• Flash-back (4)

    En janvier 2009, au début des répétitions de Qui a peur de Virginia Woolf? , j'avais commencé à tenir un blog sur le site du Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine, avec une série de petits textes, autant de fenêtres ouvertes sur la création en cours. A ma connaissance, ils ne sont plus en ligne sur le site du théâtre. Entre temps plus d'un an est passé, et j'ai assisté Dominique Pitoiset sur une deuxième création, Mort d'un Commis Voyageur d'Arthur Miller.

    Voici donc quelques uns des textes écrits autour du projet lors de la création... Des "flash-backs", donc, pour se remettre dedans...

     

     

    Bienvenue à la Nouvelle Carthage

    (janvier 2009)


     

    L’Illyrie, l’île aux Pingouins, Gomorrhe... [1]

     

    Imaginons un campus universitaire impeccable, tenu de main ferme par un président qui ne plaisante pas avec les valeurs et le mérite, un président qui sait y faire pour que brille l’aura de son domaine, qui connaît les règles du savoir vivre et les applique immuablement depuis des décennies. Imaginons le dédale de couloirs, les colonnes majestueuses d’une nouvelle cité du savoir comme une Carthage rejaillie de ses cendres, où le prestige s’affiche en lettres dorés sur des frontons imposants. Ici ou là, un graffiti spirituel, comme celui qui inspira Albee pour le choix de son titre : « Qui a peur de Virginia Woolf ?», plaisanterie potache associant le refrain des trois petits cochons du dessin-animé de Walt Disney au nom d’une figure littéraire majeure de la littérature anglophone.

    Imaginons le ballet des professeurs, les nouveaux étant initiés par les autres aux petites choses à savoir pour s’en sortir et grimper les échelons qui conduisent à la direction d’un département, les plus méritants accédant naturellement aux postes importants, s’approchant de la présidence dans la pyramide du mérite et de la reconnaissance.

    Une petite cour avec ses codes, une petite fourmilière laborieuse.

    C’est l’Illyrie, contrée glorieuse et rêvée, l’île aux pingouins[2] où l’on finit par prêcher pour des animaux, ou bien Gomorrhe, ville punie des cieux pour la dégradation de ses mœurs.

    C’est sur ce campus que se trouve la maison de George et Martha, et les nouveaux venus y poursuivent leur initiation après la soirée chez le président de l’Université, comme si elle était une antichambre de plus du pouvoir. Pourtant, les deux personnages sont fatigués du jeu des convenances : George, à qui Martha reproche d’être toujours resté un simple professeur, aspire à un retrait tranquille loin des obligations sociales, Martha au contraire, se jette encore dedans à corps perdu, et voudrait brûler jusqu’à l’extrême dans ce monde de relations. 

    Autant de stratégies pour composer avec le pouvoir à défaut de pouvoir le fuir.

     

    Qui a peur du loup ?

     

    Nick et Honey, ingénus en apparence, mais qu’on découvre bien rompus aux convenances et aux jeux de pouvoir, ne se doutent pas qu’en arrivant chez George et Martha ils vont se heurter à ce qui, dans le fonctionnement bien huilé du petit milieu universitaire, résiste et grince. On pourrait croire qu’en se rendant chez leurs aînés, ce sont eux qui vont se jeter dans la gueule d’un loup qui mettra à mal toutes leurs certitudes.

    Mais Martha aussi tremble la nuit. Et pourquoi George, au-delà de la provocation pure et simple, se sent-il menacé par le brillant biologiste qu’est Nick?

    C’est peut-être que le jeune couple, marié sans amour, vivant sans passion, avançant sur un chemin tout tracé, droit, efficace et sans vagues, renvoie à George l’échec des ses propres illusions et de ses ambitions artistiques avortées.

    C’est peut-être aussi que le « loup » qui fait trembler les personnages est une menace qui rôde dans l’époque, non seulement sous la forme du fantôme idéologique des récents nazisme et stalinisme fantasmant l’Homme Nouveau, auquel George assimile Nick et la biologie, mais aussi sous la forme du pragmatisme froid qui gagne si facilement les êtres et menace de dévorer tout cru nos imperfections, nos fragilités, notre diversité d’êtres humains.

    Quand le rideau de paroles et d’apparences aura fini par céder, montrant la vérité des rapports sous leur jour le plus cru, quand l’épuisement aura cédé, et la violence intime et politique aura fait exploser les barrières de l’intérieur cossu et des comportements codifiés, les deux couples rentreront chez eux, et loin d’avoir été détruits par la suite d’épreuves qu’ils se sont infligés l’un à l’autre, Martha et George tenteront de se réchauffer ensemble du froid du monde.



    [1] C’est dans ces trois termes que George parle, ironiquement, de la Nouvelle Carthage à Nick dans l’acte I.

    [2] Albee fait référence à un roman parodique d’Anatole France écrit en 1908, où le personnage principal se retrouve dans un endroit perdu à prêcher pour des pingouins.

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