• Dino Egger, d'Eric Chevillard

     

    dino egger

     

    Redire que ce blog n'a pas vocation à chroniquer, et encore moins à critiquer ce que je lis, d'autant qu'il y a souvent conflit d'intérêt entre mes lectures et les projets sur lesquels je travaille. Mais quand même. Il y a des lectures qui tiennent lieu de moteur, de vent frais, d'enthousiasmante stimulation quand on cherche soi-même à assembler les idées éparses pour fabriquer un objet qui tienne debout. La lecture des textes d'Eric Chevillard, son blog comme ses romans, sont des sources de joie littéraire inépuisable, et le petit dernier, Dino Egger, ouvre l'esprit, creuse des vertiges de pensée et renforce encore si c'est possible, l'estime que j'ai pour son auteur.

    Après Choir, Chevillard confirme qu'il est un aventurier, mais ce n'est plus l'espace qu'il cartographie ici, l'espace imaginaire d'une terrible contrée avec sa nature et ses lois inventées de toute pièce, c'est le temps cette fois, l'Histoire avec sa grande hache, que le narrateur de Dino Egger, le très consciencieux Albert Moindre, sonde, creuse, fouille sans relâche. Mais l'Histoire en creux, l'Histoire en pied de nez, l'Histoire à travers un personnage dont on n'a absolument aucune trace.

    Et voilà la moteur qui m'intéresse, la façon de concevoir une oeuvre littéraire qui me parle: Albert Moindre ne lâche pas l'objet de son investigation acharnée: l'étude d'un génie qui n'a jamais existé, Dino Egger, et les conséquences qu'auraient pu avoir son existence et ses trouvailles sur la vie des hommes. Eric Chevillard ne lâche pas non plus, et bâtit un roman sur une figure de style, l'énumération, l'accumulation, la liste. Il passe en revue les époques et les champs du savoir. Portrait en creux de l'humanité, et bien sûr du complexe d'infériorité du modeste Albert Moindre, qui serait prêt à se faire disparaître lui-même pour laisser sa place dans le monde au tant attendu Dino. Le roman est un long glissement d'une hypothèse à l'autre, un cerveau en pleine recherche passé au scanner et douloureusement disséqué, d'impasse en impasse, de contradiction en contradiction, de découragement en découragement.

    Autre moteur, dont on ne se lasse pas dans l'oeuvre (ce que j'aime le plus sans doute chez Chevillard, c'est qu'il nous fait malicieusement voir les ficelles de la construction, mais elles sont belles!), c'est la puissance poétique de la liste qu'il dresse des inventions possibles de Dino Egger, 126 propositions qui viennent rythmer le texte, nous replacer du côté de l'enthousiasme d'Albert Moindre, et qui sont autant de piqûres de jubilation poétiques. Une page au hasard (p.45):

     

    "54) Une traduction fidèle et désopillante de la Bible.

    55) L'art de repousser dans le grand âge déjà accablé de maux et n'aspirant qu'au soulagement du trépas les maladies infantiles qui affectent péniblement de petits êtres bouillonnants de vie et de joyeux desseins.

    56) Le défroisseur de nerfs

    57) L'eggermètre (?)

    58) Le dernier mot"

    ou encore p. 123:

    "122) La poursuite des travaux de Darwin avec moins de complaisance et plus de pénétration, aboutissant à la conclusion que la tarentule descend de l'homme, qu'elle est sa main devenue si habile tueuse qu'elle n'a plus besoin du bras."

    Et puis, autre petit bijou dans la malle aux trésors qu'est ce roman, un texte en italique, document trouvé par Albert Moindre, journal de bord qu'il ne sait s'il doit attribuer à Dino Egger, un petit roman dans le roman, une déclinaison du thème principal sous une autre forme, "à la recherche d'une vie héroïque au milieu des petits riens". Ce journal de bord, tenu par un illustre inconnu, reprend tous les codes du récit d'aventure, des missions secrètes, des groupuscules clandestins, de l'action discrète, de l'insurrection qui aimerait bien venir, tout en décrivant des actions du quotidien, des amitiés et des peines de coeur, toutes les choses les plus communément partagées.

    "6 septembre

    Temps affreux. L'occasion était trop belle. J'ai envoyé Hazel acheter un parapluie. Petit à petit, nous complètons notre équipement. Certaines choses nous manquent encore, et, au nombre de celles-ci, des objets de première nécessité, du Scotch, de la ficelle. En revanche, et c'est important, nous avons tout un lot de boutons dans une vieille boîte métallique qui contenait à l'origine des galettes au beurre et dont le couvercle s'orne d'une reproduction des Champs de coquelicot de Monet. Je pense qu'il pourrait aussi être bon de disposer d'un stock d'élastiques. Il en existe plusieurs tailles, plus ou moins larges. ça peut servir.

    7 septembre

    Ajouter sur la liste: des trombones!"

    (Pages 70 et 71)

    J'aime ce petit encart dans le roman, il me touche particulièrement et me parle de la véléité à être un héros, dans le choix des mots pour mettre en scène sa vie. Il y a quelque chose profondément en lien avec l'enthousiasme enfantin à s'inventer des aventures à partir de rien. Et le talent de Chevillard est d'en faire, dans chaque ligne, de la littérature tout en souriant de ses personnages. L'auteur du journal est du côté d'Albert Moindre, un monsieur tout le monde qui ne changera pas la face du monde, mais qui contribuera quand même, peut-être, à le rendre un peu plus humble, un peu plus tendre, et chapeauté à chaque instant par de beaux idéaux humanistes.

    Oui, en fait voilà, Chevillard se met en scène en train d'écrire comme un humaniste, dans la position de celui qui, à sa table de travail, approfondit la connaissance humaine, avec l'ambition de tenir le monde dans une phrase, et bien sûr avec le sourire (franchement drôle ou plutôt mélancolique), sur la vanité d'une telle entreprise.

     

     

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  • Commentaires

    1
    Mardi 17 Mai 2011 à 08:19

    Tu en parles très bien. Dino Egger m'a paru moins "abouti" que Choir, mais beaucoup plus émouvant, flirtant entre légèreté et désespoir, entre trivial et grandeur. 

    2
    Mariette Profil de Mariette
    Mardi 17 Mai 2011 à 10:32

    Oui j'ai relu ensuite ta chronique pour "vérifier" que je n'étais pas passé à côté d'un élément essentiel, mais je crois que nous avons été touchées par les mêmes choses. Je ne sais pas s'il est moins "abouti" que Choir, mais c'est vrai que l'entrée n'est pas la même, un peu plus ardue, peut-être plus abstraite?

     

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