• Des clous, de Tatiana Arfel

     

    Des clous, de Tatiana Arfel

     

     

    Je ne chronique pas tout ce que je lis, mais là, je t'avais promis de te tenir au courant, et de te confirmer que ce qu'écrit Tatiana Arfel ce n'est pas n'importe quoi, qu'il y a bien quelqu'un derrière le souffle et la maîtrise qui frappe à la première lecture.

    D'ailleurs, dans Des clous, la maîtrise (du style, de la langue, du littéraire) est moins flagrante que dans son premier livre (L'attente du soir), c'est même au premier abord très déroutant. Là où on était dans le conte affirmé, avec sa dimension poétique bien que déjà résolument sociale, on est dans l'actuel, le document, ce n'est que progressivement qu'on se rend compte du léger décalage, du grossissement des monstres, mais, malheureusement pour le "monde réel" sans doute pas tant que ça.

    Pour situer, Des clous c'est l'histoire des employés d'Human Tools, une entreprise qui vend aux autres entreprises des "outils" pour être plus performants, en gros la mise en place de programmes pour pousser les plus faibles dehors, un harcèlement rationnalisé pour débarrasser le travail de toute dimension humaine et rassurer les actionnaires.

    C'est un roman choral, où l'on suit chapitre après chapitre les pensées des principaux personnages. Six "non conformes", d'abord, à qui on fait croire à un entretien de remotivation pour mieux les saper complètement. Tout est attaqué: le physique, la personnalité, le langage... Je vous laisse découvrir en quoi ils sont "non conformes", mais il peut s'agir d'être trop imaginatif, ou mal dans sa peau et allergique aux cravates, ou bien simplement, pour une hôtesse, de ne pas pouvoir porter de talons. L'ancienne DRH, trop "humaine" fait partie des non-conformes, tandis que la nouvelle se fait un malin plaisir à pousser la cruauté le plus loin possible. Et tous les coups sont permis, surtout les plus bas et les plus inattaquables, pourvu que ce soit humiliant. Pour animer cet atelier, Human Tools embauche un comédien attiré par la stabilité d'une entreprise et fatigué de la vie de troupe. Il se prend au jeu jusqu'au jour où il comprend ce qu'il est en train de faire.

    Et là c'est le retournement, la mise en place d'un plan pour réparer les dégâts déjà commis chez chacun des six "non-conformes", et l'organisation d'une petite communauté loin des caméras de HT. Ils y apprennent ensemble à se désintoxiquer, à parler un autre langage que celui imposé par l'entreprise (un franglais de l'efficacité d'où doit disparaître la moindre trace d'affect), par le théâtre, la musique, la littérature, le conte. Ils essayent. Mais tous ne réussisent pas à échaper aux griffes de l'entreprise, et à leur propre peur.

    Encore une fois Tatiana Arfel se place en militante de la fiction, du conte, et je crois que ce qui me déboussole beaucoup dans son écriture, c'est le culot avec lequel elle y va. Elle n'a pas peur de faire de ses méchants des très méchants et de ses gentils des très gentils, parce que c'est un propos militant qu'elle porte, une énorme colère, une gueulante qui a le grand mérite d'exister malgré quelques facilités dans la fable ou dans la construction.

    Et si j'ai été moins éblouie par son style, c'est qu'elle place la langue au niveau de pensée de ses personnages, jamais au-dessus d'eux. Au point de reproduire le discours haché de Francis, comptable que le moindre changement peut rendre fou, ou le discours fleuri et imagé du jeune coursier immigré Roman. C'est donc bien la langue, en tant que garante de la fabrication d'une pensée, qui est au coeur de ce texte. Exploration des cerveaux et de leur grammaire propre. 

    Alors oui, j'ai trouvé parfois maladroites les choses trop explicites, le récit dont l'habileté cache mal les ficelles et dans lequel on sent une tentation de scénario ou même de théâtre qui ne va pas tout à fait jusqu'au bout, le fait de citer (trop à mon goût) ses sources et ses références plutôt que de nous laisser les deviner (1984, Le meilleur des mondes, les grands textes de résistance...); alors oui, c'est sans doute naïf de penser qu'on peut remettre en cause un système par l'art et l'humanité partagée, par l'écoute et l'entraide, mais c'est moi aussi ce à quoi je crois, et je pense qu'aujourd'hui il est nécessaire et responsable d'ouvrir nos colères et d'écrire des livres, de grossir le réel, de le tordre comme dans un conte, de mettre en garde et de défendre mordicus l'idée que d'autres voies sont possibles.

    La liberté, pour commencer.

    Et il faut une bonne dose d'audace et de talent pour relever le défi.

    Et en plus quand c'est chez Corti...

     

    Extrait du discours de Frédéric Hautfort, PDG de HT, chapitre 2, p.27:

    "Du sang vivifiant et neuf, donc, mais il arrive parfois, dans un organisme sain et fort, que du mauvais sang s'accumule, stagne, noircisse et grippe l'ensemble de la mécanique, et en ce cas il faut sortir ses guts et agir, ce que, comme toujours, j'ai fait. Les six collègues assis devant vous, Catherine, Laura, Sonia, Franck, pardon, Francis, et... oui Rodolphe et Marc, bien sûr, ces six collègues que j'en suis sûr vous appréciez, sont aujourd'hui pour nous ce sang noir que, comme dans l'ancienne médecine, nous allons saigner pour le remplacer par un sang clair, rouge, vif comme le reste de Human Tools, que nous allons saigner grâce à notre invité Denis ici présent, saigner et examiner, déterminer la cause du mal, puis filtrer et enrichir grâce à nos procédures excusives et sans échec à ce jour.

    Que personne ne s'inquiète, ça ne fait pas mal, ah ah ah, notre maître mot, notre key concept reste la rationalité, qui irriguera un programme innovant en quatorze points et six mois, au terme duquel chacun réintègrera son poste, frais et dispos. Entretemps vous serez tous les six soit mis en binômes afin que vos actions quotidiennes soient évaluées, soit soumis à un random contrôle selon les voies habituelles, enregistrement et traçage informatique ou via témoignage de vos collègues, puis mise en diagramme et rapport statistique, pour notre information."

     

     

     

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