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    Tous ceux qui tremblent

    (Ruth Nuesch dans le rôle de Lise, et Jean-Claude Oudoul dans le rôle de Charles, photo de répétitions)

     

    Plus que l'histoire d'une femme, et malgré le "elle" du titre, Elle brûle est l'histoire d'une communauté, d'une cellule familiale et de ceux qui gravitent autour, d'un foyer et de la façon dont il protège de la violence du monde ou révèle au contraire les vides et les fragilités.

    Séquence après séquence, le spectacle méthodiquement explore les relations entre les êtres, la petite économie du réconfort et de la violence.

    Ceux qui composent le foyer tentent par tous les moyens d'en préserver le calme, la jovialité, ou simplement les petits rituels qui structurent la vie ensemble, et fait que le monde extérieur n'aura pas de prise, et qu'on se tiendra chaud en hiver.

    Et puis il y a les intrusions, Lise qui vient partager de quotidien de son fils et de sa famille, Damien à qui on fait sentir qu'il ne fait pas partie du cercle et qui continue à préserver, aider, réparer (au sens propre et figuré) cette maison, cette famille qu'il aimerait être la sienne. Léo, qui par ses départs, ses retours, ses propres fragilités fait s'ébranler l'édifice du couple et des convenances.

    Chacun dans cette communauté est porteur du bruit du monde, celui des années 2010 et de toutes les images et terreurs qui structurent l'inconscient collectif. Les maladies qui courent, réelles ou métaphoriques. Chacun négocie avec la violence qui l'entoure et la difficulté d'être soi.

    Alors parfois, ça jaillit, ça explose, de façon maladroite ou terrifiante, et jamais au bon endroit, et jamais sur la bonne personne. Ça dévie, ça prend de mauvaises décisions, des chemins de traverse. Ça se prend dans les engrenages des dettes, des mensonges, des incapacités à se dire les choses en face, à désamorcer les bombes, à calmer la machine. Ça tremble, la communauté humaine, et ça vit comme ça peut, ça tire dans le tas, ça blesse, pour ne pas être blessé.

     

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    Notre fabrique

     

    A ce stade du travail, où le processus de création se précise jour après jour, et où tout en même temps le spectacle commence à être annoncé dans les lieux où nous jouerons, à sortir du secret (relatif) où nous le tenons depuis deux ans, à ce stade où il faut ouvrir un peu l'atelier où ça se fabrique, le plateau et son bord-tout-près, il est important de revenir sur la façon dont prend corps Elle brûle, de zoomer sur le fonctionnement de la recherche commune.

    Pendant deux ans, nous avons avancé autour de Caroline à la fabrication d'un univers commun, en circonscrivant le coeur des choses, les endroits sensibles qui cristallisaient à la fois ce qui nous paraissait essentiel à partager aujourd'hui autour de l'univers d'Emma, et à la fois un désir de théâtre, une esthétique.

    Au premier jour des répétitions, nous avions dans les mains la formidable machine à jouer qu'est la scénographie d'Alice Duchange, mais aussi tout un "hors-champ": biographie des personnages, chronologies, détails, anecdotes, images, ancrages dans le temps et dans l'espace, dans le monde contemporain. A partir de toute cette matière, que nous avons appelée "Bible" en référence à la façon dont travaillent les scénaristes de série en recensant tous les possibles, plus qu'à un quelconque évangile, les comédiens ont improvisé, ils se sont inventé une mémoire commune, ils ont traversé des pans entiers de la vie de leurs personnages, ils sont devenus les habitants de cet espace, de cette histoire.

    Nous entamons maintenant la phase de construction du spectacle, celle où il faut renoncer à faire entrer le monde entier sur un plateau, et en même temps pousser encore plus loin la précision, le détail de la machine. Aller au coeur de ce projet de théâtre qui donne aux détails, à chaque objet, à chaque geste, une place décisive.

    Chaque scène se trouve d'abord par des improvisations, à l'intérieur de ce cadre fictionnel précis, et autour d'un enjeu clair, d'une tension, d'un "centre". Parfois, j'amène en amont quelques lignes de texte, parfois un passage écrit arrive après que nous ayons trouvé la scène, en soutien de ce qui se joue, pour aller un tout petit peu plus loin, pour aller un tout petit peu ailleurs, pour venir au secours du personnage avec des mots à mettre sur quelque chose qui déborde, qui se formule à l'instant même où ça jaillit. D'autre fois, les mots sont ceux amenés par le comédiens, et d'autres fois encore, un tremblement suffit.

    Nous filmons tout ce qui se passe au plateau, pour pouvoir retrouver les moments justes, les charnières, et s'y appuyer pour construire. Construire un canevas déjà plein de la mémoire commune du travail, de l'écriture collective dans le temps-même de la répétition.

