• Des mots d'Emma

     

    Après le Bal

     

    Regarde-moi, Charles.

    Tu te démènes, à arrondir mes angles, avec tes mains comme au flanc des vaches, tu me gardes dans ton giron, tu m’engraisses en me parlant de ton amour de la campagne, tu me prends le bras à la promenade et il faut bien que je te suive, dans les flaques de boue il faut bien que je m’enfonce, et mes pieds me trahissent en se chargeant de boue. Je brûlerai tous les souliers salis, qui pourraient laisser voir que parfois je te suis dans les chemins de terre, quand tu me tiens le cou juste au dessus des marécages.

    Regarde-moi. J’oublierai ce dans quoi nous nous sommes vautrés jusque là, défaite après défaite et les champs de bataille foulés par les sabots des vaches plutôt que par ceux des chevaux. J’oublierai les déglutitions lourdes dans le silence de nos soirées, les assauts de ta peau froide quand je croyais pourtant la mienne plus glacée. J’oublierai ton sommeil lourd, tes tentatives pour m’amuser, j’oublierai les journées seule à ma fenêtre si tu me regardes, si tu comprends de quelle histoire je veux être le personnage : n’as-tu jamais entendu parler de flambeaux, de chevaux blancs qui paraissent flotter, qui soulèvent du sol des carrosses comme en verre, n’as-tu jamais entendu parler de la finesse du cristal, des mains blanches à s’en casser, des danses comme entraînées par le vent, de la blondeur des hommes jeunes et du souffle des corps unis ?

    Regarde-moi et comprends, comme d’autres êtres sont capables de beauté, de ne jamais croiser la crasse, de ne rien démolir, de ne laisser sur aucun verre aucune trace de gras, de ne peser rien quand ils marchent sur la neige, de ne connaître le sang que pour leur monter au joues, le vin pour célébrer, la bouche pour couvrir les dents étincelantes.

    Je veux être de ces oiseaux précieux qu’on voit dans les serres, qui jamais n’ont affaire avec les flaques, et non pas des moineaux comme tu dis que je suis, et qu’on trouve gelés morts tout le long des fossés. 

     

    (Le Bal d'Emma, extrait du texte, mai 2012)

     

     

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  • Commentaires

    1
    nO_Ch
    Jeudi 7 Juin 2012 à 22:41
    nO_Ch

    Un éclat de boue empreint de poésie. Un désespoir qui palpite dans le regard et dans les mots. Merci pour cet extrait d'écriture vibrant.

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