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    Entre chagrin et néant, de Marie Cosnay

     

    Pour donner le ton de 2012, voici une lecture incontournable, que tu dois courir commander chez ton libraire (j'ai quelques adresses si tu veux) pour te fabriquer en urgence un savoir sur le monde comme il déraille jour après jour, pour savoir les noms, les histoires, les exemples, pour te muscler l'âme et la pensée. Savoir pour combattre malgré la fatigue, la fatigue immense, à l'idée de tout ce qui est à l'oeuvre et qui encore, toujours, s'en vient.

    Entre chagrin et néant dit l'implication de Marie Cosnay face aux audiences d'étrangers, ses journées passées à tout noter dans les salles d'audience, nom, parcours de chacun, termes utilisés par les juges, les avocats, agacements, peines, regards, détours, stratégies pour faire marcher la machine à broyer tout en se préservant soit même, rester accroché à son "domaine de compétence",  faire son boulot, appliquer, reconduire à la frontière, ou prolonger le séjour en centre de rétention. Mais ce que vous appelez centre de rétention c'est une prison, madame.

    Entre chagrin et néant interroge l'infiniment grand et l'infiniment petit, les attitudes à peine perceptibles, les agacements, les compassions, les gouffres d'incompréhension, et la grande machine qui permet qu'on se passe les uns aux autres la responsabilité, qu'on se lave les mains.

    Litanie des présentations et des situations toujours uniques, inextricables. La plupart du temps, des personnes arrêtées dans les trains à la frontière espagnole, qui n'avaient parfois pas l'intention de rester en France, ignorant parfois leur interdiction de voyager dans l'espace de Shengen même avec un titre de séjour dans un autre pays d'Europe. Des jeunes gens sans passeport tentant de prouver qu'ils sont mineurs, des hommes travaillant ici depuis toujours et qui n'ont pas remis les pieds dans leur pays d'origine depuis plus de trente ans. Et ce monsieur prostré, qui, envers et contre tout, gardera le silence.

    De tout petits extraits, mais il faut tout lire, c'est limpide, c'est urgent.

    " 5 septembre. L'article 13 de la déclaration des droits de l'homme précise que toute personne peut librement quitter tout pays, y compris le sien. (...) Cet article a fait suite, en 1948, à des événements bien connus, européens, racistes, génocidaires. Cet article ne précise pas que toute personne peut, si elle quitte son pays, rentrer dans un autre. Cette omission permet le flottement, l'hypocrisie, le jeu entre les lignes et les droits.

    (...) La société de 1948 reconnaissait l'utilité pour une personne de pouvoir à tout moment quitter son pays. Une chose sûre: aujourd'hui la politique xénophobe s'intensifie, et aussi aberrante qu'elle se dévoile, elle est en marche depuis de longues années.

    (...) Un centre de Rétention, personne ne sait ce que c'est. C'est une prison, et le bon sens collectif pense que pour y être, il faut avoir commis quelque délit. On aura beau expliquer, les gens resteront sceptiques. Vous créez le racisme, crie le monsieur gabonais de Finlande. C'est ainsi que les gens croient, vont croire que les étrangers présents sur le territoire français sont des délinquants. On lui demande de se calmer. Sa jeune avocate s'énerve à son tour et parle toute seule: tant pis pour lui, dans sa situation, il faut apprendre à gérer ses émotions.

    Ce sont les élites qui créent la xénophobie et, de différentes manières, les discriminations. Ce sont les lois qui attisent celles-ci. Il est trop simple de penser, comme on voudrait le faire croire, que ces lois sont destinées à plaire à un électorat lui-même xénophobe, peureux et inquiet. A cet éléctorat-là les peurs sont dictées. Pour quelles raisons? Dans quels buts?"

    (pages 62 à 66)

     

    C'est chez Cadex Editions. Passe le message à ton voisin...

     

     

     

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    Le droit à la paresse, de Paul Lafargue

     

    " Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l'amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu'à l'épuisement des forces vitales de l'individu et de sa progéniture.

    (...) Dans la société capitaliste, le travail est la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique. "

    Ainsi commence Le droit à la paresse de Paul Lafargue (par ailleurs gendre de Marx), publié pour la première fois en feuilleton en 1881. Malgré quelques éléments datés et renvoyant au contexte socio-économique et culturels de l'époque,  le fond de l'analyse de Lafargue est d'une profonde actualité, que dis-je, d'une acuité nécessaire à l'heure où le système économique moribond étant sur le point de nous tomber sur le coin de la gueule il serait temps de se demander à quels sources remontent les problèmes que l'on veut nous faire porter. 

