• Emma, Diane

     

     

     

    Chère Emma,

    Nous nous sommes mis, pendant deux jours, autour d'une table, à nos différents postes de mise en scène, écriture et dramaturgie, scénographie, costumes et son, pour commencer ensemble la rêverie-construction en vue de notre spectacle à Montélier en juin. Dans une salle de bal de cette commune proche de Valence, nous revisiterons ce que tu es et représentes pour nous depuis le roman de Flaubert, nous t'inventerons un écho, un parcours d'aujourd'hui. Tu deviendras ta lointaine cousine contemporaine, nous deviendrons, le plus fidèlement possible,  les traducteurs scéniques du regard acéré de Flaubert sur le monde.

    Il faut que nous commencions à organiser ton Bal, à définir ce qu'il sera et comme il révèlera tes failles. Ils faut que nous sachions quelles esthétiques-loupes nous utiliserons au milieu de ton rêve de féérie, pour en grossir, à la manière de ton auteur, les détails et les mécanismes de ton désenchantement. Caroline a parlé de la "poésie du papier crépon", Alice en a détaillé l'impression de faste et la salissure. Peut-être, d'ores et déjà , cette idée nous guidera pour organiser cette fête.

    Il nous faut éviter les écueils, la romantisation qui te rattrappe parfois, à tort. Il nous faut te comprendre sans te sauver: qui serais-tu aujourd'hui? Une jeune fille de Province rêvant d'être une vedette hollywoodienne ou une star du petit écran? Une fille de la campagne? Une fille de la banlieue? Nous enquêtons. Une chose est sûre: c'est de ton drame dans sa dimension sociale que nous voulons parler. Nous verrons comment tu négocies ton entrée dans le monde, dans un autre milieu que le tien, et dans l'âge adulte, et comment ton regard, systématiquement, enchaîne les erreurs d'appréciation. 

    Nous ferons spectacle de ces frottements dont parle Flaubert, et qui t'amènent ailleurs:

    " Son voyage à la Vaubyessard avait fait un trou dans sa vie, à la manière de ces grandes crevasses qu'un orage, en une seule nuit, creuse quelquefois dans les montagnes. Elle se résigna pourtant ; elle serra pieusement dans la commode sa belle toilette et jusqu'à ses souliers de satin, dont la semelle s'était jaunie à la cire glissante du parquet. Son coeur était comme eux : au frottement de la richesse, il s'était placé dessus quelque chose qui ne s'effacerait pas."

     

    Il nous faudra choisir et construire les différents points de vue du spectacle, puisque le roman, sans arrêt, circule de l'un à l'autre. On voit  comme les uns et les autres personnages, systématiquement, embellissent ce qu'ils voient (Charles chez les Rouault, toi au Bal, la mère de Charles face à la fortune supposée de sa première femme), avant que Flaubert, d'un mot cinglant, n'enlève le vernis et ne découvre, toujours, une réalité beaucoup plus pauvre, au sens propre comme figuré.

    Il nous faudra choisir les chansons que jouera l'orchestre (en direct), dessiner en parallèle de ta figure celle de ce chanteur de bal (Léon? Rodolphe?), trouver à quel endroit la musique nous servira, elle aussi, à ménager des ruptures, des changements de points de vue, des décalages, des envolées, des retombées. Il nous faudra peupler ce bal des autres habitants du village (Hippolyte? ton père? Les parents de Charles? Les Homais?)

    Ton bal se déroulera en temps réel, il nous faudra donc chercher aussi du côté de l'esthétique de la nouvelle, et, précise Benjamin, montrer du doigt tout ce qui déjà est en germe en Emma dès le début de son histoire. Comme le fait Flaubert, déclinant les mécanismes de tes erreurs de jugement à chaque moment de ton parcours.

    Cher Gustave, nous avons relu à voix haute ton roman, mis des mots sur la modernité et sur les portes esthétiques que tu as ouvert en avançant à visage si découvert dans l'écriture. Mes études de lettres sont loin, mais j'ai eu très envie de me replonger dans l'étude mot à mot de ton oeuvre, dans la littérature comparée, dans cette société que tu dessines avec une économie de mots qui est à elle même le reflet de toute ta misanthropie. 

     

    Et puis, ironie des calendriers et chemin étrange des résonnances, je suis allée la veille voir l'exposition de photos de Diane Arbus au Jeu de paume, j'ai retrouvé dans son incroyable façon de photographier des humains dans toute leur beauté et dans toute leur laideur tout à la fois, quelque chose de ce double ton que nous cherchons...

     

    Une visite à Emma

     

     

    Une visite à Emma

     

    Une visite à Emma

     

    Une visite à Emma

    (c) Diane Arbus

     

     

     

     

     

     

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