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    L'attente du soir, de Tatiana Arfel

     

    Voilà une lecture imprévue. Qui n'entrait pas dans mon planning de lectures-moteurs-mécaniques-théâtre-théories-travail. Une vraie rencontre, donc.

    Première curiosité au Chambon-sur-Lignon quand, aux Lectures sous l'arbre, les éditeurs de Corti évoquent ce texte d'une auteure de trente ans, arrivé par la poste, et qui a eu des allures d'évidences dès le premier paragraphe. Puis entendre une fois, deux fois, de nouveau, ce nom. Et en effet, être littéralement soufflée par l'ouverture du livre.

    " Je suis né d'un oiseau grimpeur avec pour haie d'honneur les pattes poudrées de cinq caniches, dont un royal. J'ai plongé dans l'odeur de transpiration, de sucre d'orge et d'huile camphrée qui fut celle de ma mère le maigre temps qu'elle vécut. Un visage grimé, inquiet, flottait sans corps derrière les fumées maternelles: mon père, clown de profession, avait pour l'occasion retiré son nez rouge et cessé ses mimiques. Les larmes délayaient ses fards.

    Ma mère a accouché dans sa roulotte. Une vieille sage-femme du village où nous donnions les représentations était accourue, alertée par les lamentations et les cris de mon père. A peine quelques heures auparavant, ma mère répétait un numéro de trapèze. Elle avait perdu les eaux en plein vol. Elle avait arrosé mon père ainsi que Jules, notre aide de camp, et deux caniches qui se trouvaient au-dessous d'elle. C'est là que mon père a commencé à crier en arrachant ses cheveux trempés. Mes parents avaient le sens du spectacle."

     

    Trois histoires se croisent, que je ne révèlerai pas ici, ce serait dévoiler de beaux secrets, mais simplement placer les décors qui se rencontreront petit à petit (l'image de la structure qui me vient en lisant est plus exactement "se tresseront", trois fils qui avancent l'un après l'autre comme pour former une natte, jusqu'à ce que les couleurs des uns déteignent sur le gris du troisième).

    Les trois rubans de la natte, c'est d'abord Giacomo, qui ouvre le roman, enfant de la balle qui reprend le petit cirque laissé par ses parents, et consacre sa vie à la route, à ses numéros de dressage de caniche ou de symphonie de senteurs, à son amour platonique pour une trapéziste, à l'espoir de rencontrer quelqu'un à qui transmettre cette vie d'artisanat et de tendresse. C'est ensuite Mlle B., et nous entrons dans des chapitres beaucoup plus glaçants, où le gris domine. Celui de la maltraitance psychologique, de l'indifférence et du vide, qui se se matérialise dans la tête du personnage par un "grand blanc brilliant" qui l'envahit si elle ne récite pas immédiatement des choses apprises par coeur et des tables de multiplication. C'est l'histoire d'un être à qui aucune main n'est tendue, et surtout, aucun regard, pour évoluer dans le monde. Le troisième personnage est "Le môme", et il faut avoir le coeur bien accroché pour suivre son histoire, lorsqu'on comprend qu'il survit dans un terrain vague où il a été abandonné, sans aucun recours aux mots ni aucun contact avec l'espèce humaine. Il se nourrit d'herbes et de détritus et ne rencontre dans ses premières années qu'un petit chien dont il se croit le semblable. Jusqu'au jour où il commence à dessiner et à donner corps à sa passion des couleurs.

    Comment ses trois là se croisent, encore une fois, je ne le dirai pas, mais c'est avec beaucoup de subtilité, et quand les ficelles narratives deviennent plus grosses, on est tout prêt à les accepter tant on les attendait, tant d'infimes indices avaient été semés au détour de chaque phrase, tant le tableau est précis dans les échos qui se tissent entre les trois parties.

    Me voilà donc happée, surprise, à un endroit que je n'attendais pas. Là où j'espérais contenter mon plaisir pour la technique, me prendre des claques de style et de brillance, je me suis laissée emporter par quelque chose de plus subtil et plus profond, j'ai arrêté de regarder au bout de quelques pages "comment c'était fait" pour me laisser entraîner sans défense dans de la narration pur jus, dans de l'émotion brute, parfois brutale, qui ne s'embarrasse pas de faire joli quand on est au coeur de ce qui fait mal et de la souffrance essentielle des personnages. Et pourtant c'est joli, c'est un grand tableau aux couleurs primaires, où chaque couleur épouse une émotion, un état, pour Le Môme qui n'a d'autres façons de les définir, mais aussi pour nous, très vite. Et pour longtemps le jaune sera la couleur de la joie.

