• Enquête sur Hamlet, de Pierre Bayard

     

    Enquête sur Hamlet, de Pierre Bayard

     

     

    Voilà qui est à la fois un trésor littéraire et un outil de travail, une lecture palpitante et une brillante définition de ce que peut être la dramaturgie, ou du moins l'interprétation d'un texte.

    Pierre Bayard ne propose pas seulement ici une lecture d'Hamlet (jusqu'aux dernières pages nous attendons, haletants, qu'il nous donne son interprétation, et que tous les éléments du puzzle se mettent en place de façon lumineuse), mais il fait entrer en résonnance différentes analyses célèbres des principales enigmes de la pièce, et par là, fait l'apologie du dialogue de sourds, en nous démontrant qu'il est de toute façon impossible que deux critiques parlent du même texte, et que, même lorsqu'ils emploient les mêmes mots et se basent sur les mêmes extraits, ce n'est pas le même Hamlet qui les habite et les interroge. 

    Plus qu'une lecture d'Hamlet, ou de ses critiques, c'est un merveilleux essai sur la lecture et la subjectivité qu'elle implique, que nous offre Pierre Bayard, avec autant de malice que de rigueur scientifique. 

    Il part d'une anecdote: la façon dont, dans un train, en 1917, John Dover Wilson voit sa vie changée par la lecture d'un article de Walter Wilson Greg, à propos d'une incohérence dans le Hamlet de Shakespeare peu commentée jusque là: le fait que dans la scène de la pantomime Claudius ne réagisse pas à la représentation du crime qu'il est supposé avoir commis, tandis que la représentation théâtrale qui suit le trouble au point qu'il prenne la fuite. Dover Wilson passera sa vie à écrire contre l'article de Greg et, comme le dit Bayard, à tenter de refermer la brèche ouverte à ce moment-là dans le champ des lectures de cette pièce. 

    Ce qui sous-tend l'essai de Pierre Bayard, et le rend si palpitant est un question: quelle est cette brèche sur laquelle s'opposent les critiques, autour de laquelle tournent également Freud, Lacan, et la plupart des analyses qui ont fait date à propos de ce texte? En d'autres termes: qui a tué Hamlet père? Et je peux vous dire que j'ai rarement (voire jamais) retenu mon souffle de cette façon en lisant un ouvrage théorique et critique, jamais poussé des cris d'émotion et tourné les pages avec autant d'empressement. 

    Mais derrière ce "polar critique" (dont bien entendu je ne vous révèlerai pas le meurtrier!), Bayard dessine un portrait fin et complet de ce qu'est une critique littéraire, nécessairement empreinte de subjectivité, de contradictions. Et il tisse les liens avec la psychanalyse, d'ailleurs, ne parle-t-on pas d'interprétation pour les rêves comme pour les textes?

    Le cheminement est clair, limpide, partant du fait qu'un texte et a fortiori un texte de théâtre est nécessairement "troué", et qu'il contient des enigmes plus que des vérités (il n'y a pas de personnage en chair et en os auquel on puisse se référer, pas de passé, pas d'enfance sinon ceux qu'on peut déduire des signes qui nous sont donnés, des mots tels qu'ils sont agencés sur la page, sachant qu'un texte a mille versions, parfois contradictoires entre elles, à mesure de la composition d'une oeuvre et de la façon dont elle parvient jusqu'à nous...). Il est donc complété par le lecteur et le spectateur, et la mise en jeu scénique d'Hamlet (et, à mon sens, de tout texte de théâtre) oblige à prendre parti dans les différents scénarios possibles de "ce qui s'est vraiment passé".

    Dans Hamlet, c'est d'autant plus vertigineux que prendre parti signifie nécessairement se coltiner la question de la vérité et donc du ou des points de vues présents dans le texte. Enigme par exemple à chaque fois reposée des scènes de fantôme: "vérité" objective ou hallucination? Pourquoi les personnages sont ils parfois plusieurs à voir le spectre et parfois non? Pourquoi Hamlet est-il le seul à l'entendre? Et, dès lors, qu'est-ce qui est vrai ou non de tout ce que voit ou fait Hamlet tout au long de la pièce, puisque par ailleurs il prévient qu'il se fera parfois passer pour fou?

    Les gouffres ouverts sont immenses et me font retrouver la sensation que je ressens devant chaque pièce de Shakespeare: les mystères insondables qui meuvent les personnages échappent totalement à toutes les motivations conscientes qu'on voudrait leur faire porter, les retournements sont brusques et l'implication du lecteur (ou du metteur en scène) nécessaire pour se sortir indemne de ces morceaux d'humanité brute.

    La rencontre de paradigmes scientifiques d'analyse d'une oeuvre, et de ce que Bayard appelle les paradigmes intérieurs, ne doit pas être nécessairement conflictuelle, car une interprétation qui chercherait à tout prix à coller au texte tel qu'il est écrit confinerait vite à la paraphrase. Entre pensée contrainte et mauvaise foi qui viserait à tout faire coller à une théorie préexistante, le dialogue de sourds prôné par Bayard ouvre les possibles et continue à rendre les oeuvres vivantes, à renouveler leurs surprises, à y sonder d'autres secrets. 

     

     

     

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    Mardi 20 Décembre 2011 à 20:32

    Bonjour,


    Je suis en train de lire Dover Wilson et je poste mes notes critiques au fur et à mesure sur mon blog http://horatio.hautetfort.com


    J'y dénonce les manipulations, le déni, et les interprétations fausses du Vous avez dit Hamlet?


    Vous y êtes la bienvenue.


    Cordialement à vous


    Sylvain Couprie

    2
    Mariette Profil de Mariette
    Mercredi 21 Décembre 2011 à 00:03

    Merci pour le lien. L'avantage du livre de Bayard est de mettre en lumière à quel point l'interprétation d'un texte (de celui-ci en particulier) peut déchaîner des passions... L'enquête n'est donc pas close...

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