    Nécessaire aussi, de se reposer la question des modalités du travail à l'heure de son intronisation (que je conteste, il va sans dire) au nom de valeur. Quand un chef de l'Etat a pu être élu par une part malheureusement non négligeable de la population sur un mensonge (doublé d'un hold up) aussi ridicule que "travailler plus pour gagner plus". 

     

    Malgré donc, certains aspects qui aujourd'hui peuvent nous paraître datés et ont trouvé, quand même, heureusement, des solutions sociales, du moins en Europe (notamment le travail des enfants), le petit essai de Lafargue a l'avantage de nous faire remonter aux sources du capitalisme, et nous rappeler quelques faits non négligeables. Notamment que l'idée même de libéralisme ("Etat commercial") interdit tout rapport d'émancipation et d'égalité entre ouvriers et patrons, et impose le contrôle absolu de la classe des travailleurs: "Des ouvriers ne devraient jamais se tenir pour indépendants de leurs supérieurs. Il est extrêmement dangereux d'encourager de pareils engouement dans un Etat commercial comme le nôtre, où, peut-être, les sept huitièmes de la population n'ont que peu ou pas de propriété. La cure ne sera pas complète tant que nos pauvres de l'Industrie ne se résigneront pas à travailler six jours pour la même somme qu'ils gagnent maintenant en quatre" (An Essay on Trade and Commerce, anonyme, 1770). Ne croirait-on pas là une réunion du Medef?? Allez, travaillez plus, on vous dit.

    Lafargue ajoute une petite citation de Napoléon, pour continuer les comparaisons faciles avec d'autres contemporains: "Plus mes peuples travailleront moins il y aura de vices. (...) Je suis l'autorité et je serais disposé à ordonner que le dimanche, passé l'heure des offices, les boutiques fussent ouvertes et les ouvriers rendus à leur travail." (1807, vraiment?)

    L'auteur poursuit en citant d'autres théoriciens du capitalisme en train d'asseoir ses beaux jours sur les ruines encore fumantes de la Révolution (comme quoi on peut donner des leçons à d'autres peuples mais remplacer un mal par un mal on a su faire aussi assez régulièrement), qui proposent d'incarcérer les pauvres dans des "maisons idéales du travail", "des maisons de terreur où l'on ferait travailler quatorze heures par jour, de telle sorte que, le temps des repas soustraits, il resterait douze heures de travail pleines et entières."

    Lafargue reproche aux ouvriers français d'avoir joué le jeu de cette soumission en réclamant du travail, les armes à la main, en 1848, et d'avoir fait passer le peuple de la truculence des fabliaux à la douleur des usines. Il est intéressant de voir que l'économiste ici ne peut s'empêcher de fantasmer une classe populaire (dont on doute tout de même qu'elle ait jamais existé en ces termes) à travers la littérature, notamment Rabelais, et que c'est aussi sa passion qui s'exprime à travers son texte.

    Il décrit les changements profonds dans les régions rurales, liées à l'avènements de la révolution industrielle, et on entend à quel point ce changement civilisationnel fut rapide et par là-même, brutal. 

    Là où je pense que la lecture de Lafargue est d'utilité publique, avec toute la distance historique qu'il convient de prendre sur certains points, c'est dans son analyse de la surproduction et de la façon dont elle se retournera fatalement sur ceux qui produisent, à savoir les travailleurs:

    "Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale et vos misères individuelles, travaillez, travaillez, pour que, devenant plus pauvres, vous ayez plus de raison de travailler et d'être misérables. Telle est la loi inexorable de la production capitaliste. 

    Parce que, prêtant l'oreille aux fallacieuses paroles des économistes, les prolétaires se sont livrés corps et âme au vice du travail, ils précipitent la société tout entière dans ces crises industrielles de surproduction qui convulsent l'organisme social. Alors, parce qu'il y a pléthore de marchandises et pénurie d'acheteurs, les ateliers se ferment et la faim cingle les populations ouvrières de son fouet aux mille lanières.