    Et la peinture est très subtilement la métaphore de l'écriture: elle est, pour le Môme, façon la plus juste de rendre compte de son monde intérieur et extérieur sans le recours de la pensée structurée par les mots. Les sensations et intuitions comme point de départ, c'est le cahier des charges que semble s'être donné l'auteure, qui du coup fait oeuvre entièrement originale, où la moindre généralité est absolument impossible puisqu'elle n'a jamais la prétention de se placer plus haut q'un de ses trois narrateurs, tout juste un peu plus loin dans le temps, au moment où ils ont acquis légèrement plus d'expérience ou légèrement plus de vocabulaire.

    "Car la peinture du môme avait un peu changé. Il ne peignait plus dans l'urgence, d'un seul trait, pour ensuite passer à un autre dessin et ainsi de suite. Il avait commencé à se préoccuper de ce qu'il voulait peindre avant même de peindre. Ça veut dire que l'image de sa tête ne sautait plus d'un coup sur le tableau pour être sauvée de l'oubli, non, le môme se battait maintenant avec cette image pour lui donner maintenant la forme qu'il voulait, la travailler jusqu'à ce qu'elle apparaisse comme une image nouvelle. Ça devenait une image sur un chemin d'images, un chemin de travail. Elle prenait un sens par rapport aux autres, et toujours la suivante s'avançait plus loin que la première. En fait, maintenant que le môme avait le temps, qu'il avait de quoi manger, qu'il était entouré de gentilles choses et de gentilles personnes, il voulait que ses peintures ne soient plus seulement comme crier: qu'elles soient comme parler". (p. 240)

    Je pourrai citer le livre en entier tant il est ciselé avec finesse et ouvre à chaque chapitre de nouvelles portes pour les sens. Amateurs de littérature, de peinture, de cirque, d'art-thérapie, précipitez-vous. Seul bémol peut-être: le titre qui ne reflète en rien la richesse du contenu, mais peut-être est-ce voulu, ce titre passe-partout qui se laisse oublier comme la grise Mlle B. pour mieux se placer au bord du monde, en spectatrice de la vie éclatante.

    Et c'est aux magnifiques éditions Corti, où Tatiana Arfel a aussi fait paraître un second roman sur le monde de l'entreprise, Des clous, que je lirai incessamment sous peu.

     

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    Abraham Lincoln va au théâtre, de Larry Tremblay

     

     

     

    Cet été, je te parlais de ma littérature-déclencheur. Et dans mon dernier billet, de cette "mauvaise foi" qui consiste à traquer les textes qui, pour une question ou une autre, pourraient ressembler à ce que j'ai envie de faire, ou me confirmer des pistes par les chemins qu'ils empruntent. Abraham Lincoln va au théâtre, découvert à Montréal et relu plusieurs fois depuis, serait plutôt à classer dans la catégorie des "ascenseurs". Ceux qui me servent à monter la barre de mon exigence toujours un peu plus haut.

    Tenter de te résumer ce texte de Larry Tremblay pourra te donner quelques pistes de ce qui m'y passionne... Pour commencer,on a en apparence trois personnages: "Laurel", "Hardy" et "Abraham Lincoln"... mais ils sont tous trois de véritables poupées russes cachant d'autres identités. Et c'est là que ça commence à devenir jubilatoire.

    Quand la pièce s'ouvre, Laurel et Hardy racontent comment ils ont été engagés par un metteur en scène, et les relations houleuses avec celui-ci. Dès la scène suivante, ils déclinent leurs véritables identités: ils sont Léonard et Christian, embauchés pour jouer Laurel et Hardy jouant dans une pièce autour de l'assassinat d'Abraham Lincoln. Le metteur en scène, Marc Killman, se propose de jouer lui-même dans son spectacle la statue de cire de Lincoln. Mais très vite, par la voix du personnage dénommé "Abraham Lincoln" parle une autre figure: celle de Sébastien, embauché par Léonard et Christian à la mort de Marc Killman pour jouer à son tour la statue de cire et reprendre le travail de Killman.

