• Elle brûle dans Le Monde

    Elle brûle dans Le Monde

     

    Brigitte Salino signe aujourd'hui un bel article sur Elle brûle dans la page culture du Monde.

    Voici l'article dans son intégralité, en attendant de pouvoir y avoir accès en ligne ou sur papier:

    "Légende de la photo: Emma (Boutaïna El-Fekkak), taraudée par un mal de vivre indéfinissable. (c) JEAN-LOUIS FERNANDEZ


    C'est un beau matin. La lumière du soleil entre dans la maison où Charles, sa femme Emma et leur fille Camille prennent le petit déjeuner. Ils sont joyeux, un peu taquins entre eux, comme on peut l'être dans une famille où tout va bien. Et puis, il y a une bonne nouvelle : Emma a trouvé du travail. Elle va commencer le jour même.

    A voir la cuisine américaine ouverte sur le salon, le couloir et les chambres, au fond, on sent bien que rien n'est riche sans que rien ne manque, dans cette maison comme une autre, où Emma reste seule, à boire son café, quand Charles part emmener Camille à l'école, avant d'aller à son cabinet de médecin. Mais quand Emma se met devant l'évier, et qu'elle se lave les mains, longuement, trop longuement, le regard tourné vers la fenêtre, on pressent que quelque chose ne va pas.

    LES HOMMES APPROXIMATIFS

    Qui est-elle, cette Emma ? Une femme d'aujourd'hui, dans la province française. Mariée, mère, et seule. Elle se consume de l'intérieur, sans que son entourage ne s'en rende compte. Téléphone en parlant à voix basse, en arabe, par moments. Invente qu'elle va au travail, alors qu'elle reste chez elle, prend des amants et dépense beaucoup d'argent. Oui, c'est bien une Emma Bovary. Non, ce n'est pas l'Emma Bovary de Flaubert.

    Elle vit ici et maintenant, et le portrait qu'en donne Elle brûle, au Théâtre national de la Colline, ne cherche pas à porter le roman à la scène. Il s'en inspire d'une manière magnifique, qui permet de découvrir un collectif avec un de ses tout premiers spectacles.

    Ce collectif s'appelle Les Hommes approximatifs, en référence au titre du poème de Tristan Tzara, L'Homme approximatif. Il a été fondé en 2009 par Caroline Guiela Nguyen, une jeune femme (32 ans) qui a étudié la sociologie avant d'intégrer la section mise en scène de l'Ecole du Théâtre national de Strasbourg. Elle n'a jamais eu envie de jouer.

    COMME UNE PEAU DE CHAGRIN

    Ce qu'elle aime, c'est regarder, être à l'extérieur et organiser. En la matière, elle mène un travail de fond avec ses camarades. L'idée de Elle brûle est venue après la lecture de Flaubert, au cours d'un voyage au Vietnam, où Caroline Guiela Nguyen accompagnait sa mère. Dans un premier temps, Les Hommes approximatifs, qui sont installés à Valence, dans la Drôme, ont mis en place un petit spectacle, Le Bal d'Emma, qui se jouait dans des salles des fêtes de village. « Assis à des tables, le public assistait au bal où Charles avait emmené Emma, pour ses 30 ans. Rêvant de mieux, elle jugeait l'endroit médiocre », raconte Caroline Guiela Nguyen.

    Dans Elle brûle, il n'est même pas sûr qu'Emma juge sa vie médiocre. Elle n'arrive tout simplement pas à la vivre. Ce qui l'en empêche ne vient pas d'une mélancolie, mais d'un « rien » qui l'enveloppe tout entière, comme une peau de chagrin dont elle ne sait comment se défaire. D'où ses gestes qui flottent, ses mains qu'elle lave trop, ou qui volettent dans l'espace.

    On pourrait la croire simplement distraite, cette Emma dont le mari accepte tout. Sait-il ou ne sait-il pas ? Veut-il se protéger, et protéger sa propre vie, cette femme qu'il aime, cette famille qu'il a voulue ? A chaque mensonge d'Emma, il répond par un « Ah bon » si laconique qu'il vous fend le cœur. Parce que vous, spectateur, vous savez, et vous voyez : Emma avec son amant, Camille avec son baby-sitter qui sort de la chambre de la fillette, vêtu d'un pyjama du père. Et la mère de Charles avec ses longs cheveux blancs, qui arrose ses plantes et se persuade que son mari mort va arriver par le train.

    Ce qui est magnifique, dans Elle brûle, c'est à quel point tout est suggéré, dans la succession de tableaux qui composent le spectacle. Ils s'enchaînent si bien que l'on a l'impression de s'immerger, comme on le ferait dans une forêt profonde, dans un paysage imprégné par l'épaisseur du temps qui tisse les drames secrets d'une famille. Cela tient à une longue préparation, deux ans, dont Les Hommes approximatifs se sont nourris.

    Cela tient aussi au talent de Caroline Guiela Nguyen. Cela tient enfin au jeu remarquable des comédiens, qui laissent transparaître, au meilleur sens du terme, ce que les personnages sont : des hommes approximatifs. Comme chacun d'entre nous, dont Elle brûle, qu'on ne saurait trop conseiller d'aller voir, renvoie un miroir, avec une grâce inquiétante. Ou, au choix, une inquiétude gracieuse."

     

    « Où Carcasse est un feuilleton qui avance inéluctablement vers le mondeQu'est-ce que ça fait, un homme? »
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