    (...) Au lieu de profiter des moments de crise pour une distribution générale des produits et un gaudissement universel, les ouvriers, crevant de faim, s'en vont battre de leur tête les portes de l'atelier. (...) Et ces misérables, qui ont à peine la force de se tenir debout, vendent douze et quatorze heures de travail deux fois moins cher que lorsqu'ils avaient du pain sur la planche. Et les philantropes de l'industrie de profiter des chômages pour fabriquer à meilleur marché.

    Si les crises industrielles suivent les périodes de surtravail aussi fatalement que la nuit le jour, traînant après elles le chômage forcé et la misère sans issue, elles amènent aussi la banqueroute inexorable. "

    J'aime enfin son exortation à la paresse, qui donne son titre à l'ouvrage, pour son lyrisme aussi, qui rappelle que l'économie est bien évidemment affaire de sentiment et de sensibilité, d'exagération et de mauvaise foi dans un sens comme dans l'autre, et qu'à vouloir en faire une science exacte nous voilà pris dans une idéologie qui se défend d'en être une.

    "Mais pour qu'il parvienne à la conscience de sa force, il faut que le prolétariat foule aux pieds les préjugés de la morale chrétienne, économique, libre penseuse; il faut qu'il retourne à ses instincts naturels, qu'il proclame les Droits de la paresse, mille et mille fois plus nobles et plus sacrés que les phtisiques Droits de l'Homme, concoctés par les avocats métaphysiciens de la révolution bourgeoise; qu'il se contraigne à ne travailler que trois heures par jour, à fainéanter et bombancer le reste de la journée et de la nuit."

     

     

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    Enquête sur Hamlet, de Pierre Bayard

     

     

    Voilà qui est à la fois un trésor littéraire et un outil de travail, une lecture palpitante et une brillante définition de ce que peut être la dramaturgie, ou du moins l'interprétation d'un texte.

    Pierre Bayard ne propose pas seulement ici une lecture d'Hamlet (jusqu'aux dernières pages nous attendons, haletants, qu'il nous donne son interprétation, et que tous les éléments du puzzle se mettent en place de façon lumineuse), mais il fait entrer en résonnance différentes analyses célèbres des principales enigmes de la pièce, et par là, fait l'apologie du dialogue de sourds, en nous démontrant qu'il est de toute façon impossible que deux critiques parlent du même texte, et que, même lorsqu'ils emploient les mêmes mots et se basent sur les mêmes extraits, ce n'est pas le même Hamlet qui les habite et les interroge. 

    Plus qu'une lecture d'Hamlet, ou de ses critiques, c'est un merveilleux essai sur la lecture et la subjectivité qu'elle implique, que nous offre Pierre Bayard, avec autant de malice que de rigueur scientifique. 

    Il part d'une anecdote: la façon dont, dans un train, en 1917, John Dover Wilson voit sa vie changée par la lecture d'un article de Walter Wilson Greg, à propos d'une incohérence dans le Hamlet de Shakespeare peu commentée jusque là: le fait que dans la scène de la pantomime Claudius ne réagisse pas à la représentation du crime qu'il est supposé avoir commis, tandis que la représentation théâtrale qui suit le trouble au point qu'il prenne la fuite. Dover Wilson passera sa vie à écrire contre l'article de Greg et, comme le dit Bayard, à tenter de refermer la brèche ouverte à ce moment-là dans le champ des lectures de cette pièce. 

    Ce qui sous-tend l'essai de Pierre Bayard, et le rend si palpitant est un question: quelle est cette brèche sur laquelle s'opposent les critiques, autour de laquelle tournent également Freud, Lacan, et la plupart des analyses qui ont fait date à propos de ce texte? En d'autres termes: qui a tué Hamlet père? Et je peux vous dire que j'ai rarement (voire jamais) retenu mon souffle de cette façon en lisant un ouvrage théorique et critique, jamais poussé des cris d'émotion et tourné les pages avec autant d'empressement. 

    Mais derrière ce "polar critique" (dont bien entendu je ne vous révèlerai pas le meurtrier!), Bayard dessine un portrait fin et complet de ce qu'est une critique littéraire, nécessairement empreinte de subjectivité, de contradictions. Et il tisse les liens avec la psychanalyse, d'ailleurs, ne parle-t-on pas d'interprétation pour les rêves comme pour les textes?

