• Description d'un combat, de Maguy Marin

     

     

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    Ce blog n'a pas pour vocation de critiquer les spectacles que je vois, ni même toutes mes lectures, mais plutôt de parler de la fabrique des projets, des "moteurs", comme je l'écrivais dans le premier billet. Si j'ai envie de parler de Description d'un combat, de Maguy Marin, présenté au CCN de Rilllieux-la-Pape après sa création à Avignon en 2009, c'est parce que cette expérience boulversante esthétiquement et artistiquement me parle profondément de ce que doit être, pour moi, aujourd'hui, un projet artistique, qu'il soit un spectacle, un texte, une oeuvre plastique...

    Dès les premières minutes, j'ai compris que se passait sous mes yeux ce que j'essaye de faire quand j'écris un texte, sans forcément y arriver: je voyais un objet artistique prendre son autonomie, "tenir tout seul" sans appel aux catégories, aux genres, au références. Contenir en lui-même sa totalité, sa mécanique interne dictée par rien d'autre que par la nécessité de sa propre forme.

    C'est à dire. Que Description d'un combat n'est que cela, emprunté au beau titre de Kafka: une desciption lente et précise, par des outils qui lui sont propres, des guerres qui se sont superposées et ont fait notre histoire. Que Description d'un combat n'est peut-être pas de la danse, n'est certainement pas du théâtre, est peut-être de la peinture, est sans doute de la musique, est tout ça à la fois, est une performance, est une installation d'art contemporain, n'est bien sûr rien de tout ça.

    Mais c'est ça qui importe. Et c'est à ça que se sont heurtées toutes les critiques en 2009, reprochant aux danseurs de ne pas danser, et de ne pas être non plus des comédiens, de ne pas jouer le texte. Je regardais le spectacle avec tout ça en tête et je me disais qu'il n'aurait surtout pas fallu tirer les textes vers une interprétation, tout l'équilibre précaire et précieux du spectacle en aurait été bouleversé. La seule chose qui peut tuer ce spectacle, c'est d'essayer de le faire entrer dans une case.

    En même temps que je rédigeais cet article, je lisais l'interview de l'écrivain Claro parue dans l'avant-dernier numéro du Matricule des anges (n°116). Je n'ai pas encore lu son roman, Cosmoz, mais ce qu'il dit de l'écriture rejoint la réflexion en cours. A l'intérieur même de sa propre oeuvre, il faut se battre contre les catégories, les attentes. Ne céder qu'à l'exigence de l'objet-même, sa nécessité propre:

    "Il s'agit (...) de produire un texte qui soit à la fois autonome structurellement (qui n'emprunte pas sa forme à des gabarits préexistants) et pertinent organiquement (qui fonctionne avec les autres textes et le fantasme historique).

    (...) Ce qui se passe, c'est que l'écrivain commence à se faire une idée mentale de son lectorat et se met à écrire pour lui, inconsciemment. Mais ça fait des censures.

    Pour moi, le livre n'a pas de lecteurs à l'origine. C'est lui-même qui va fabriquer son lecteur. Le lecteur ne sait pas ce qu'il va y trouver et il doit apprendre à lire chaque livre. J'aime bien qu'un lecteur de mes livres ne sache pas comment faire et que ce soit la lecture qui le lui apprenne.

    (...) Au début le livre est un objet mécanique, mais ensuite, dans l'écriture, il y a un changement de régime et il devient organique. Tu vois presque ton livre marcher tout seul, parce qu'il est devenu un organisme vivant qui va créer se propres voix."

    Pourquoi en serait-il autrement pour le spectacle vivant? Revenons à Maguy Marin. J'ai vu sur scène, pendant une heure, un tableau se modifier imperceptiblement, j'ai vu un groupe marcher en choeur sur la trace de ses ancêtres, j'ai vu du sang et la pétrification ultime, j'ai entendu les légendes qui nous façonnent et la violence crue des corps déchirés. J'ai beaucoup pensé à tout ça, je me suis demandé si j'étais conquise d'avance parce que je connais le travail de Maguy Marin et que je suis sa démarche, parce que j'aime le fait qu'elle aille jusqu'au bout dans ses recherches et ne se censure pas. Mais j'ai aussi été physiquement prise de frissons quand la première armure est apparue, quand sous la dorure j'ai vu le premier cadavre. 

     

     

    Qui a peur de Virginia Woolf?

     

    [Photos: le CCN de Rillieux-la-Pape, de nuit]

     

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    Samedi 16 Octobre 2010 à 18:47

    J'avais beaucoup aimé ce spectacle, sans avoir jamais vu le travail de Maguy Marin auparavant. Des images continuent à me hanter, plus d'un an après. Pas facile, mais passionnant.

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