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    Voilà l'exemple d'un livre dont je pouvais parler sans l'avoir jamais lu, parce que de façon reptilienne je savais que "Bartelby = I would prefer not to", c'est déjà pas mal, de là découlent déjà un bon paquet d'embryon de réflexions philosophiques de surface qui permettent de s'en sortir très bien en société.

    Je ne m'attendais pas à être plongée dans un trouble aussi profond à la lecture de la nouvelle de Melville. Une dérangeante excitation, proche de celle que je pouvais ressentir en découvrant, adolescente, la littérature fantstique. C'est incroyable le nombre de références qui m'ont traversée en lisant Bartelby, de celles qui font appel aux sensations les plus primitives (Le Cri de Munch, les contes de Maupassant...). Un malaise persistant, comme si, désormais, le personnage de Bartelby n'allait pas finir de me hanter, moi aussi.

    Tout commence pourtant avec pas mal de drôlerie, le narrateur nous décrit les différents "scribes" qui effectuent des travaux de copie pour lui dans son bureau de Wall Street, jusqu'à l'arrivée de Bartelby, un homme aussi secret que mystérieux, qui se met à occuper ce poste. Au début, quoique silencieux, il se montre assez appliqué à la tâche, jusqu'au jour où, nous dit le narrateur:

    “J’étais donc assis dans cette même posture lorsque je l’appelai et lui exposai rapidement ce que j’attendais de lui, savoir, l’examen de concert d’un petit document. Imaginez ma surprise, non, mon indignation, lorsque, sans se départir de son quant-à-soi, Bartleby, d’une voix singulièrement douce et ferme, me répondit, ‘je préférerais ne pas’.”

    A partir de là, la formule et lancée, et va se mettre à contaminer la totalité des relations entre le narrateur et son commis, les refus vont s'étendre à toutes les autres tâches, et peu à peu on découvrira que Bartelby vit dans le bureau et ne se nourrit que de biscuits au gingembre. Se débarrasser de lui devient alors un casse-tête, moral et métaphysique, on ne peut qu'être en empathie avec un narrateur dépassé devant les événements, à qui fait face une enigme totale, un défi à tout dialogue et à toute compréhension.

    Sans entrer dans les détails du récit, et vous laisser le plaisir d'en découvrir les ultimes rebondissements, on peut dire que Bartelby touche un aspect profond et dérangeant du rapport à autrui, quand il devient un mur infranchissable, appelant à la compassion la plus totale tout autant qu'au meurtre. C'est une surface de projection à toutes les angoisses et à tous les fantasmes, cet "homme-rebut" qui se réduit lui-même à l'expression la plus pauvre de l'humanité, tout en tenant tête, obstinément, le plus longtemps qu'il peut. Aucune psychologie ne peut venir à notre secours, même si toutes les hypothèses passent par la tête au cours de la lecture. On cherche des raisons. Mais Bartelby n'a pas besoin de raisons: il est. Point.

    Et donc on se prend quand même une sacrée claque.

     

     

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    J'avoue que ce qui m'a d'abord attirée, sans connaître Eric Chauvier, c'est le titre de l'ouvrage, parce que j'avais déjà été titillée moi-même par l'idée qu'il serait bon d'écrire un jour ou l'autre "contre Télérama", du moins pour secouer un peu les plumes d'une revue qui fait la pluie et le beau temps tiédasses dans le monde de la culture. Non pas que les analyses et critiques n'y soient pas, parfois, pertinentes, et qu'on n'y découvre pas des artistes intéressants, mais je me suis souvent sentie heurtée par le petit nombre de personnes à qui cela pouvait réellement s'adresser sous une image "populaire" (il y a "télé", dedans, quand même...). J'ai plusieurs fois trouvé ce magazine pour citadins ayant accès (géographiquement et financièrement) à la culture officielle, assez offensant pour tous les autres, et sans réelle volonté de dépasser les concensus tranquilles.

