• Faire sens

     

     

     

    Faire sens

    (Parfois comprendre le monde ressemble un peu à ça,

    parfois on rigole un peu avec les règles du jeu)

     

    On a laissé du silence, on a beaucoup écouté, beaucoup lu, on s'est rapprochés dans l'émotion puis dans la pensée, dans la crainte et dans l'espoir d'un sursaut. Mais on ne sait pas, par quel bout reprendre le monde en main, on dirait que tous nos outils sont usés, qu'il est impératif et urgent de s'en forger d'autres, et de s'en servir. Il est sûr qu'il faut changer les règles de tous nos jeux, il est sûr aussi que de la violence, on n'en veut pas, parce qu'elle est déjà tellement là, dans les colères, dans la sensation de ne pas en être, dans l'impression que la justice est toujours pour les mêmes, etc etc etc.

    On s'est dit qu'il y allait peut-être avoir un retour du politique, des débats citoyens, des sursauts d'intelligence pour braver les peurs, désamorcer les menaces, ne pas tout laisser aux charognards qui arrivent (Le FN, quelques autres), qui déjà se lèchent les babines. On s'est dit qu'on allait se parler, faire des repas, et puis continuer à faire ce qu'on sait faire, des textes, des spectacles, de l'éducation, des rencontres. Et puis on a vu la ligne de fracture. Ouverte devant nos pieds, une faille sismique, on aurait dit. Dans les quartiers-mêmes où on était fiers de dire qu'on vit dans le mélange, dans nos vies cosmopolites. On a vu la rupture de classe, nette et franche comme au couteau, on s'est trouvés un peu cons dans nos habitudes de classes moyennes éduquées, on s'est vus dans le miroir avec nos années d'études, nos corps bien nourris bien soignés, nos appartements pleins de livres et sans télé, nos peaux bien blanches. On a vu ceux qui entrent dans les lieux culturels et ceux qui restent à l'extérieur, ceux qui partagent des pensées et ceux qui n'imagineraient jamais qu'elles puissent s'adresser à eux, les jeunes qui devant une MJC demandent devant la porte: qu'est-ce qui se passe là-dedans, c'est qui ceux-là, c'est des Charlie? (pour dire des intellos, des blancs, des méprisants sans doute). On a entendu ce qui se dit dans les classes, on l'a compris, bien sûr, on le savait que la rancœur elle vient de tellement loin. On pense que ce n'est pas vraiment de religion qu'il s'agit, que la religion elle masque d'autres problèmes, elle vient combler tous les autres manques. On pense que c'est géographique, le problème, la question, les frontières invisibles, les banlieues inaccessibles, les barrières à franchir et le poids des préjugés. On pense que c'est économique, la répartition du travail et des richesses, le chacun pour soi, la concentration des fragiles et tout le reste dans les mains de quelques uns. On sait bien au fond de nous-mêmes, que tant qu'il y aura des inégalités il y aura de la violence.

    On sait qu'on doit continuer le travail d'oiseau obstiné, le travail de repères, le travail de sens quand tout est compris de travers, quand tellement de gens se mélangent les pinceaux dans les idéologies (parce que confondre extrême droite et extrême gauche, quand même, il faut le faire). On sait qu'il faut muscler les esprits, diffuser les lumières et parmi elles la petite étincelle qui autorise à penser, à connaître. On sait aussi, dans nos métiers d'artistes, qu'il va falloir travailler la forme, travailler l'adresse, mettre au cœur des choses le rapport au public, les outils pour le public, on sait qu'il va falloir arrêter d'être paresseux, arrêter l'entre-soi tout en continuant à être ensemble pour fabriquer et réfléchir, on sait qu'il va falloir faire circuler les mots, les histoires, inventer les légendes d'aujourd'hui, les paraboles, les images plus fortes et plus neuves que celles des livres saints ou des livres sages, on sait que c'est à nous de créer ce qui n'existe pas, des béquilles fictionnelles contre tous les découragements, on sait que ça fait peur à d'autres, qu'on écrive sur ce qui n'existe pas, qu'on invente pour chacun un nouvel ordre du monde. Mais on n'a plus vraiment le choix. C'est nous les adultes maintenant. C'est notre monde maintenant. A nous de trouver comment le saisir, à pleines mains s'il le faut. Faire sens.

    On dit on pour ne pas être toute seule.

     

     

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  • Commentaires

    1
    Valère
    Mardi 10 Février 2015 à 17:56

    Oui !!

    Il nous faut continuer à lier et relier , et dire .

    Est ce qu'il te semble possible que je mette ton blog en lien sur notre site Pot au Noir ?

    Merci de toi

    2
    Mercredi 11 Février 2015 à 09:41

    Oui bien sûr, ça me semble faire écho à ce que tu y as écrit toi.

    Bises et à très bientôt.

    M

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