esnault nous fait plonger dans deux jours et trois nuits de passion crue, où deux êtres abîmés se donnent, corps et âme, tout ce qu'ils ont.

    Quelque chose me fait penser à La Maladie de la mort, de Duras, dans l'évocation de ce temps où la peau de l'autre est tout, où le lit devient un continent.

    Mais on sourit, aussi, de ce que de soi on reconnaît entre les draps froissés. On retrouve le coup au ventre des amours terribles auxquelles on est obligé de renoncer déjà en les vivant. Bref, on se laisse balloter, en finesse, là où ça fait du mal et là où ça fait du bien, de l'érotisme au fleur-bleue, du grand amour à la passion de passage, qui parfois ne font qu'un. 

    A quelques reprises, la femme aimée intervient dans le texte, remplit les parenthèses, donne son regard sur cet amour et ses attentes, une touche de lyrisme et de trivialité (les sms aux copines), on sent qu'un autre objet du texte c'est de dire cet autre bonheur: "écrire ensemble surpasse le plaisir charnel".

    Quelques images en guise d'extrait:

     

    Isabelle, à m'en disloquer de Christophe Esnault

     

    Isabelle, à m'en disloquer de Christophe Esnault

     

    C'est aux éditions Les doigts dans la prose.

     

    Et, comme il n'y a pas que des hasards dans la circulation des livres, vous pouvez aller consulter ce qu'on en dit du côté de Racines.

     

     

     

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  • Crevasse, de Pierre Terzian

     

    Ou l'art de la chute.

    Systématique et implacable. D'abord la chute liminaire, puis, rétrospectives, toutes les chutes de la vie d'un homme, un abîmé dès le départ, un trop chétif, un tout tordu, un jamais aimé, un invisible, un perdu, un maladroit, un moqué, un duquel, par réflexe, on s'écarte.

    Chaque phrase de chaque paragraphe enfonce le clou. Chutes stylistiques, petites claques à chaque bout de course, au cas où tu oublierais la direction (en bas), au cas où tu oublierais que ça se resserre, que c'est de tomber qu'il s'agit. A chaque fin de paragraphe, une phrase plus courte encore que les autres, plus sèche, te rattrape, te ramène. Pas d'échapatoire au ton imparti: regarde dans les yeux la solitude essentielle, la deuxième personne du singulier, aucun pluriel ne semble possible, la grammaire veille.

    D'âge en âge, le personnage (ce "tu" tellement singulier qu'il sonne tantôt comme un "il" et tantôt comme un "je", ce "tu "du roman qui n'alpague pas comme celui du théâtre mais sonne plutôt comme quelque chose sur lequel toujours on bute), on ne sait trop comment, survit, entretien minimal du corps et de l'esprit: végéter ou bien juste occuper le temps, vivre oublié sur une chaise de bistrot, vendre des rouges à lèvres aux putes, travailler comme pion dans un lycée. Et quelque jours par an, marcher, seul encore, en montagne.

    C'est une lecture qui ne laisse pas tranquille, qui fait parfois mal au ventre tant les respirations sont rares, le rythme serré et l'absence de concessions de l'auteur qui ne nous épargne rien, de la saleté à la douleur, jusqu'à ce que parfois, le rire ou la grâce, à quelques endroits inattendus d'une vie vers le bas, viennent se loger.

     

    "Petit, t'avais en tête qu'il fallait tout avaler: le père, la mère, l'absence de distraction, l'horizon coupé. Tu la fermais. T'avais peur. Tout le temps. Tu regardais les lignes. Tu cherchais des lignes, des courbes, des trucs ronds, des fuites possibles. Tu traînais dans les gymnases vides. Tu suivais dans la cour les lignes de hand-ball et les lignes de foot comme si elles menaient ailleurs qu'au point de départ. Tu parlais à personne vraiment. Tu pouvais pas passer trop de temps avec les autres, principalement parce que t'avais peur. Puis tu pouvais pas passer trop de temps avec toi-même. Même seul dans le bain, à tracer des lignes inoffensives, tu rêvais qu'on vienne te chercher. T'avais peur partout.

