• De quoi sont-ils malades?

     

    Du 5 au 23 juillet prochain, nous allons commencer les répétitions de Maladie de la Jeunesse, de Ferdinand Brückner, un projet mené par Mathieu Gérin.

    La pièce se déroule en Autriche, en 1923, parmi un groupe de jeunes étudiants en médecine:


    "Une jeunesse éveillée qui n'a pas trouvé sa place est en danger de mort latent. Encore plus une jeunesse comme nous, après cette guerre_ là, la jeunesse elle-même devient une maladie". (Irène à Marie, acte II scène 3)

     

    Dans sa chambre, Marie se prépare à fêter son doctorat en médecine, à « enterrer sa vie de jeune fille », à passer à l’âge adulte. Dans cette pension autrichienne du début des années 20, gravitent étudiants et jeunes oisifs, nostalgiques de l’âge béni de l’enfance ou, au contraire, désireux de vivre enfin et de construire leur avenir.

    Dans le microcosme des jeunes gens éclairés qui se retrouvent chez Marie et Désirée, chacun a des opinions très tranchées, lucides et souvent cruelles, sur les autres et sur leur avenir : on entre dans la chambre d’une jeunesse qui se prépare à affronter le monde.

    Mais c’est très vite comme si la porte de la vie leur était refermée au nez. Quelque chose ne se produit pas, et la fête attendue n’a pas lieu : le petit-ami de Marie la quitte pour une autre étudiante, la médecine semble perdre tout intérêt pour chacun, préoccupé qu’il est à mettre de l’ordre dans ses propres sentiments, et la jeune bonne venue de sa campagne pour gagner sa vie sera séduite puis poussée au vol et à la prostitution. La pièce semble s’ouvrir sur l’effondrement des certitudes qui animaient encore les personnages : Bruckner, avec une écriture d’une grande précision clinique, nous entraîne au cœur de cette maladie de la jeunesse, et ce, non sans ironie, dans le milieu des étudiants en médecine.

     

    Avec lui, on se demande quelle est la nature exacte de la maladie qui semble empêcher les personnages d’accéder à un épanouissement, et les conduit au contraire à se refermer chaque jour un peu plus sur eux-mêmes , dans le huis-clos de leur chambre d’étudiant, jusqu’au suicide de l’une d’eux, Désirée, morte peut-être justement de ne plus rien désirer. Qu’est-ce qui fait que pour les personnages la sortie de l’enfance est la fin de la vie au lieu d’en être le début ? Qu’est-ce qui fait que Marie devra préparer l’enterrement de son amie, alors même que c’est sa vie de jeune fille qu’elle voulait enterrer ?

    Il y a quelque chose qui s’affaisse dans cette petite communauté, et fait que les personnages se replient sur eux et se coupent du monde. Nous assistons, scène après scène, à leur rupture d’avec leurs projets, leurs illusions, leur vie sociale et professionnelle. Quant à la vie politique, il n’en est pas directement question dans le texte, mais deux autres oeuvres de Bruckner, Les Criminels (1928) et surtout Les Races (1933), ancrent cette même jeunesse dans une époque en plein bouleversement, où la défaite de 1918, la crise financière et la montée du nazisme exacerbent le désarroi et la violence.

    Les personnages s’analysent les uns les autres avec une froideur et une ironie qui sont aussi leurs maladies, sans doute pour chercher à comprendre d’où provient leur propre vague à l’âme.

     

     

     

    « Nous les vagues?Préparer le terrain de jeu »
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