     

    "Abraham Lincoln: Comment jouer une statue de cire? Comment jouer Abraham Lincoln? Comment jouer la statue de cire qui représente Abraham Lincoln? Comment jouer Abraham Lincoln coulé dans la cire d'une statue? Surtout, comment jouer Marc Killman derrière ces couches de peau et de cire? Ce sont les questions que je lançais à Christian et Léonard. Je n'avais jamais joué avec une barbe postiche. C'était un argument supplémentaire pour que j'accepte leur proposition. Les acteurs acceptent quelquefois de faire l'impossible pour des raisons idiotes. C'est leur droit. Il faut dire qu'ils m'avaient rassuré sur une chose: le but n'était pas de ressembler ni à Marc Killman ni à la statue d'Abraham Lincoln. Ils ne parlaient pas de ressemblance. Mais d'imitation. Ils insistaient même pour que l'imitation soit maladroite, grotesque et pénible. Une imitation qui devait dénoncer la bassesse de toute imitation. Marc Killman leur avait répété, paraît-il, que nous vivions dans une époque où l'imitateur est plus important que l'imité. La vérité, à force de subir des transformations extrêmes, ne tient pas le coup devant le plus clinquant des mensonges." (sc 12)

    Le récit des répétitions du premier projet alternent avec des monologues de Sébastien / Abraham Lincoln sur son arrivée dans le projet, son lien à la figure de Marc Killman puis à celle de l'assassin d'Abraham Lincoln, John Wilke Booth, pour qui il se met à avoir une fascination de plus en plus grande. Parallèlement, on sent une complexité croissante dans les relations entre Laurel / Christian et Hardy / Léonard. L'agacement et les tensions augmentent, on surprend entre eux quelques gestes de tendresse. Ils sont amenés à rejouer tous les personnages proches du drame de la mort de Lincoln, l'assassin, mais aussi l'actrice, ancienne maîtresse de l'assassin, qui sera sur scène au moment du meurtre, car c'est dans un théâtre qu'a lieu l'assassinat du président, en pleine représentation d'une pièce oubliée appelée "Our american cousin".

    Marc décide quant à lui de s'habiller en statue de cire mais tombe peu à peu malade, en plus d'être de plus en plus colérique. Lincoln / Sébastien laisse entendre qu'il se serait lentement, et sciemment, empoisonné avec le maquillage pour mettre en scène sa propre mort en plein spectacle. Les tensions sont de plus en plus grandes entre les uns et les autres, et l'entremêlement des niveaux de réalité de plus en plus complexes.

     "Hardy: (...) J'avais beau regarder les films de Laurel et Hardy, je ne voyais pas pourquoi Christian et moi devions jouer toute cette histoire en nous inspirant d'eux. Il nous avait obligé à répéter, habillés comme eux. Nous passions des heures à parfaire nos gifles et nos coups de pieds au cul. J'ai l'esprit ouvert, je ne suis pas né de la dernière pluie mais il y a des limites, même au théâtre. J'avais interrogé Marc plusieurs fois. Il me répondait qu'on ne pouvait pas, au XXIème siècle, se permettre de montrer sur scène des faits historiques comme si c'étaient effectivement des fairs historiques. L'histoire n'était qu'une supercherie de plus et le théâtre n'avais pas à la reproduire. Alors pourquoi Laurel et Hardy?

    Abraham Lincoln: Parce qu'ils sont parfaits. Je ne veux pas, tu comprends, que tu joues John Wilkess Booth s'apprêtant à assassiner Abraham Lincoln. Je veux que tu joues Stan Laurel jouant John Wilkes Booth s'apprêtant à assassiner la statue d'Abraham Lincoln" (sc 26)

     

    A la mort de Marc, c'est donc Sébastien qui reprend la mise en scène, et se laisse contaminer peu à peu par les affres de la création qui rongeaient Marc. Les trois voix continuent le récit des répétitions, mais il s'agit maintenant des répétitions d'un autre spectacle, le spectacle hommage à Marc Killman, mis en scène par Sébastien Johnson.

     

    " Abraham Lincoln: J'ai lu plusieurs fois le grand cahier de Marc Killman. Il avait écrit sur la première page, en grosses lettres: JOHN WILKE BOOTH VA AU THEATRE. J'ai tout de suite pensé que c'était le titre du spectacle que Marc projetait de faire. J'ai posé la question à Léonard et Christian. Ils m'ont répondu que Marc n'avait pas parlé de titre avec eux. Ils avaient répété pendant des semaines sans savoir précisément ce qu'ils répétaient. marc avait-il eu une idée claire de ce qu'il voulait? Très vite, en travaillant avec Léonard et Christian, je me suis rendu compte qu'on ne pouvait pas répondre à cette question. le spectacle hommage que nous voulions lui offrir ne serait pas le sien mais le nôtre. C'était Léonard, Christian et moi qui devions donner un sens à la mort de Marc. J'ai proposé d'appeler notre spectacle MARC KILLMAN VA AU THEATRE. Ce serait un spectacle qui mettrait en scène les répétitions du spectacle inachevé de Marc Killman et dont l'apothéose serait sa propre mort." (sc 29)