     

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    Ce qu'il y aurait de pire c'est de ne plus y croire

    (Dans la maison des Bauchain, détail.)

     

    Nous entamons la troisième semaine de répétitions d'Elle brûle. Les premières semaines de travail ont été impressionnantes de concentration, de précision, d'invention, sur le plateau, et tout autour pour donner naissance à une famille et l'ancrer dans un monde.

    Depuis le bord du plateau aussi, maintenant, nous nous sentons chez nous, sursautons à chaque intrusion, à chaque décalage.

    J'ai l'impression que nous fabriquons un spectacle ultra-sensible, le spectateur, sans doute, sera aussi mis en position d'être très actif, affectivement autant qu'intellectuellement. Chaque geste demandera à ce qu'il l'investisse de sa propre expérience, chaque mot sera un miroir, qui fait que quand Emma tremble, on tremble aussi, quand le système familial déraille on n'est pas loin de croire que c'est la fin du monde.

    Voilà une première intuition sur la théâtralité qui se dessine. Avoir inventé notre façon de travailler fabrique aussi une esthétique qui est propre à ce spectacle, et qui, presque, prend par moments son autonomie. Impose sa propre mélancolie, son propre dosage de douceur et de violence.

    Emma Bauchain, dans sa maison, traverse les années, les moments où elle est en prise avec le monde, puis en déprise totale, en réaction, en tentative désespérée d'action.

    Emma Bauchain reçoit beaucoup, les visites, les coups de téléphone adressés à son mari, les nouvelles de l'extérieur. Elle négocie avec tout ça, se positionne comme elle peut.

    Il faudrait que le spectateur, comme elle, croie dur comme fer à toutes ses tentatives. Et que l'inconcevable le soit vraiment lorsqu'il arrive.

    Parfois, Emma répond, prend la situation sur ses épaules, et dit, comme à cette femme au téléphone: "Ne lâchez pas, ne lâchez rien du tout, ce qu’il y aurait de pire c’est de ne plus y croire".

    Alors elle repart dans le monde. Jusqu'à ne plus pouvoir.

     

     

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    Top départ

     

     

    Aujourd'hui les répétitions commencent. Le temps change de densité pour un nouveau voyage. L'équipage est en partie le même, en partie renouvelé. En juin 2012, nous avions laissé nos personnages à la fin d'une soirée d'anniversaire dont la surprise manquait quelque peu son but, où l'étrange et le violent venaient tordre l'ici et maintenant des trente ans d'Emma. C'était Le Bal d'Emma. Chantier partagé, investi, première découverte des tensions et des liens d'un univers inventé à mesure, précisé et déformé, dans le dialogue permanent entre le réel et ses distorsions subjectives, grotesques ou douloureuses.

    Aujourd'hui nous n'écrivons pas la suite. Nous recommençons. Ailleurs. A l'instar d'Emma nous recomposons avec nos obsessions. Attaquons le chantier sous un autre angle. Nous nous faisons enquêteurs, décortiqueurs des silences humains, des dénis, des aveuglements, des vitrines sociales, des quêtes désespérées d'une place au soleil.

    Aujourd'hui nous prenons Flaubert à rebours. Là où il faisait roman d'un fait divers, nous revenons à la source: la vie brute et ses bascules, la fascination pour ce qui dérape tout à côté de nous, le meurtre chez les voisins, le suicide de qui nous adressait chaque jour un sourire à la sortie de l'école. De l'écho d'un roman nous tenterons de fabriquer du vrai. Nous nous inscrirons dans le paradoxe.

    Nous commençons une enquête. Nous ne détenons aucune vérité. Aucune omniscience que celle de notre empathie, de nos projections, de nos suppositions, de nos tentatives. Et si l'on se trompe on cherche encore. On recommence. Notre spectacle aura sans doute la mémoire éclatée, embrouillée, contradictoire. Les scènes ne seront pas d'accord les unes avec les autres. 

    Nous commençons l'expérience. D'une mise en tension entre un microcosme familial et le monde dans lequel nous vivons, ses violences sous-jacentes, ses peurs, son obsession d'une fin imminente. Nous verrons comment tremblent ensemble le cosmos, la télévision, et le repas du dimanche. Comment des fortunes se font, quand à côté un homme un beau matin se réveille dans les ruines et n'a pas les mots pour le comprendre.

     

     

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    Et puis chaque jour ou presque, quand elle trouve le temps dans sa journée, quand elle en a la force, l'envie, le désir, Emma aussi tient son blog. Se livre, lance quelques bouteilles dans la mer de sa solitude. Moi je la suis de loin, j'attends de ses nouvelles. Allez lui rendre visite, ça lui fera plaisir, je crois.

    C'est là.

     

    C'est moi

     

     

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