    Ton père a renoncé à te parler parce qu'il sentait ta peur. Pas du même camp, depuis le début. Le fils d'un autre.

    Le fils d'une huître."

    (p.16)

    Et c'est aux éditions Quidam.

     

     

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  

    Oceania, de Frédéric Laé


     

     

    Beau programme, déjà jeu-poème en soi, que celui qu'annonce Frédéric Laé dans la page liminaire de son livre numérique, Océania. Et si tu n'as jamais acheté de livre numérique, c'est peut-être l'occasion de passer le pas avec cet ouvrage, dont on peut  bien dire  qu'il s'agit d'un "bel objet", bien qu'objet à dérouler plutôt qu'à feuilleter, sur écran. Tu peux le trouver ici.

    Mais justement. Lire Océania sur écran donne son sens au travail graphique de l'auteur, aux glissements qu'il opère à l'intérieur des textes et d'un texte à l'autre, à la façon dont il relie une page à l'autre, joue sur le mouvement et l'irrévérence au carré-page-blanche. C'est qu'ici on explore de grands espaces, et l'équivalent en papier du voyage que l'auteur nous propose, ce serait, pourquoi pas, la grande carte qu'on déplie sur le coin d'une table, annotée de toutes parts, ou bien le parchemin d'un journal de bord d'exploration, quoi que ce soit qui se déploie comme les humains de Jules Verne dans les pans insondés du monde.

    Dans Océania c'est bien sur la page, en ses enchaînements et cartographies, que l'on voyage. Archipel de ciel, de terre, d'eau et de graphies: recueil poétique ouvert à tous les sens. Voyage au coeur de la polysémie.

    D'abord avec Sterne, nom d'oiseau qui aux oreilles sonne comme les cairns-cailloux, on glisse d'un paysage à l'autre par le biais du liquide et des vagues, de l'espace contraint, articiel, façonné par l'homme, à la mer qui fait dévier les corps.

     

    Oceania, de Frédéric Laé

    Oceania, de Frédéric Laé

    Oceania, de Frédéric Laé

     

    On dévie, donc, jusqu'à ces Gallipagos îles vagabondes, cartographies sémantiques dans lesquelles se promener pour faire apparaître de nouveaux sens. Où l'explorateur redécouvrira le plaisir de feuilleter un atlas comme celui de composer des phrases. Où il risquera aussi, de se retrouver au rayon "poisson pané" d'un supermarché, pour vivre à travers le bleu indigo de l'emballage en carton une nouvelle aventure, voyage dans le Grand Nord, et au centre de la terre et sous les mers tout en même temps. Où tout devient objet de cartographie et d'exploration. Mettre des mots sur ce qui nous entoure, sur les voix qu'on entend, sur les chemins qu'on trace dans l'espace. Le monde au bout du clavier, un dessin aux mille possibilités.

    Naviguer, donc, n'aura jamais pris autant de sens, dans ce numérique aux allures d'océan.

     

     

    Oceania, de Frédéric Laé

     

     

    (Images capturées au fil de ma navigation avec l'aimable autorisation de l'auteur. Pour y voir de plus près, fais le voyage...)

     

    On peut par ailleurs retrouver les travaux de Frédéric Laé dans la rubrique "Le parc à Chaînes" de la revue en ligne remue.net.

    Bonne exploration...

     

     

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  

    Lundi commencent les répétitions de Nous les vagues. Toujours, partout, la vague plus forte que la digue. En Algérie de jeunes gens s'immolent chaque jour. Je lis La vie dans les plis d'Henri Michaux. Je m'arrête sur ce poème. Saisissement, bien sûr.  Pour tous ceux qui,etc. 