    Le cheminement est clair, limpide, partant du fait qu'un texte et a fortiori un texte de théâtre est nécessairement "troué", et qu'il contient des enigmes plus que des vérités (il n'y a pas de personnage en chair et en os auquel on puisse se référer, pas de passé, pas d'enfance sinon ceux qu'on peut déduire des signes qui nous sont donnés, des mots tels qu'ils sont agencés sur la page, sachant qu'un texte a mille versions, parfois contradictoires entre elles, à mesure de la composition d'une oeuvre et de la façon dont elle parvient jusqu'à nous...). Il est donc complété par le lecteur et le spectateur, et la mise en jeu scénique d'Hamlet (et, à mon sens, de tout texte de théâtre) oblige à prendre parti dans les différents scénarios possibles de "ce qui s'est vraiment passé".

    Dans Hamlet, c'est d'autant plus vertigineux que prendre parti signifie nécessairement se coltiner la question de la vérité et donc du ou des points de vues présents dans le texte. Enigme par exemple à chaque fois reposée des scènes de fantôme: "vérité" objective ou hallucination? Pourquoi les personnages sont ils parfois plusieurs à voir le spectre et parfois non? Pourquoi Hamlet est-il le seul à l'entendre? Et, dès lors, qu'est-ce qui est vrai ou non de tout ce que voit ou fait Hamlet tout au long de la pièce, puisque par ailleurs il prévient qu'il se fera parfois passer pour fou?

    Les gouffres ouverts sont immenses et me font retrouver la sensation que je ressens devant chaque pièce de Shakespeare: les mystères insondables qui meuvent les personnages échappent totalement à toutes les motivations conscientes qu'on voudrait leur faire porter, les retournements sont brusques et l'implication du lecteur (ou du metteur en scène) nécessaire pour se sortir indemne de ces morceaux d'humanité brute.

    La rencontre de paradigmes scientifiques d'analyse d'une oeuvre, et de ce que Bayard appelle les paradigmes intérieurs, ne doit pas être nécessairement conflictuelle, car une interprétation qui chercherait à tout prix à coller au texte tel qu'il est écrit confinerait vite à la paraphrase. Entre pensée contrainte et mauvaise foi qui viserait à tout faire coller à une théorie préexistante, le dialogue de sourds prôné par Bayard ouvre les possibles et continue à rendre les oeuvres vivantes, à renouveler leurs surprises, à y sonder d'autres secrets. 

     

     

     

     

     

     

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    Il est des textes qui cherchent dans la même direction, ainsi je ressens à chaque fois la fraternité de Septembres, de Philippe Malone, la similarité de la quête: développer, gonfler la phrase, le souffle, le rythme, crier avec le poème, écarter les évidences en développant les images, faire théâtre de la profération.

    C'est à Mende, en Lozère, le 19 octobre. Et c'est à lire, à faire circuler, à offrir chez Espaces 34.

     

     

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    Des clous, de Tatiana Arfel

     

     

    Je ne chronique pas tout ce que je lis, mais là, je t'avais promis de te tenir au courant, et de te confirmer que ce qu'écrit Tatiana Arfel ce n'est pas n'importe quoi, qu'il y a bien quelqu'un derrière le souffle et la maîtrise qui frappe à la première lecture.

    D'ailleurs, dans Des clous, la maîtrise (du style, de la langue, du littéraire) est moins flagrante que dans son premier livre (L'attente du soir), c'est même au premier abord très déroutant. Là où on était dans le conte affirmé, avec sa dimension poétique bien que déjà résolument sociale, on est dans l'actuel, le document, ce n'est que progressivement qu'on se rend compte du léger décalage, du grossissement des monstres, mais, malheureusement pour le "monde réel" sans doute pas tant que ça.

    Pour situer, Des clous c'est l'histoire des employés d'Human Tools, une entreprise qui vend aux autres entreprises des "outils" pour être plus performants, en gros la mise en place de programmes pour pousser les plus faibles dehors, un harcèlement rationnalisé pour débarrasser le travail de toute dimension humaine et rassurer les actionnaires.

    C'est un roman choral, où l'on suit chapitre après chapitre les pensées des principaux personnages. Six "non conformes", d'abord, à qui on fait croire à un entretien de remotivation pour mieux les saper complètement. Tout est attaqué: le physique, la personnalité, le langage... Je vous laisse découvrir en quoi ils sont "non conformes", mais il peut s'agir d'être trop imaginatif, ou mal dans sa peau et allergique aux cravates, ou bien simplement, pour une hôtesse, de ne pas pouvoir porter de talons. L'ancienne DRH, trop "humaine" fait partie des non-conformes, tandis que la nouvelle se fait un malin plaisir à pousser la cruauté le plus loin possible. Et tous les coups sont permis, surtout les plus bas et les plus inattaquables, pourvu que ce soit humiliant. Pour animer cet atelier, Human Tools embauche un comédien attiré par la stabilité d'une entreprise et fatigué de la vie de troupe. Il se prend au jeu jusqu'au jour où il comprend ce qu'il est en train de faire.

