• En passant par la Hongrie (jour 3 et dernier)

    En passant par la Hongrie (jour 3)

    (Escaliers du théâtre de Debreçen, détail)

     

    Dimanche matin, c'est table ronde. Pas seulement autour de la lecture de Mi, Hullamok, comme je l'avais initialement compris, mais de tous les spectacles présentés en ce début de festival. Dispositif intéressant: trois "sages" invités, intellectuels, metteurs en scène, poètes, critiques (il y a plusieurs activités par personnes, c'est pour ça que ça fait plus que trois!) sont là pendant toute la durée du festival et pour y assister à tout ce qui se passe.

    Lors de la table ronde (il y en aura plusieurs pendant le festival), et en présence des équipes artistiques, ils parlent de ce qu'ils ont vu, analysent, font leur critique "à chaud" mais tout en donnant la parole aux équipes, en leur posant des questions.

    S'il y a un peu un aspect "jury" quand on attend son tour, se demandant ce que ces illustres intellectuels hongrois ont bien pu penser d'une lecture d'extraits d'un jeune texte français, j'ai été enthousiasmée par cette idée-là: mettre la critique et la pensée au cœur même du temps théâtral, ne pas dissocier mais pouvoir analyser "en temps réel" ce qui est en train de se faire, les formes qui apparaissent, mais aussi les écueils ou la façon dont les textes dialoguent entre eux. Je me prends à rêver de ça, partout, tout le temps: redonner une place à des penseurs, à des gens qui n'ont pas peur de parler de forme, de faire des liens entre les œuvres, les artistes, les époques. Je me prends à rêver d'une critique qui ne se contente pas de raconter l'histoire ou la psychologie des personnages pour finir par dire "j'ai aimé" ou "je n'ai pas aimé".

    Bien sûr il y a peu de public en dehors des personnes concernées, bien sûr il faudrait que la pensée soit partagée par tous ceux qui aiment les arts, que les étudiants puissent prendre le relais, qu'on agite encore plus... Mais ces deux heures dans une salle de danse perchée tout en haut du théâtre permettent au moins de faire naitre en moi une immense soif d'analyse et de critique. Et que ce soit rigoureux. Et que ce soit systématique. Et qu'on se construise une vision d'ensemble, une exigence.

    J'imagine: que pas un texte de théâtre ne soit publié, lu, joué, sans que ce travail-là soit fait, d'en évaluer la nouveauté, les forces et les facilités, ce en quoi il est unique, ou bien au contraire inscrit dans une tradition, une lignée, une famille, et quelle façon il propose d'envisager le plateau.

    Quand arrive le moment d'évoquer la lecture, il est directement question du genre. De la nécessité théâtrale du texte. De sa possibilité d'être envisagé aussi comme un livre à lire pour soit, entre récit et poésie, pour se faire ses propres images. Est-ce que le plateau n'est pas réducteur pour une forme aussi ouverte?

    Je parle du texte, de cette volonté première depuis Alors Carcasse de me construire un espace de liberté par rapport aux formes théâtrales plus classiques. Je rappelle cette conviction (sans doute un peu prétentieuse) que le texte de théâtre contemporain doit être là pour proposer aux metteurs en scènes et aux interprètes une façon de bousculer eux aussi leurs arts en trouvant de nouvelles solutions, en se mettant à l'écoute de nouvelles matières comme ils sont à l'écoute de l'évolution quotidienne du monde.

    Je parle de la contrainte formelle du "nous", (difficile, me dit Szofia, à traduire en hongrois parce que l'usage des pronoms n'est pas le même). Je parle de la façon dont j'aime voir des groupes évoluer sur scène, que ce soit dans le théâtre ou dans la danse, de la façon dont, je ne sais pas pourquoi, toujours, ça m'émeut. Je parle du théâtre comme espace d'expérience pour comprendre les phénomènes sociaux aussi, politiques.

    Mes interlocuteurs acquiescent, me parlent de poètes hongrois qui proposent aussi aux metteurs en scène des formes de défi. Ils me souhaitent de trouver la bonne équipe, qui accepte de me suivre et de se laisser faire par cette expérience. J'ai eu plutôt de la chance jusqu'à présent, chaque texte a trouvé assez fou pour le prendre à bras le corps. Mais oui, trouver la troupe pour qui j'écrirais plus particulièrement, qui se jette dans mes propositions bizarres, teste et ne se décourage pas, prenne le risque que ça ne marche pas, que je me sois parfois trompée: à bon(s) entendeur(s)...

     

    *

     

    Le temps de manger une dernière fois au bar qui nous sert de cantine, et nous repartons pour Budapest, d'où décolle en début de soirée le vol pour Paris.

    Plutôt que de reprendre directement l'autoroute, nous nous aventurons dans la Puszta, grande pleine hongroise, où la vue est dégagée à plus de 50 kilomètres, où je respire à pleins poumons avant de retrouver Paris et ça fait un bien fou.

     

    En passant par la Hongrie (jour 3)

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    En passant par la Hongrie (jour 3 et dernier)

     

    (Puszta, mars 2014)

     

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