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    Emma est morte

    Photo de répétitions / (c) Jean-Louis Fernandez

     

     Dernier extrait des textes d'Elle brûle, spectacle de la Cie des Hommes Approximatifs mis en scène par Caroline Guiela Nguyen, que vous pouvez voir au théâtre national de la Colline jusqu'au 14 décembre. (puis à Dijon puis à Saint-Etienne puis à plein d'autres endroits on espère la saison prochaine...)

    D'autres extraits ici.

     

    Emma:

    Emma est morte. Emma s’est tuée. Emma ne vous répondra pas, elle ne peut plus répondre de rien. De rien Monsieur. Elle repose en paix. Elle a enfin trouvé la paix. Elle est allongée, là, elle a l’air si calme tout d’un coup. Elle a l’air si douce. Elle a mis du sang partout. C’est le voisin qui l’a trouvée. Les pompiers sont arrivés peu après. Je ne sais pas qui a nettoyé le sang. Il faudrait que je demande ça, qui s’est occupé de nettoyer le sang. J’espère que ce n’est pas Charles qui a épongé son sang. J’espère que sa fille n’a pas vu son corps tordu, les flaques de sang. Elle s’est ouvert les veines, elle a dû perdre connaissance tout doucement, comme on s’endort. Je ne sais pas à quoi elle a pensé juste avant de mourir, à moitié étourdie. J’espère que c’était beau. Elle était dans son bain. On l’a retrouvée nue. On l’a soulevée doucement. On a pris soin d’elle. On a coiffé ses cheveux. On lui a mis sa plus belle robe.

    Je suis désolée Monsieur.

    Elle ne vous répondra pas.

     

     

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  • Je ne fonctionne plus très bien

     Pierric Plathier dans le rôle de Léo / Photo de répétitions (c) Jean-Louis Fernandez.

     

    Léo :

    Je n’arrive toujours pas à dormir, Emma, même avec un ou deux Donormyl tous les soirs, même en buvant un petit verre pour m’assommer un peu.

    Il y a des hommes pour qui l’amour c’est évident, ils ne réfléchissent même pas, ils savent, mais moi ça me met dans des états… Je ne sais pas pourquoi.

    Je crois qu’il faut qu’on arrête là, qu’il faut retrouver le sommeil.

    Il faut que je trouve d’où ça vient, à quel moment quelque chose s’est cassé, quelquefois je me dis que c’est peut-être un burn-out.

    Comme si mes circuits avaient cramé, d’un coup, et que je ne fonctionnais plus. Peut-être que certaines personnes peuvent endurer plus de choses que d’autres, peut-être que certains hommes supportent mieux les guerres. Moi, je ne fonctionne plus très bien, Emma, je ne fonctionne plus très bien.

     

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  • Est-ce que je suis un chien?

    Alexandre Michel dans le rôle de Damien, Jean-Claude Oudoul dans le rôle de Charles et Margaux Fabre dans le rôle de Camille

    Photo de répétition / (c) Jean-Louis Fernandez

     

    Extrait d'une des parties écrites du spectacle (3):

     

    Damien:

    Est-ce que je suis un chien ? Est-ce que je suis un chien ?

    Je me suis dit que peut-être j’étais un chien, que vous aviez raison, alors je suis rentré chez moi et je me suis regardé dans la glace. J’ai regardé tout mon corps. J’ai écouté le son de ma voix. J’ai aboyé devant la glace. Je me suis regardé très longtemps dans les yeux, ça pleurait comme un homme, mais peut-être que les chiens aussi pleurent.

    J’ai cherché sur ma peau, dans mes poils. J’ai cherché à quoi on reconnaissait un petite vie de merde, une petite vie de chien. J’ai cherché dans chaque petite cicatrice, dans la couleur de mon sang. Je me suis roulé en boule en attendant une réponse.

    Je me suis mis à fuir les hommes par peur du coup de pied, par peur des ordures qu’on vous jette au visage.

    Mais il ne faut pas être un animal, pour avoir des mains qui réparent, des mains qui aident à tout.

