• Corniche Kennedy, de Maylis de Kerangal

     

     

     

     

    couverture livre

     

     

    Voilà une lecture qui apporte de l’eau à mon moulin, l’eau agitée du Sud dans laquelle plongent sans relâche de non moins agités adolescents. Une lecture de plage, donc, pour le coup, ou plutôt de plate-forme en béton chauffée par le soleil, où l’on se donne des émotions fortes en sautant des plongeoirs, surveillés par les jumelles d’un commissaire aussi vigilant qu’attendri. C’est la Corniche Kennedy, ou bientôt s’accélère le jeu des provocations entre forces de l’ordre et adolescents.

     

    Voilà surtout une écriture,  parce que Maylis de Kerangal pourrait nous parler de la pluie et du beau temps qu’on n’en resterait pas moins suspendue à ses lignes, à leur précision incisive, leur force évocatrice. Elle touche exactement ce qui m’intéresse, que je recherche, etc, dans son traitement de ce groupe, vu d’en haut, et des quelques individus qui s’en détachent. On est touchés sans jamais avoir l’impression de rentrer dans de la psychologie, on se reconnaît juste dans l’énergie des corps, les lignes de force qui se font et se défont entre les jeunes gens.

     

    « Les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement. Leur corps est incisif, leur âge dilaté entre treize et dix-sept, et c’est un seul et même âge, celui de la conquête : on détourne la joue du baiser maternel, on crache dans la soupe, on déserte la maison.

    Nul ne sait comment cette plate-forme ingrate, nue, une paume, est devenue leur carrefour, le point magique d’où ils se rassemblent et énoncent le monde, ni comment ils l’ont trouvée, élue entre toutes et s’en sont rendus maîtres ; et nul ne sait pourquoi ils y reviennent chaque jour, y dégringolent, haletants, crasseux et assoiffés, l’exubérance de la jeunesse excédant chacun de leurs gestes, y déboulent comme si chassés de partout, refoulés, blessés, la dernière connerie trophée en travers de la gueule ; mais aussi , ça ne veut pas de nous tout ça déclament-ils en tournant sur eux-mêmes, bras tendu main ouverte de sorte qu’ils désignent la grosse ville qui turbine, la cité maritime qui brasse et prolifère, ça ne veut pas de nous, ils forcent la scène, hâbleurs et rigolards, enfin se déshabillent, soudain lents et pudiques, dressent leur camp de base, et alors ils s’arrogent tout l’espace. »

     

    On prend donc ce milieu, ses rituels, on y plonge une jeune fille des environs, qui pourtant n’a rien à faire là, on les fait se défier, se chercher, s’aimer. On prend aussi le commissaire, Sylvestre Opéra, qui derrière ses jumelles cherche aussi une prostituée russe aimée et perdue il y a plusieurs années, des décisions politiques (« tolérance zéro ») et les vertiges des plongeons en eau trouble. Et on obtient, étonnement, un roman plein de tendresse et d’amour pour ces « jeunes », désordonnés, passionnés, fougueux, et qui sont dangereux avant tout pour eux-mêmes dans leur quête d’émotions fortes.

     

    «  Il existe encore un troisième plongeoir. Celui-là est dangereux, tout le monde le sait. Ils l’appellent le Face To Face parce que, rigolent-ils, c’est le grand face-à-face : on y est face au monde (primo), face à soi (deuxio), et face à la mort (tertio), arghhhh la môôôrt ! ils hurlent, écarquillant les yeux et outrant leur squelette, gargouilles de chair, ils se marrent franchement, n’y croient pas une seconde, pour eux le Face To Face est le promontoire des duels, celui où cogne le soleil des westerns, celui de l’épate et du grand jeu.

    (…) Et quand ils se précipitent de là-haut, c’est la même crue qui les traverse, une crue de l’espace et du temps, une amplification de la lumière, une saisie de la joie. »

     

    J’en retiens que la choralité tient sur le souffle et l’énergie de cette écriture, l’attention à chaque détail, zoom des jumelles au maximum sur ce qui palpite à l’intérieur des êtres, « la vie quoi, le bordel », dirait Higelin.

    Alors, je sais pas vous, mais moi je vais aller lire les autres romans de l’auteur et je vous rappelle. 

     

    [Tous les romans de Maylis de Kerangal sont chez Verticales. Corniche Kennedy est aussi sorti en Folio, 2008]

     

     

     

     

     

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