     

    QU'IL REPOSE EN REVOLTE

     

    Dans le noir, dans le soir sera sa mémoire

    dans ce qui souffre, dans ce qui suinte

    dans ce qui cherche et ne trouve pas

    dans le chaland de débarquement qui crève sur la grève

    dans le départ sifflant de la balle traceuse

    dans l'île de soufre sera sa mémoire.

     

    Dans celui qui a sa fièvre en soi à qui n'importent les murs

    Dans celui qui s'élance et n'a de tête que contre les murs

    dans le larron non repentant

    dans le faible à jamais récalcitrant

    dans le porche éventré sera sa mémoire.

     

    Dans la route qui obsède

    dans le coeur qui cherche sa plage

    dans l'amant que son corps fuit

    dans le voyageur que l'espace ronge.

     

    Dans le tunnel

    dans le tourment tournant sur lui-même

    dans l'impavide qui ose froisser le cimetière.

     

    Dans l'orbite enflammée des astres qui se heurtent en éclatant

    dans le vaisseau fantôme, dans la fiancée flétrie

    dans la chanson crépusculaire sera sa mémoire.

     

    Dans la présence de la mer

    dans la distance du juge

    dans la cécité

    dans la tasse à poison.

     

    Dans le capitaine des sept mers

    dans l'âme de celui qui lave la dague

    dans l'orgue en roseau qui pleure pour tout un peuple

    dans le jour du crachat sur l'offrande.

     

    Dans le fruit d'hiver

    dans le poumon des batailles qui reprennent

    dans le fou dans la chaloupe.

     

    Dans les bras tordus des désirs à jamais inassouvis

    sera sa mémoire.

     

     

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  

    Une femme avec personne dedans, de Chloé Delaume

     

     

    Que Chloé Delaume soit forte et habile, je n'en doutais pas, lue et relue, ses livres, ses notes, territoire, langue connus. Mais il y avait longtemps que je n'avais pas lu un livre (l'éditeur écrit "roman", mais cela, l'étiquette, plus que jamais superflue) d'une seule traite, happée à ce point, que je ne m'étais pas autorisée la mise entre parenthèses totale des affaires courantes plusieurs heures de suite. Une victoire. Longtemps que je n'avais pas été ébranlée au point de me refaire toute la nuit le livre. Entrer dans la pensée. 

    Ce qui m'a frappée (au sens presque propre) dans Une femme avec personne dedans, c'est cette pensée à l'oeuvre, justement. Il y a dans ce texte, dont on sent pourtant la construction émotive, quelque chose de centré et qui avance en ouvrant des questions, en enfonçant les portes fermées, tellement fermées à double tour de nos représentations collectives de l'amour, du BonheurTM, de la maternité comme voie incontournable de l'épanouissement.

    Les mots qui me viennent à la lecture sont "sincérité" ou "nécessité", mais il me faut soulever, tout de suite, un malentendu: ce n'est pas parce qu'on est dans l'"autofiction" que je parle de sincérité. Que Chloé Delaume me parle d'elle ou pas n'est pas ce qui importe. Puisque de toute façon Chloé Delaume n'existe pas. Certes, c'est un des sujets de sa réflexion, mais pas seulement. Et la nécessité dont je parle n'est pas celle, psychanalytique ou autre, qui ferait écrire un individu pour le sauver d'autre chose, la mort par exemple. Je m'intéresse ici au littéraire, au profondément littéraire. Ce qui est nécessaire et vrai dans Une femme avec personne dedans, c'est l'impulsion, le mouvement, le geste.

    Geste vécu réellement ou non, encore une fois, ce n'est pas cela qui agit sur moi quand je lis. C'est, par contre, de sentir de page en page la violence dont on s'ébroue lorsqu'on se sent prisonnier, jusqu'au saut dans le vide, jusqu'à la liberté, la solitude poussées dans leurs derniers retranchements. C'est l'acte d'émancipation. Je reviens, encore une fois, à l'idée du courage

    Le livre commence par un questionnement et avancera comme cela, de question en question, vers nous tendues, pas seulement miroir mais aussi franche prise à partie. La lecture implique, sans violence. Les injonctions à penser sont tendues.