     

    " Abraham Lincoln: (...) J'avais fini par me persuader que les derniers instants de John Wilkes Booth me permettraient de comprendre, de saisir, les derniers instants d'Abraham Lincoln et, qui sait, les derniers instants de Marc Killman."(sc 33)

    On touche là à de l'incertitude par dessus de l'incertitude, puisque plus rien n'est certain dans quelque niveau de réalité que ce soit, et c'est là il me semble tout le sujet et le vertige du texte de Tremblay.  L'impossible reconstitution du réel, d'autant plus illusoire sur un plateau de théâtre, et les couches de subjectivités, de contradictions et de conflits qui finissent par composer une oeuvre.

     

    "Laurel: Sébastien a dit: "Il y a une phrase qui est très importante pour moi. C'est celle que Marc a dite avant de mourir."

    Hardy: Christian a demandé: "Laquelle?"

    Abraham Lincoln: Mais celle que vous m'avez rapportée.

    Laurel: Ah! Celle-là!

    Abraham Lincoln: Est-ce qu'il y en aurait plusieurs?

    Hardy: Mais non.

    Abraham Lincoln: Il a bien dit avant de mourir: "John Wilke Booth a tué Abraham Lincoln parce qu'il était un acteur?"

    Laurel: Tout à fait.

    Hardy: C'est possible.

    Laurel: C'est ce qu'il a dit.

    Hardy: Il a dit tellement de choses.

    Abraham Lincoln: Mais il l'a dite?

    Hardy: Quoi?

    Abraham Lincoln: Cette phrase.

    Laurel et Hardy: Il l'a dite. Peut-être pas avec ces mots mais il l'a dite." (sc 40)

     

    Et comme Larry Tremblay n'a pas l'air du genre à faire les choses à moitié, sous la figure de Laurel et Hardy apparaissent bientôt deux nouveaux personnages: deux acteurs venus remplacer Léonard et Christian, lorsqu'en pleine première ils sont à leur tour touchés par un drame. A la question récurrente: pourquoi Booth a-t-il tué Lincoln se rajoute une autre question: pourquoi Christian a-t-il tué Léonard... les deux meurtres ayant en commun de s'être déroulé dans un théâtre, et le second pendant la mise en représentation du premier... C'est quand même très très fort...

    Commencent alors les répétitions d'un troisième spectacle "hommage", somme et prolongation des deux premiers, où Sébastien/ Lincoln laisserai libre cours à tous ses délires de mise en scène... permettant ainsi à Tremblay de justifier tous ses délires d'écriture. Les boucles sont bouclées plutôt magistralement et les éléments dialoguent entre eux avec une vraie logique même quand ça paraît complètement tiré par les cheveux. C'est un texte qui demande une vraie gymnastique intellectuelle, mais qui interroge au présent le plateau, le jeu et l'éciture, ce qui en fait un texte rare et fort...

    PS: Et c'est édité chez Lansman.

     

     

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    Le discours de Stockholm, de Claude Simon

     

    Se remettre au travail d'écriture, c'est aussi poursuivre la boulimie de lectures, traquer tout ce qui va dans mon sens, la mauvaise foi totale au service de la création: lire tout ce qui me conforte dans le chemin entrepris, car plus que jamais l'impression qu'il n'y a que le chemin qui compte (celui de l'écriture, de l'invention en train de se faire), qu'il n'y a que cela à raconter pour animer tout le reste (les histoires, les figures).

    Alors, bien sûr Le discours de Stockholm de Claude Simon, dont un article de Claro m'avait convaincu de la brûlante nécessité en cette rentrée littéraire où s'entassent les romans, les bien ficelés, les palpitants, les divertissants, les vides, aussi.

