• Comment tu t'appelles?

     

    En 2004, alors que je m'appelais ETUDIANTE EN  DEA D'ETUDES THEATRALES, j'ai passé un concours pour m'appeler DRAMATURGE. Il est peut-être temps d'avouer aujourd'hui que je n'avais pas franchement d'idées de ce que ça pouvait signifier ( la dramaturgie, oui, éventuellement, mais être dramaturge pas vraiment.)

    Pendant trois ans, à l'école, j'ai en effet été DRAMATURGE, on nous appelait comme ça, nous, les quelques uns, on était le groupe des DRAMATURGES à l'intérieur du groupe 36, comme il y a les SCENOGRAPHES, les REGISSEURS, les ACTEURS, les METTEURS EN SCENE des groupes 1 à 40 aujourd'hui. L'appellation avait le mérite de nous faire savoir ce que nous n'étions pas, et, pas de doute, nous étions LES DRAMATURGES, nous avions passé le concours pour ça, nous avions un papier officiel, une carte d'étudiant. Les trois ans d'école ont d'ailleurs consisté à délimiter ce que ça pouvait bien vouloir dire, et à élaborer des stratégies pour prendre sa place, trouver à chaque fois une nouvelle façon d'exercer notre fonction de réflexion, de recherche, de construction, de dialogue. Quelquefois, je m'appelais DRAMATURGE sans l'être, mais ça faisait partie de la formation: position d'observation, de semi-assistante, de stagiaire.

    J'ai eu la sensation d'être réellement DRAMATURGE sur les projets d'élèves, il y avait une vraie place à prendre, nous apprenions tous ensemble comment fabriquer un spectacle ensemble, nous avions le temps d'élaborer les projets, d'abord la DRAMATURGIE EN AMONT (choix, adaptation du texte, choix de la scénographie, des costumes, grandes directions esthétiques, discussions sur la nécessité du projet, l'angle d'attaque, la lecture propre que nous voulions défendre) avant la DRAMATURGIE DE PLATEAU (regard extérieur, écriture autour du processus de répétitions, travail de formulation, de reformulation, de re-re-re formulation, mesure des écarts entre le projet initial et la chose en train de se dessiner sur le plateau,  ré-ajustement ou non, gestion des malentendus et des conflits, écriture des programmes et des dossiers de presse, coupes de dernière minute, paniques existentielles de dernière minute, remises en question, impasses en tous genre, retour définitif et durable de l'être aimé - ah non, ça, c'est pas moi...)*

    Bref, ce n'étaient pas des "mises en scènes collectives", mais le travail l'était, collectif, dans la mesure où chacun, depuis sa place, sa fonction, avait son mot à dire et sa patte à apporter. Il a bien fallu trois ans pour qu'on arrive à se causer, les uns les autres, mais je n'ai pas été mécontente de cette façon-là d'être DRAMATURGE.

    Puis je suis sortie de l'école. J'ai continué à m'appeler DRAMATURGE sur mes fiches de paye, parce que mes salaires étaient, pour la plupart, financés par le Jeune Théâtre National et qu'il eût été mal vu de ne pas entrer dans la petite case. Pourtant pendant deux ans, si je suis restée étroitement en lien avec les écritures théâtrales et les institutions théâtrales, je n'ai travaillé sur aucun spectacle. J'occupais plutôt une fonction de réflexion, d'organisation, de rédaction dans plusieurs structures. J'ai même été CHARGEE DES PUBLICATIONS pendant quelques mois. J'ai aussi été, et je le suis toujours LECTRICE dans différents comités de lectures et théâtres. Je me suis donc pas mal frottée à la "DRAMATURGIE DE BUREAU". Indispensable je pense, et malheureusement pas assez présente dans les théâtres, ce qui n'est pas le cas en Allemagne où le DRAMATURG a même un pouvoir d'organisation et de décision impensable ici.

    Parenthèse très heureuse, et qui se reproduira d'ici quelques semaines à ma grande joie, j'ai travaillé au Centre des Auteurs Dramatiques au Québec, où j'étais CONSEILLERE EN DRAMATURGIE. La dramaturgie, cette fois, appliquée au texte de théâtre en cours d'écriture, et en dialogue, non pas avec le metteur en scène, mais avec l'auteur lui-même, à différentes étapes du travail. Il s'agissait (et s'agira) de relancer les balles, d'ouvrir des portes, de pousser plus loin, de monter la barre, de livrer mes impressions et mes incompréhensions, d'aider à structurer ou bien simplement accompagner de loin, écouter une rêverie, risquer des comparaisons ou des références... Là, il s'agit d'anticiper les questions dramaturgiques, d'anticiper la scène, de faire en sorte que le texte contienne les réponses ou du moins les possibilités de théâtre, faire, aussi, qu'il tienne debout et soit autonome, qu'on puisse aussi, si c'est le souhait de l'auteur, le lire comme un objet littéraire avec ses propres lois, ses propres exigences.