    Si j’étais un animal, Monsieur Bauchain, je ne serais pas là : j’aurais couru dans la forêt pour hurler à la mort, pendant des jours j’aurais crié, j’aurais pleuré, j’aurais cherché une clairière où disparaître, où ne plus faire peur à personne, à personne.

     

     

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  • Les trous noirs

    Photo de répétitions / (c) Jean-Louis Fernandez

     

    (Extrait d'une des parties écrites du spectacle Elle brûle, 2)

     

    Emma:

    Personne ne voit rien mais c’est moche. C’est monstrueux. Et en ce moment même, c’est en marche, en mouvement. Ça se multiplie, ça sort de nulle part. Et ça va s’étendre, ne pas arrêter de s’étendre. C’est comme un trou noir, de plus en plus profond, qui grandit, qui se métamorphose. Chaque jour c’est une nouvelle forme, on ne peut jamais l’apprivoiser, on ne peut jamais s’y habituer, tu comprends ? Il n’y a jamais de repos, il n’y en aura plus jamais. Ça a commencé depuis longtemps, avant même qu’on y pense. C’était peut-être minuscule au tout début. Un tout petit dérèglement. Si ça se trouve, ça a commencé dans un moment joyeux. Un étincelle, et l’expansion est lancée, la grande explosion, et c’est en train d’aspirer tout ce qui est vivant. Mais moi je ne veux pas que ça m’aspire, mais moi je veux rester debout.

     

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  • Qu'est-ce que ça fait, un homme?

    Jean-Claude Oudoul dans le rôle de Charles

    Photo de répétitions / (c) Jean-Louis Fernandez

     

    Extrait d'une des parties écrites du spectacle Elle brûle (1)

     

    Alors ?

    Qu’est-ce qu’on fait ?

    On en est où maintenant ?

    Qu’est-ce que ça doit faire, un homme ?

    Je te frappe ? Je commence par là ? Un poing dans la gueule et on n’en parle plus ? Ce serait assez clair, ça ? Ce serait rassurant pour tout le monde?

    Je te provoque en duel ? Je loge une balle dans ta poitrine, et j’attends que tu sois par terre pour poser le pied sur ta tête ?

    Non mais dis-moi, franchement, qu’est-ce que je dois faire ?

    Est-ce qu’il faut hurler ? Est-ce que ça serait bien ? Est-ce que ça serait noble ?

    Qu’est-ce qui est attendu d’un homme, hein ? Qu’il lave l’honneur, qu’il purifie? Qu’il s’occupe de violence sur plusieurs générations ?

    Est-ce qu’il faut que je me mette à haïr tout le monde, par principe, par précaution ?

    Qu’est-ce qu’on fait ? Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?

    On discute entre hommes ? On se prend un verre, on se regarde dans le blanc des yeux, on règle ça à l’alcool fort ?

    Alors ? C’est marqué où ? C’est quoi le mode d’emploi ?

    Est-ce qu’au contraire ce serait plus décent de tout quitter la tête basse ? De disparaître à mon tour parce qu’on a fait injure à ma virilité ? Il faut me le dire, si c’est ce qu’il faut faire.

    Est-ce qu’il faut m’effacer ? M’excuser de vivre ? Me trouver un désert? Compter les jours qui me restent en dessinant des traits sur les murs d’une grotte ?

    Je peux me taire à jamais, aussi, si c’est mieux, ou au contraire avoir un mot pour remuer un couteau dans chaque plaie.

    Qu’est-ce que ça fait, un homme ? ça serre les dents ? ça serre les poings ? ça reste digne ? ça reste droit ? Ou bien ça continue comme si de rien n’était, « ça vous fera vingt-trois euros, madame Machin, et oui on dirait qu’il va faire de l’orage » ?

    Ça ignore, un homme ? ça ricane, un homme, c’est au-dessus de ça ? ça s’en fout, un homme ? C’est invincible, un homme, c’est ça ? ça cache ses blessures comme des parties honteuses, ça garde le front haut, l’œil sec ?

    Dis-moi, qu’est-ce que fais ? Parce que moi je ne sais pas, vraiment, moi je ne sais pas.

     

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