• Crevasse, de Pierre Terzian

    Crevasse, de Pierre Terzian

     

    Ou l'art de la chute.

    Systématique et implacable. D'abord la chute liminaire, puis, rétrospectives, toutes les chutes de la vie d'un homme, un abîmé dès le départ, un trop chétif, un tout tordu, un jamais aimé, un invisible, un perdu, un maladroit, un moqué, un duquel, par réflexe, on s'écarte.

    Chaque phrase de chaque paragraphe enfonce le clou. Chutes stylistiques, petites claques à chaque bout de course, au cas où tu oublierais la direction (en bas), au cas où tu oublierais que ça se resserre, que c'est de tomber qu'il s'agit. A chaque fin de paragraphe, une phrase plus courte encore que les autres, plus sèche, te rattrape, te ramène. Pas d'échapatoire au ton imparti: regarde dans les yeux la solitude essentielle, la deuxième personne du singulier, aucun pluriel ne semble possible, la grammaire veille.

    D'âge en âge, le personnage (ce "tu" tellement singulier qu'il sonne tantôt comme un "il" et tantôt comme un "je", ce "tu "du roman qui n'alpague pas comme celui du théâtre mais sonne plutôt comme quelque chose sur lequel toujours on bute), on ne sait trop comment, survit, entretien minimal du corps et de l'esprit: végéter ou bien juste occuper le temps, vivre oublié sur une chaise de bistrot, vendre des rouges à lèvres aux putes, travailler comme pion dans un lycée. Et quelque jours par an, marcher, seul encore, en montagne.

    C'est une lecture qui ne laisse pas tranquille, qui fait parfois mal au ventre tant les respirations sont rares, le rythme serré et l'absence de concessions de l'auteur qui ne nous épargne rien, de la saleté à la douleur, jusqu'à ce que parfois, le rire ou la grâce, à quelques endroits inattendus d'une vie vers le bas, viennent se loger.

     

    "Petit, t'avais en tête qu'il fallait tout avaler: le père, la mère, l'absence de distraction, l'horizon coupé. Tu la fermais. T'avais peur. Tout le temps. Tu regardais les lignes. Tu cherchais des lignes, des courbes, des trucs ronds, des fuites possibles. Tu traînais dans les gymnases vides. Tu suivais dans la cour les lignes de hand-ball et les lignes de foot comme si elles menaient ailleurs qu'au point de départ. Tu parlais à personne vraiment. Tu pouvais pas passer trop de temps avec les autres, principalement parce que t'avais peur. Puis tu pouvais pas passer trop de temps avec toi-même. Même seul dans le bain, à tracer des lignes inoffensives, tu rêvais qu'on vienne te chercher. T'avais peur partout.

    Ton père a renoncé à te parler parce qu'il sentait ta peur. Pas du même camp, depuis le début. Le fils d'un autre.

    Le fils d'une huître."

    (p.16)

    Et c'est aux éditions Quidam.

     

     

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