• En partance, Carcasse

    Alors Carcasse a pris une décision. Celle de partir à son tour, d'expérimenter l'errance. Voici les derniers extraits de son journal du dehors à Monplaisir, en espérant que nous continuerons à avoir des nouvelles de sa découverte du monde.

    Un pot de départ de Carcasse est prévu samedi 21 décembre de 14h à 15h au 3 place de l’Europe au pied de l’immeuble de Carcasse. A 15h chacun sera invité à accompagner Carcasse dans son départ et découvrir vers où il va...

     

    En partance, Carcasse

     

     

    Vendredi 13/12/2013

    Pour explorer le dernier quart de Monplaisir, le quart sud-ouest, je me faufile le cœur léger sous la pergola tressée de glycine. Mais trois jeunes gens me réservent un accueil peu engageant. Ils refusent de croire en mon histoire, ma vie. De quoi ont-ils peur? Je serais un mythomane, un spectacle, je serais un mensonge et pourtant je suis là, debout devant eux. À quelles vérités veulent-ils croire? 
    Je les abandonne à leur scepticisme et passe ma route. 
    Et tout semble d'un coup morne et gris.

    Qu'à cela ne tienne, je garde mon cap et cherche ici et là un peu de douceur, de rondeur. Je trouve un peu de répit sur un banc mais je m'aperçois bientôt que le parc où je me trouve dessine une piste ronde comme une arène. Et je me sens comme une bête de foire, de cirque et les arbres qui bordent la piste deviennent les barreaux de ma cage.

    Je reprends ma marche, absorbé par le mouvement précis et lourd de mes pieds qui m'entraînent dans ce vagabondage du jour.

    Par trois fois, je tombe sur le mot 'sortir' accroché aux murs, comme une injonction. Mais des murs, justement, barrent chacun des chemins sur lesquels je m'engage.

    Je voudrais demander à ce monsieur qui monte dans sa voiture, à cette dame qui attend le bus, s'ils partent loin. Mais je n'ai pas l'élan.
    Je compte mes pas.
    Un car me dépasse et des enfants se jettent sur les fenêtres et me font de grands signes et j'entends leurs hurlements " c'est Carcasse! " envahir le car qui roule désormais vers autre part. Et je les imagine s'en allant tous ensemble vers une contrée ensoleillée et joyeuse et je retrouve un peu de légèreté. 
    Un peu plus tard, se seront leurs aînés qui me bousculeront de questions dans un bain de foule digne d'une rock-star. Au milieu de cet interrogatoire improvisé tourbillonnant, on me demande si j'ai envie de pleurer, là, à l'instant. Pleurer? Non, ce serait un contresens à ma deuxième half-life et une offense à la première.

    Maintenant, j'approuve la clairvoyance de mes pieds qui me conduisent au square Jean Auguste Dominique Ingres. La vue est incroyable. Seul un peintre peut offrir ce spectacle. Au loin, une sorte de phare en pleine mer pointe vers un soleil rose enveloppé d'un voile brumeux. Au premier plan, telle usine devient un géant au repos qui se tremperait des pieds aux genoux dans l'océan de brouillard. Et je m'imagine, moi, en géant descendu de mon phare après une longue nuit de labeur pour goûter à la plénitude d'un matin calme, au son du clapotis des ondes et de l'univers.
    Et l'on oublie un peu la sécheresse monolithique de ces grandes tours vétustes et sales.

    Lorsque je vous croise, maman n'est pas contente après toi petit garçon. Maman veut te punir. Maman ne veut plus te voir de l'après-midi. Maman te consigne dans ta chambre pour le reste de la journée... Petit garçon ne t'en fais pas, j'ai passé quarante ans dans ma chambre et je n'y ai jamais été aussi libre. Parents, offrez à vos enfants cette chance inestimable de rêver seuls et éveillés dans leur chambre, parce que rien ne vaut les couleurs sur l'écran de son propre imaginaire.

    Difficile journée, empreinte de mélancolie et je sens bien que mon habituel refuge ne me suffit plus. Je crois qu'il est temps pour moi de ne plus convoquer les images mais de les affronter.

     

    *

     

    Dimanche 15/12/2013 puis mercredi 18/12/2013

    Jours de marché.

    Vu d'en haut, le marché c'est une rue peinte aux couleurs vives et gaies d'une mosaïque. Entre les couleurs, l'humanité coule comme une rivière dense où des courants contradictoires se croisent et rejettent en de multiples affluents quelques gouttes de cette humanité flottante.

    Vu d'en bas, c'est une population affairée qui se presse, se compresse parfois, qui s'époumone à offrir des valeurs sûres, à vendre l'indispensable. C'est aussi des odeurs disparates, des senteurs d'étals et des effluves de corps mouvants, apprêtés ou fatigués.

    Bois flotté, je dérive, vivant parmi les vivants.

    Et le tournis me prend quand je cherche autour de moi des réponses à cette question : où partiriez-vous si vous aviez à partir?
    Nulle part.
    Nulle part.
    Nulle part...
    Invariablement nulle part.

    Deux jours à me demander s'il est bien utile de partir finalement. Je prends conscience que l'ordinaire des gens qui nourrissait mes fantasmes me frappe avec autant de force que mon ordinaire tellement banal est si extraordinaire aux yeux de tous.

    Et puis, sur ce marché du mercredi, on me vend le soleil : Maroc, Espagne, Portugal, Nouvelle-Calédonie, les Baléares et toutes les îles baignées de soleil. C'est au soleil qu'il faut aller monsieur Carcasse. Tout est plus facile au soleil monsieur Carcasse. Ce doit être vrai si vous le dites.

    Alors j'emmagasine les sons et les images de Monplaisir et je prépare mon bagage.
    Samedi, je m'en vais.

     

    En partance, Carcasse

     

     

    En partance, Carcasse

     

    (c) David R, compagnie Map

     

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