    Cette légère gêne, que je mettais sur le compte de ma pure mauvaise foi et de mon aigreur politique du moment (qui fait, en ce qui me concerne, qu'il y a "révolution" dans le titre de mon blog...), Eric Chauvier, anthropologue de son état, en parle comme d'une vraie colère, ressentie à propos d'un article stigmatisant la "mocheté" des banlieues résidentielles. Il construit son ouvrage autour d'une série de mots clés, d'observations, réflexions sur sa vie périurbaine (ses voisins, son footing, ses rencontres, les mots échangés, la transormation du paysage...). Ca ne se présente pas comme un pamphlet virulent comme le titre et l'introduction de mon article pourraient le faire penser, mais comme une série de notes, comme autant de micro-récits et réflexions sur son entourage. Ce qui me plaît également, c'est la façon dont l'écriture circule entre objet littéraire et anthropologique, avec énormément de finesse et de douceur. L'auteur ne cherche rien à démontrer, il attire seulement l'attention, avec délicatesse, sur les milliers de fictions (et de vies) qui habitent la "mocheté" des banlieues. Ce n'est pas qu'un décor, c'est, dit-il, "un véritable plan de civilisation".

    Je ne sais pas comment le dire autrement, mais ce texte m'a émue, même s'il n'entre jamais dans le détail des personnages, des histoires, des analyses. Chaque entrée est plutôt une invitation, une ouverture, une suspension. On se demande par exemple qui est ce "nous" qui parle: est-ce celui de la parole anthropologique, celui du groupe des habitants, comme le laisse imaginer la première page, celui d'un couple avec enfants, celui d'un duo d'amis? C'est tout cela tour à tour, il me semble, ce qui fait qu'on ne cesse de traquer "le vrai", le témoignage dans ce qui est raconté, et qu'on est renvoyé (encore une fois, avec beaucoup de douceur), au collectif, à l'identité de groupe des habitants de ce quartier.

     

    NEIGE._ Puisqu'il s'agit de parler d'esthétisme (une contrariété tenace nous pousse depuis que nous avons lu l'article de cet hebdomadaire), nous sommes parvenus à une conclusion des plus esthétiques: la vie périurbaine _ son atmosphère ordinaire _ est semblable à une épaisseur de neige tombée sur nos pavillons, insonorisant toute forme de vie qui pourrait s'en échapper, mais cloisonnant la vie singulière de chacun de ses habitants comme les agissements de putains dans un bordel. Chacune de ces "franchises individuelles", qui _ avec leur décoration neutre et standardisée_ semblerait, pour ce journal de la capitale, tout aussi "moche" que les franchises commerciales, hébergent des fictions insondables et jamais sondées. Il nous reste ces notes que nous tenons depuis des mois, suggérant des visages et des paroles, autrement dit le potentiel de fictions qui se nouent derrière chacune de ces baies vitrées. (p.50)

     

    Voilà, c'est chez Allia, et ça me donne envie de lire les autres ouvrages d'Eric Chauvier, anthropologue de la région bordelaise. J'en profite pour écrire ici qu'en cette période de boulimie de lecture où "j'engrange de la matière" (pour citer quelqu'un que j'aime) pour les chantiers d'écriture futurs, toutes les suggestions bibliographiques sont les bienvenues, ainsi que vos réactions si vous avez lu les mêmes livres. je cherche préférence des choses qui n'y vont pas par quatre chemins politiques parce que maintenant, hein, ça suffit, mais aussi de nouvelles voix, de nouvelles formes, ou de vieilles choses que je ne connais pas!

     

     

     

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    Pour commencer le printemps, je viens de craquer pour quatre livres, deux classiques et deux nouveautés, tous les quatre chez Allia, c'est presque un hasard, je ne les ai pas encore lus mais tous les quatre semblent rejoindre pile poil les pensées du moment, alors vous en entendrez certainement parler par ici...

    Autant dire que les avis et les suggestions d'autres textes "frères" sont les bienvenus.

    Bon.

    Aussi craqué pour trois livres de poésie, pour ma collection "trésors, livres rares et beaux objet". Mais c'est encore une autre histoire.

    Bon dimanche. Bon printemps.

     

     

     

     

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    Je reparcours ma bibliothèque de poésie. J'y ai accumulé quelques trésors ces dernières années, et au passage je regrette que ne puisse se tenir cette année le Marché de la Poésie de Saint Sulpice parce que c'était un des endroits où je dénichais mes trésors.

    Voici, pour le plaisir, un extrait de Caisses de Christophe Tarkos (P.O.L).