    Ne pas refaire le discours (quelques pages, vivifiantes, chez Minuit), où Simon remercie pour l'attribution du Nobel et répond aux critiques françaises et aux étonnements. Lui, un presque inconnu en France, du moins du grand public , aux romans qu'on disait confus ("sans commencement ni fin"), sans doute un coup du KGB qui aurait noyauté l'Académie Nobel, ou la preuve que "le roman est définitivement mort"... Il répond d'ailleurs très forntalement au critique auteur de ces derniers mots:

    " Il ne semble pas encore s'être aperçu que, si par "roman" il entend le modèle littéraire qui s'est épanoui au cours du XIXème siècle, celui-ci est en effet bien mort, en dépit du fait que dans les bibliothèques de gare ou ailleurs on continue, et on continuera encore longtemps, à vendre et à acheter par milliers d'aimables ou de terrifiants récits d'aventures à conclusions optimistes ou désespérées, et aux titres annonceurs de vérités révélées comme par exemple La condition humaine, L'espoir ou Les chemins de la liberté".

    Il cite Marx, revient à l'étymologie du poème, qui est faire, travail, laborieux, fustige l'imagerie de l'inspiration comme grâce divine, tout autant que la fabrication toute une fable qui ne viserait qu'à amener sa morale pré-conçue. Il revient donc à ce travail qu'est l'écriture, qui n'a pour matière première qu'elle-même en train de se faire. Et c'est là qu'il tombe à pic dans mes préoccupations du moment.

    "Eh bien, lorsque je me trouve devant ma page blanche, je suis confronté à deux choses: d'une part le trouble magma d'émotions, de souvenirs, d'images qui se trouve en moi, d'autre part la langue, les mots que je vais chercher pour le dire, la syntaxe par laquelle ils vont être ordonnés et au sein de laquelle ils vont en quelque sorte se cristalliser.

    Et tout de suite, un premier constat: c'est que l'on n'écrit (ou ne décrit) jamais quelque chose qui s'est passé avant le travail d'écrire, mais bien ce qui se produit (et ce dans tous les sens du terme) au cours de ce travail, au présent de celui-ci, et résulte, non pas du conflit entre le très vague projet initial et la langue, mais au contraire d'une symbiose entre les deux qui fait, du moins chez moi, que le résultat est infiniment plus riche que l'intention.

    (...) ce que l'écriture nous raconte, même chez le plus naturaliste des romanciers, c'est sa propre aventure et ses propres sortilèges. Si cette aventure est nulle, si ces sortilèges ne jouent pas, alors un roman, quelles que puissent être par ailleurs ses prétentions didactiques ou morales, est nul lui aussi."

     


     

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    Anthropologie, d'Eric Chauvier

     

     

    Je continue avec les explorations humaines d'Eric Chauvier. Ici, l'objet de son étude, de son anthropologie, est une jeune femme, croisée plusieurs fois à un carrefour de sa ville, et qui va de voiture en voiture pour demander de l'argent. D'abord seul lorsqu'il la voit, le narrateur est bouleversé par son regard:

    "L'ambivalence de son regard me foudroie. Il est à la fois opaque et lumineux; il semble vérouillé et infiniment léger. Dans sa lumière, je crois reconnaître d'autres parties de ma vie. C'est un visage à la fois effrayé, juvénile et dur, mais identifiable, revenu de l'adolescence, de vacances lointaines, familières. Je nomme cela une impression de familiarité rompue."

    C'est ce concept, de "familiarité rompue", que l'auteur va mettre à l'épreuve en confrontant cette jeune fille à d'autres personnes de son entourage. A chaque fois, il passe devant elle en voiture avec quelqu'un de différent à ses côtés, lance une phrase concernant la jeune fille, et attend les réactions de son interlocuteur (silence, indignation, analyse sociologique...). Mais ce "jeu des postures", comme il l'appelle, ne le convainc bientôt plus: "Philip K. Dick explique que la constitution d'une théorie est toujours la manifestation d'une paranoïa. Sans aller jusque là, le jeu des postures me fait maintenant l'effet d'une protection contre l'étrangeté du regard de X. (...) Le jeu des postures est lui-même une posture, et pas la plus bienveillante à l'égard de X; il est une manipulation en règle de l'image de cette fille."

    Il décide donc dans une seconde partie d'aller directement à la rencontre de celle qu'il appelle X, mais précisément, ce jour-là, elle disparaît. Commence donc une seconde sorte d'enquête, tout aussi désespérée: retrouver X, aller sur ses traces, d'abord en essayant, en vain, d'aborder des personnes de sa communauté, puis en rencontrant des travailleuses sociales qui auraient pu avoir affaire à X. L'enquête semble avancer, X serait peut-être Ana, ou Anne, et aurait rejoint cette communauté suite à une rupture familiale. Pourtant, une fois encore, la façon dont les éléments sont avancés, les hésitations de ses interlocutrices, sèment le doute dans l'esprit de l'auteur.