    Et là c'est le retournement, la mise en place d'un plan pour réparer les dégâts déjà commis chez chacun des six "non-conformes", et l'organisation d'une petite communauté loin des caméras de HT. Ils y apprennent ensemble à se désintoxiquer, à parler un autre langage que celui imposé par l'entreprise (un franglais de l'efficacité d'où doit disparaître la moindre trace d'affect), par le théâtre, la musique, la littérature, le conte. Ils essayent. Mais tous ne réussisent pas à échaper aux griffes de l'entreprise, et à leur propre peur.

    Encore une fois Tatiana Arfel se place en militante de la fiction, du conte, et je crois que ce qui me déboussole beaucoup dans son écriture, c'est le culot avec lequel elle y va. Elle n'a pas peur de faire de ses méchants des très méchants et de ses gentils des très gentils, parce que c'est un propos militant qu'elle porte, une énorme colère, une gueulante qui a le grand mérite d'exister malgré quelques facilités dans la fable ou dans la construction.

    Et si j'ai été moins éblouie par son style, c'est qu'elle place la langue au niveau de pensée de ses personnages, jamais au-dessus d'eux. Au point de reproduire le discours haché de Francis, comptable que le moindre changement peut rendre fou, ou le discours fleuri et imagé du jeune coursier immigré Roman. C'est donc bien la langue, en tant que garante de la fabrication d'une pensée, qui est au coeur de ce texte. Exploration des cerveaux et de leur grammaire propre. 

    Alors oui, j'ai trouvé parfois maladroites les choses trop explicites, le récit dont l'habileté cache mal les ficelles et dans lequel on sent une tentation de scénario ou même de théâtre qui ne va pas tout à fait jusqu'au bout, le fait de citer (trop à mon goût) ses sources et ses références plutôt que de nous laisser les deviner (1984, Le meilleur des mondes, les grands textes de résistance...); alors oui, c'est sans doute naïf de penser qu'on peut remettre en cause un système par l'art et l'humanité partagée, par l'écoute et l'entraide, mais c'est moi aussi ce à quoi je crois, et je pense qu'aujourd'hui il est nécessaire et responsable d'ouvrir nos colères et d'écrire des livres, de grossir le réel, de le tordre comme dans un conte, de mettre en garde et de défendre mordicus l'idée que d'autres voies sont possibles.

    La liberté, pour commencer.

    Et il faut une bonne dose d'audace et de talent pour relever le défi.

    Et en plus quand c'est chez Corti...

     

    Extrait du discours de Frédéric Hautfort, PDG de HT, chapitre 2, p.27:

    "Du sang vivifiant et neuf, donc, mais il arrive parfois, dans un organisme sain et fort, que du mauvais sang s'accumule, stagne, noircisse et grippe l'ensemble de la mécanique, et en ce cas il faut sortir ses guts et agir, ce que, comme toujours, j'ai fait. Les six collègues assis devant vous, Catherine, Laura, Sonia, Franck, pardon, Francis, et... oui Rodolphe et Marc, bien sûr, ces six collègues que j'en suis sûr vous appréciez, sont aujourd'hui pour nous ce sang noir que, comme dans l'ancienne médecine, nous allons saigner pour le remplacer par un sang clair, rouge, vif comme le reste de Human Tools, que nous allons saigner grâce à notre invité Denis ici présent, saigner et examiner, déterminer la cause du mal, puis filtrer et enrichir grâce à nos procédures excusives et sans échec à ce jour.

    Que personne ne s'inquiète, ça ne fait pas mal, ah ah ah, notre maître mot, notre key concept reste la rationalité, qui irriguera un programme innovant en quatorze points et six mois, au terme duquel chacun réintègrera son poste, frais et dispos. Entretemps vous serez tous les six soit mis en binômes afin que vos actions quotidiennes soient évaluées, soit soumis à un random contrôle selon les voies habituelles, enregistrement et traçage informatique ou via témoignage de vos collègues, puis mise en diagramme et rapport statistique, pour notre information."

     

     

     

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