     

     

    " Le vent et moi sommes liés pour la vie parce que nous nous aimons nous nous sommes aimés nous nous aimions parce que nous avons passé des nuits à parler sur la Digue de mer, à l'hôtel Belle-Vue, à Petite-Synthe, dans nos chambrettes, dans le vase clos de nos autos, sur les sentiers et les petites routes de Creuse et d'Ardèche, à nous offrir des bijoux, à nous offrir des sentiments et du courage, à préparer la guerre, parce que nous étions deux combattants nocturnes, sa dureté, ma folie, ma dureté, sa précision, parce que nous étions seuls au monde dans les rues froides de Dunkerque, parce que nous ne pouvions pas nous séparer, que nous faisions des milliers de kilomètres pour nous retrouver, pour se revoir, pour se voir une nuit, parce que nous ne pouvions pas parler sinon nous parler, parce que nous ne pouvions pas aimer sinon nous aimer, parce que nous nous écrivions, parce que nous échangions nos plaintes, nos perditions, nos croyances, nos fois, nos tripes, nos adresses, nos discours, nos essais, nos brouillons, nos sangs, nos couettes et nos poèmes."

     

     

     

     

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    Lire un livre d'Olivier Cadiot est une gourmandise que je m'autorise sans modération, c'est un moment "pour moi", un plaisir drôle et sensible et surtout une façon, comme avec le livre de Marie Cosnay, de me plonger, avant d'être happée par d'autres projets, en pays de poésie.

    Olivier Cadiot est un mage, parce qu'il entre dans une image, et voyage dans l'espace et dans le temps. Il est un mage, parce qu'il réinvente le narrateur omniscient, qui vit entièrement les choses en même temps qu'il crée les images, avec les yeux, les oreilles, les mots. Il est un mage, parce qu'il redécouvre l'imagination, et nous la donne à voir comme une chose hautement magique. Il est un mage, il est content de lui, et nous donne à partager le bonheur d'écrire avec beaucoup de malice.

    La première chose qui me vient à l'esprit en lisant ce livre, c'est qu'il est résolument contemporain, quelques lignes, et j'ai l'impression que, dans sa forme même, est pris le portrait d'une époque. Et pourtant le média est vieux comme le monde, son point de départ est un peu moins vieux que le monde, mais tout de même: une photo. Mais en inventant, par l'écriture, toutes les dimensions possibles de cette photo (une femme qui se baigne, et nous revoilà par exemple à revivre la chute de l'empire romain), en jouant de tous les possibles de l'espace et du temps (zoomer / dézoomer, accélérer / revenir en arrière / arrêter l'image) il écrit en homme de la technologie et du virtuel, il écrit des choses qui auraient pu être écrites à une autre époque, mais il l'écrit comme seul un homme de 2010 peut l'écrire à mon avis, ou du moins fait en sorte que nous le recevions avec toutes les références à un rapport au monde, à le pensée, aux images, extrêmement actuel. C'est assez rare pour que j'insiste là-dessus, et puis voilà, ça rentre dans la liste de ce-que-j'aimerais-bien-mettre-dans-ce-que-j'écris-comme-élément-indispensable.

    Bon. Olivier Cadiot plonge même dans les mots, décortique une phrase de Nietzsche, y entre et en sort comme dans l'eau du début. Il est là, dans l'été, et se promène dans le monde. Il ajoute des images, des schémas, il nous explique. Il n'a pas d'autre projet que d'être là, dans l'été, de nous faire rêver et de nous faire sourire. Il nous montre les ficelles, et pourtant la magie demeure, le charme.

    L'écriture de Cadiot, c'est aussi, surtout, un rythme propre, un sens des accélérations, des ruptures, des formules. Comme dans Fairy Queen (où une fée est invitée chez Gertrude Stein pour y faire une performance), il y a urgence à produire la magie, qui n'est autre que l'énergie vitale.

    Puis le cadre se resserre sur ce mage qui n'en est pas un, sur ses recherches généalogiques et les antécédents familieux magiques, sur l'inventaire des objets de sa maison de campagne. Suite des promenades temporelles, puis évocation du corps. Une maladie? Se promener, super-puissant dans l'espace et le temps pour s'échapper du corps, ou tout simplement pour en faire l'expérience: "Vous n'imaginez pas ce que peut un corps."

     

     

     

     

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