• Contre Télérama

    Perdre

     

    J'avoue que ce qui m'a d'abord attirée, sans connaître Eric Chauvier, c'est le titre de l'ouvrage, parce que j'avais déjà été titillée moi-même par l'idée qu'il serait bon d'écrire un jour ou l'autre "contre Télérama", du moins pour secouer un peu les plumes d'une revue qui fait la pluie et le beau temps tiédasses dans le monde de la culture. Non pas que les analyses et critiques n'y soient pas, parfois, pertinentes, et qu'on n'y découvre pas des artistes intéressants, mais je me suis souvent sentie heurtée par le petit nombre de personnes à qui cela pouvait réellement s'adresser sous une image "populaire" (il y a "télé", dedans, quand même...). J'ai plusieurs fois trouvé ce magazine pour citadins ayant accès (géographiquement et financièrement) à la culture officielle, assez offensant pour tous les autres, et sans réelle volonté de dépasser les concensus tranquilles.

    Cette légère gêne, que je mettais sur le compte de ma pure mauvaise foi et de mon aigreur politique du moment (qui fait, en ce qui me concerne, qu'il y a "révolution" dans le titre de mon blog...), Eric Chauvier, anthropologue de son état, en parle comme d'une vraie colère, ressentie à propos d'un article stigmatisant la "mocheté" des banlieues résidentielles. Il construit son ouvrage autour d'une série de mots clés, d'observations, réflexions sur sa vie périurbaine (ses voisins, son footing, ses rencontres, les mots échangés, la transormation du paysage...). Ca ne se présente pas comme un pamphlet virulent comme le titre et l'introduction de mon article pourraient le faire penser, mais comme une série de notes, comme autant de micro-récits et réflexions sur son entourage. Ce qui me plaît également, c'est la façon dont l'écriture circule entre objet littéraire et anthropologique, avec énormément de finesse et de douceur. L'auteur ne cherche rien à démontrer, il attire seulement l'attention, avec délicatesse, sur les milliers de fictions (et de vies) qui habitent la "mocheté" des banlieues. Ce n'est pas qu'un décor, c'est, dit-il, "un véritable plan de civilisation".

    Je ne sais pas comment le dire autrement, mais ce texte m'a émue, même s'il n'entre jamais dans le détail des personnages, des histoires, des analyses. Chaque entrée est plutôt une invitation, une ouverture, une suspension. On se demande par exemple qui est ce "nous" qui parle: est-ce celui de la parole anthropologique, celui du groupe des habitants, comme le laisse imaginer la première page, celui d'un couple avec enfants, celui d'un duo d'amis? C'est tout cela tour à tour, il me semble, ce qui fait qu'on ne cesse de traquer "le vrai", le témoignage dans ce qui est raconté, et qu'on est renvoyé (encore une fois, avec beaucoup de douceur), au collectif, à l'identité de groupe des habitants de ce quartier.

     

    NEIGE._ Puisqu'il s'agit de parler d'esthétisme (une contrariété tenace nous pousse depuis que nous avons lu l'article de cet hebdomadaire), nous sommes parvenus à une conclusion des plus esthétiques: la vie périurbaine _ son atmosphère ordinaire _ est semblable à une épaisseur de neige tombée sur nos pavillons, insonorisant toute forme de vie qui pourrait s'en échapper, mais cloisonnant la vie singulière de chacun de ses habitants comme les agissements de putains dans un bordel. Chacune de ces "franchises individuelles", qui _ avec leur décoration neutre et standardisée_ semblerait, pour ce journal de la capitale, tout aussi "moche" que les franchises commerciales, hébergent des fictions insondables et jamais sondées. Il nous reste ces notes que nous tenons depuis des mois, suggérant des visages et des paroles, autrement dit le potentiel de fictions qui se nouent derrière chacune de ces baies vitrées. (p.50)

     

    Voilà, c'est chez Allia, et ça me donne envie de lire les autres ouvrages d'Eric Chauvier, anthropologue de la région bordelaise. J'en profite pour écrire ici qu'en cette période de boulimie de lecture où "j'engrange de la matière" (pour citer quelqu'un que j'aime) pour les chantiers d'écriture futurs, toutes les suggestions bibliographiques sont les bienvenues, ainsi que vos réactions si vous avez lu les mêmes livres. je cherche préférence des choses qui n'y vont pas par quatre chemins politiques parce que maintenant, hein, ça suffit, mais aussi de nouvelles voix, de nouvelles formes, ou de vieilles choses que je ne connais pas!

     

     

     

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