    Puis je me suis remise à travailler sur des spectacles tantôt comme DRAMATURGE, tantôt comme ASSISTANTE A LA MISE EN SCENE, mais plutôt un peu des deux, et donc aucun des deux complètement, et je crois que les choses auraient gagné pour tout le monde à être plus claires, et sans doute un certain nombre de malentendus auraient été évités. Mais c'est sans doute qu'en France le malentendu, en dehors de l'école, dans la vraie vie du théâtre, est partout, puisqu'on ne sait pas vraiment ce qu'on appelle DRAMATURGE et que, dans 99% des cas, on s'en passe très bien.

    D'ailleurs mon profil "Pôle Emploi" m'appelle DRAMATURGE mais précise que je suis toujours à la recherche d'un emploi d'ASSISTANT(E) METTEUR EN SCENE. D'ailleurs, je rentre dans les petites cases de l'Unedic et peux prétendre à l'intermittence du spectacle, ce qui ne manque jamais de surprendre mes employeurs.

    Car, oui, j'allais oublier, je m'appelle quotidiennement et socialement INTERMITTENTE DU SPECTACLE, il me faut ensuite longuement expliquer que ce n'est pas un métier, que je ne suis pas comédienne, que je ne passe pas à la télé, et que, même si je travaille comme une malade, ça veut simplement dire CHOMEUSE.

    Bref, depuis quelques temps j'essaye de définir la façon d'être DRAMATURGE. J'expérimente, je me rends compte que je peux faire autrement que ce que j'ai appris à l'école, que je n'ai pas toujours besoin d'être présente en répétitions, il n'y a pas de règles, mais si parfois c'est utile et crée une vraie émulation, d'autres fois il n'y a tout simplement pas de place à prendre et c'est frustrant pour tout le monde. Je procède donc parfois à un retrait, ou organise des venues ponctuelles, qui permettent de faire un point, j'aide à faire la synthèse, je suis la toute première SPECTATRICE. Je raconte ce que j'ai vu, ce que j'ai compris, je souligne les incohérences ou les lignes de force, encore une fois, je formule, je tends un premier miroir. Ou bien je ne dis rien, parce que c'est trop fragile, ou au contraire parce que ça roule très bien et qu'il n'y a pas besoin que je rajoute mon grain de sel. Ou bien encore parce qu'il y a déjà 20 avis contradictoires à départager et qu'il ne serai pas très malin d'en rajouter un 21ème et que c'est au metteur en scène de trancher.

    Et quelquefois, les rôles se mêlent. La répartition n'est plus si claire. Ce sera sans doute le cas dans des projets à venir (je vous en dirai plus le moment venu) où les choses se construisent en même temps, texte, jeu et mise en scène, où le processus classique ne peut plus être effectif, où les fonctions des uns et des autres déteignent les unes sur les autres. La mise en scène et la dramaturgie. La dramaturgie et l'écriture. Comment faut-il que je m'appelle alors? COLLABORATRICE ARTISTIQUE? Je cherche réellement, toutes les suggestions sont donc les bienvenues!

    Finalement, c'est beaucoup plus simple quand je suis AUTEUR, mais comment je m'appelle? AUTEUR? AUTEURE? ECRIVAIN? ECRIVAINE? .... DRAMATURGE????

     

     PS: Petite bibliographie à l'usage de ceux qui voudraient approfondir le sujet ou qui se destineraient, sait-on jamais, à cette étrange fonction:

    - Du dramaturge, collectif, aux éditions Joca Seria, sous la direction de Philippe Coutant.

     Perdre

     

    - La contribution de Joseph Danan dans Qu'est-ce que le théâtre? en folio, sous la direction de Christian Biet et Christophe Triau.

    - Et surtout tous les entretiens et recherches menés par les particpants du laboratoire Agôn.

     

     * Tiens je devrais me faire une petite carte de visite à mettre dans les boîtes aux lettres...

     

     

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