    "La vérité, ou ce qui nous apparaît comme tel, ne réside pas dans l'interruption raisonnée de la recherche, mais dans la nécessité de son prolongement, dans l'expérience de savoir qui peut maintenir intacts les aléas de la mémoire et les errances de la sensibilité. L'impression de familiarité rompue mérite un tel déploiement d'efforts. Peut-être que l'image d'Ana / X ne peut se stabiliser autrement que dans la fiction de ne jamais être saisie"

    Dans la troisième partie, l'auteur explore une dernière hypothèse, suggérée par un nouvel interlocuteur: celle selon laquelle il serait amoureux de cette fille. Tout comme les autres, cette hypothèse le trouble mais ne lui convient pas, le mot "amoureux" recouvrant des habitudes sociales qui ne conviennent pas tout à fait à la situation analysée. Mais d'errance en errance sur les traces de cette disparition, Eric Chauvier dessine les contours de ce qu'est pour lui l'anthropologie: confronter des mots et des situations à la "communication humaine". Puis en faire, par son style limpide et sincère, de la littérature.




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    Je continue mes découvertes et mes explorations en terrain passionnant, et sensible, avec d'autres textes d'Eric Chauvier (j'avais parlé ici de la finesse de son écriture à propos de Contre Télérama), je viens de terminer Si l'enfant ne réagit pas.

    Le mot qui s'impose est "sensible", j'avais parlé de "délicatesse" à propos de son autre texte, nous sommes bien ici dans la même veine, mais avec une implication autobiographique et -décidément impossible de ne pas répéter ce mot- sensible plus grande encore.

    Le narrateur / auteur est embauché à titre d'anthropologue dans un centre où sont placés des adolescents en difficulté, afin d'y être un observateur extérieur et noter et restituer "tout ce qui lui semble étrange" pour partager cette étrangeté avec les éducateurs et psychologues. Le temps d'une soirée, il se mélange à un groupe de jeunes gens... et s'absente à intervalles réguliers dans les toilettes afin de réécouter ce qu'il a enregistré et tenter d'en tirer une analyse, à chaud.

    Mais très vite sa réflexion se centre sur deux points: la voix étrange d'une des adolescentes, Joy, et sa propre position d'observateur. La voix de Joy, son incapacité à s'inscrire dans un "contrat social", ce que ses mots semblent montrer d'un disfonctionnement du langage et de la communication, viennent rencontrer un sentiment intime chez l'observateur, un malaise, la réminiscence d'un cauchemar, et l'oblige à se confronter à l'impossibilité de l'observation "neutre", "extérieure". Sa propre souffrance vient prendre la place de la souffrance des adolescents dans son analyse, bien que leurs situations n'aient rien de comparable. Il met en parallèle cette situation d'étude, et une autre, où il avait observé les comportements des membres de sa famille proche au moment de la maladie de sa mère: l'observation devient alors une façon de se protéger, de s'extraire de la scène, comme dans un rêve où l'action se déroulerait sans nous, malgré nous.

    J'aime beaucoup la façon dont ce texte navigue entre différentes disciplines: littérature, incontestablement, anthropologie, évidemment, mais avec des trouées égalements de récits crus, documentaires (notamment sur les antécédents familiaux de Joy, j'en ai encore le sang glacé), d'autres où on frôle la psychanalyse avec la plongé dans les échos personnels, les rêves et les associations d'idées, par exemple le très joli lien entre l'expression d' "enfant placé", et la position du narrateur qui se "place" en observateur de la maladie de sa mère.

    Si l'enfant ne réagit pas est un texte à la fois dur, exigeant, intellectuellement stimulant (on embarque avec l'auteur dans des débuts de théorie avant de douter avec lui de leur validité, il nous fait nous emballer non sans humour de ses trouvailles devant un poster de Britney Spears), c'est aussi une très belle oeuvre de modestie, le chercheur est confronté à ses propres impasses et ne cherche pas jeter de la poudre aux yeux ou à échaffauder de la pensée envers et contre tout, mais plutôt à trouver l'endroit juste, pour observer et pour parler, c'est vraiment de place, plus que de légitimité, dont il est question, et on comprend au terme de ce cheminement de pensée la phrase laconique de la 4ème de couverture: "L'observation réalise l'observateur".

     

     

     

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