• Délimiter les territoires

     

     

    Délimiter les territoires

    [La maison de la famille B.]

     

    Entre Valence et Lyon, nous nous réunissons pour continuer à poser des jalons pour le spectacle à venir, pour le début des répétitions en septembre, pour que chacun ait toute la matière nécessaire pour travailler cet été, laisser décanter, infuser, arriver au premier jour de plateau avec l'impression d'une familiarité, d'avoir partagé un monde, de n'avoir "plus qu'à" l'organiser pour l'offrir au public.

    Quels sont, alors, les cadres qu'ils faut poser? Qu'est-ce qui aidera les acteurs, leur servira d'appui sans les enfermer? Qu'est-ce qu'il faut établir de façon sûre pour laisser la place et le temps au surgissement des surprises, à la naissance du spectacle?

    La question de la place, à laisser mais aussi à canaliser, diriger, cadrer, est la même pour l'écriture que pour le jeu. Voilà donc plus précisément mon travail: trouver un territoire qui soit propre au texte écrit, qui soit à la fois précisément en écho avec tout ce qui se construit par ailleurs (l'espace, les improvisations des comédiens, la lumière, le son, les costumes, les objets et tous les signes dont nous commençons à avoir une cartographie précise), mais en même temps jamais redondant.

    A ce stade du travail, il me paraît évident que ma place d'auteure n'est pas de "réécrire", "mettre en forme" ce que les comédiens proposent au plateau, mais plutôt faire frotter ce qu'ils amènent avec une parole différente, qui occupe un autre statut, qui surgisse et se pose en contrepoint, en écho amplifié, décalé: qui parle depuis un autre endroit.

    J'ai envie d'ébaucher la piste de la parole écrite comme étant celle de ce qui se passe "en dessous", ce qui bouillonne, brasse, s'agite sous les fondements de cette maison. Ce qui circule d'un personnage à l'autre et raconte un imaginaire collectif, avec ses fantasmes, ses peurs, ses images et ses champs lexicaux dominants: l'imaginaire d'une famille dans la première décennie du XXIème siècle, d'une communauté avec ses blessures propres et ses blessures partagées, celle de l'actualité, d'un monde qui questionne, agresse, dysfonctionne, face auquel l'individu se sent parfois impuissant, "déconnecté".

    A côté de la parole quotidienne, du "comment on se parle", l'écriture fonctionnera comme une série de percées, des geisers, des surgissements de mots, de rêves, d'obsessions conscientes ou non.

    Pour cela, il faudra se "brancher" (cette image de connexion, encore une fois, me parle terriblement) à l'air du temps, à ce qui circule des doutes, des angoisses et des certitudes, en partant du principe que nous (le nous de l'équipe artistique, des acteurs) portons en nous à chaque instant une part de ce qui traverse le monde, dessine la spécificité d'une époque. Nous sommes partie prenante des blessures et des béances chacun à notre échelle, "nous sommes tous potentiellement des faits divers", pas plus protégés que d'autres des ruptures et des bascules. C'est cette faille, commune, je le crois, à tous les vivants, cette fragilité, dont il faudra se mettre à l'écoute, se faire la chambre d'échos.

     

     

     

    « Un rapport de forceNo présent, de Lionel Tran »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :