• Choir, d'Eric Chevillard

     

     

     

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    On dirait donc que ce serait l'endroit pour parler des textes qui réveillent mes envies de littérature, de langue, de densité, de souffle.

    J'avais déjà fait connaissance avec l'écriture de Chevillard il y a quelques années, quand j'étais tombée sur son roman Du hérisson, dans lequel un romancier, sur le point d'écrire l'oeuvre de sa vie, découvre sur son bureau un "hérisson naïf et globuleux", qui semble être tombé du ciel, et surtout là pour l'empêcher d'écrire. Tout se met donc très vite à tourner autour de ce mystérieux animal.

    Dans Choir, le mystère s'est agrandi, puisqu'il prend la dimension d'un univers entier. Un monde, dont les habitants, à leur grand désarroi, ne connaissent aucun extérieur. Pour eux, l'unique aspiration est de s'échapper de Choir, coûte que coûte, où la vie n'est que souffrance et absurdité, les conditions extrêmes et chaque élément ligué contre eux. Naître à Choir est une tragédie longuement pleurée, et, même si tout est fait pour éviter la procréation, la vie se transmet quand même, le moindre frottement est fatal à la disparition tant espérée de l'espèce.

    Comme unique lueur d'espoir, la légende d'Ilinuk, seul habitant de Choir qui aurait réussi, dit-on, à s'en échapper, en assemblant les restes d'avions échoués à Choir. On attend son retour, évidemment, religieusement, et on guette parmi les nouveaux nés le nouveau messie, qui, comme Ilinuk, aurait six orteils. On écoute, jour après jour, le récit que fait le vieux Yoakam.

    Deux parties, donc, entrelacées: l'histoire d'Ilinuk contée par Yoakam, et la chronique du narrateur, où sous forme de petits paragraphes cinglants il nous décrit ce qu'est Choir: géographie, habitants, habitudes. Choir n'est pas exempt de contradictions, la seule vérité qui tienne est que tout y est toujours pour le pire.

    C'est évidemment très drôle, parce que le style de Chevillard travaille à la perfection les micro-situations, les chutes, les retournements et les clins d'oeil à notre terrestre condition (Choir pourrait être notre monde vu par un grognon pessimiste, sous la plume d'un malicieux pessimiste?), mais aussi, oppressant. On attend nous aussi l'échappatoire, on a envie de fuir de Choir, d'éviter l'engluement et de connaître, avec le narrateur, le sens de son existence.

    De loin en loin, quelques crash d'avions laissent espérer un renouveau, en vain, les rescapés sont vite intégrés à la population de Choir, et, comme les visiteurs de l'Enfer de Dante, abandonnent tout espoir en entrant...

    "Sans doute ne pouvons-nous espérer quitter Choir que par la voie des airs. Or ce n'est pas un avion qui nous emportera. Les atterrissages en catastrophe de long-courriers constituent même l'une des principales sources de peuplement de Choir; les passagers débarqués n'ont plus aucune chance de repartir. Les avions piquent du nez dans le sable. Ils resteront plantés là. Tous les livres dont nous disposons nous sont parvenus ainsi, dans les bagages. Ils sont écrits dans des langues que nous ignorons. A vrai dire, nous ignorons aussi quelle est la nôtre, mais les rescapés l'apprennent vite et sans efforts. Idiome assez pauvre, semble-t-il, comparé à ceux de ces livres dont nous ne comprenons jamais le premier mot. Ils acceptent parfois de nous les traduire, avant qu'ils ne deviennent pour eux aussi indéchiffrables, ce qui ne tarde guère. Ceux qui contiennent des images ont d'ailleurs notre préférence. Ainsi obtenons-nous quelques informations sur le reste du monde. En revanche, nous ne nous fions pas trop aux récits des rescapés eux-mêmes, emprunts d'une nostalgie certainement excessive qui les conduit à tout idéaliser et que nous attribuons plutôt aux conditions nouvelles de leur séjour à Choir.

    Aucun passager ne survécut au premier crash qui se produisit sur notre sol. Les soutes de l'appareil éventré livrèrent à nos pères quelques objets déconcertants, parmi lesquels une sorte d'outil, sans doute un outil, constitué d'un long manche de bois et d'une tête plate fourchue, dont l'usage leur demeura longtemps inconnu. Puis leur parut aberrant et même assez ignoble lorsqu'ils en furent instruits par les rescapés du crash suivant. Leur démonstration les choqua. Que l'on puisse prendre plaisir à parfaire ainsi le terrain où le sort nous assigne, à le lisser, à le peigner, relève pour nous de l'incompréhensible."

     

    On n'a pas les réponses à tout (qu'est-ce que ce mystérieux Calmar dont le narrateur a la charge? Animal ou machine? Quel rapport avec le retour d'Ilinuk?). On se perd un peu dans Choir, mais ça ne fait qu'augmenter la tension qui nous tient jusqu'au bout: y aura-t-il un échappatoire?

    Il faut en effet lire Choir pour sa chute , à se demander si Choir n'a pas été écrit par Chevillard, entièrement pour choir, justement, par amour de la pirouette, et pour le plaisir que la littérature peut donner à l'auteur de devenir un vrai démiurge, pouvant faire en sorte que tout, vraiment tout, soit possible. Pouvant exploser les frontières. Choir, dans ce sens, est un roman de doute et d'ouverture. De vertige, donc. Et sur le tiraillement qui fait notre condition, entre espoir et désespoir, ciel et terre, génie et bêtise.

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 15 Août 2010 à 22:04

    Terrible de choir en Choir n'est ce pas ? Contente que le livre t'ait plu ! Et oui, le final est une véritable chute libre. Terrible !

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