    D'abord, lorsque la narratrice apprend qu'une lectrice (Isabelle Bordelin = borderline?) , qui vivait en quelque sorte à travers ses livres, vient de se donner la mort, comment répondre à la question de la mère: "Pourquoi est-elle morte et pas vous?". Le début du texte est d'une écriture simple, phrases courtes. La pensée et le récit avancent calmement. Posent les premières pierres. La violence de ce que sur l'auteure-personnage on projette, les miroirs monstrueusement déformants et les façons de parer les attaques. L'autofiction comme sport de combat à haute responsabilité. Définition du mot d'après le petit Robert: encore une fois la pensée pose ses bases et l'affirme, c'est bien des mots dont on part et du sens des choses que l'on parle.

    Puis, la séparation amoureuse: "Elle n'avait pas le choix, il fallait opérer, après six ans, oui, opérer, le Nous la dévorait, son Je s'affadissait, elle se perdait de vue, dilution dans l'eau tiède." Début de l'Apocalypse vécue comme expérience individuelle, et épreuve de la liberté, dans la vie, dans l'écriture.

    Se libérer des genres. En aimant une femme, l'obsédante Clef, en déconstruisant le roman.

    "Cela fait donc six mois que son âme est damnée. Lorsqu'elle a renié Dieu elle a renié la fable, plus aucune prise, non, plus de chantage, elle ne redoute plus les tourments de l'Enfer. Mais le fait est que parfois ça la perturbe un peu, l'idée de l'Apocalypse."

    Solitude, tour d'ivoire, villa Médicis, figure féminine obsédante et réminiscence de souvenirs enfouis. Programme récurrent, à tenir: "Ecris donc ce que tu as vu, ce qui est, et ce qui doit arriver ensuite". 

    Métissage alors du roman, retour définitif et durable des fulgurances poétiques, de la création de sens par frottement, superposition, ouvertures mythiques. On vogue du "elle" au "je", des sphères spirituelles aux très concrètes colères. On est lecteur à l'oeuvre et individu à chaque moment questionné sur son positionnement.

    Jusqu'à la fin, où trois dénouements sont possibles. Ou plutôt, trois dialogues / confrontations avec Chloé Delaume. On n'échappe pas à la rencontre en prise directe, tendre ou violente selon le choix, jugement sévère ou main tendue. Bien sûr on est guidé vers la fin-ouverture, bien sûr on sait ce qu'il faut répondre. On est complice. On trouve qu'elle y va un peu fort, dans sa liste des raisons de ne pas faire d'enfant, ou des mauvaises raisons pour en faire. On lit toutes les fins, tout de même. Jusqu'à ce que, dans la dernière, liberté nous soit aussi rendue. On est boulversé par son invitation à la rencontre, de quelqu'un qui soit "au moins trois à l'intérieur":

    "Déconstruire le modèle 1 + 1 concrètement, échapper à la norme du saint accouplement. Non pas par l'addition des corps supplémentaires, relations subsidiaires, amours parallèlement. Seuls et libres à l'Eden de tout je me présente. 1 + 1 où chaque chiffre est un origami. Se déplier en Je + Je, l'oiseau de papier change de forme, chaque pli une vie, parfois modifier aux ciseaux, obtenir une orchidée mauve, de tout calque faire un incendie le bûcher est revendiqué. Nous emporterons le feu, nos maisons seront nombreuses, nos chambres séparées mais notre nid unique."

    La sensation que c'est à ce paragraphe précisément que tout le roman conduit.  Déflagration, pour ma part.

    Alors je ne pense pas qu'il y ait "personne" dans la dame. Il y a un esprit qui interroge, qui ouvre les portes, quitte à rentrer dans les murs. Un esprit intelligent et généreux, qui explore même si parfoit c'est à tâtons, un esprit au travail.

     

    Partager via Gmail

    1 commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique