• Je me déplace

     

    En ce moment, effet honorifique du prix récent reçu, des créations et lectures et autres généreux échos, je me déplace. Plusieurs fois par semaine. De mon appartement à la gare, chercher, chaque fois, le chemin le plus court, connaître chaque détail de  chaque ligne de bus, faire abstraction du temps, de ces mouvements-là, assise, debout, équilibre précaire, valise, escaliers, positionnement du dos, respiration abdominale, bouteille d'eau à portée de main, courants d'air sur les quais, fermer les yeux, musique sur les oreilles pour que ça passe plus vite, pour se donner un rythme: seulement penser au point A et au point B.

    Je me déplace pour lire, et parfois pour parler de ce que j'écris. Je me dis c'est moi qui dois répondre à l'invitation de mes textes, c'est bien le monde à l'envers. J'assure en quelque sorte le service après vente. Voilà cette virgule je vous l'emballe, elle vous va comme un gant maintenant, cette métaphore, est-ce que cela vous convient? C'est comme si on m'invitait pour surveiller que tout se passe bien, qu'il n'y a pas de malentendu entre les textes et les lecteurs, on m'invite pour me dire, fièrement: regardez, cela vit!

    Et en effet, cela vit, les textes bulldozers circulent et sont offerts et sont lus et rencontrent des gens que je ne rencontrerai jamais, d'autres qu'il faut maintenant absolument que je rencontre.

    Je suis heureuse, intimidée, fébrile selon les moments, joyeuse, curieuse. Parfois juste trop fatiguée pour profiter de la rencontre, pour prendre le moment présent, pour donner à chaque visage l'attention qu'il mérite. Parfois attristée de ne pouvoir être tout à fait là, parfois juste exécutant ce qui a été prévu, un peu pantin, à mes heures.

    Je me déplace, je mange et dors dans des hôtels, photographie les vues de ma chambre, les détails incongrus, et les rails, les gares, les trains. Voilà mes amis ce que j'ai à vous offrir, car de nouveaux textes point, cela va de soi.

    Je dois aussi parler de ce que j'ai écrit. En quelques mots. Dire ce que c'est. Expliquer que l'étiquette c'est quand on vend les livres pas quand on les écrit. Oui c'est cela et aussi cela à la fois. Voilà.

    Oublier, la plupart du temps, de dire l'essentiel, de remettre les choses à leur bonne place dans le récit de la genèse. On dirait qu'une fiction s'invente sur la fiction, où le texte surgirait avec sa gueule d'évidence, on dirait qu'on oublierait les gribouillages, les hasards et les découragements. On dit les choses dans le désordre. On se répète, on fait la maline, on fait des racourcis regrettés tout de suite, on tombe dans les lieux communs, on arrondit tous les éclats qu'on s'était appliqués à affûter dans le texte. 

    J'aimerais avoir chaque jour la force d'être un peu plus malicieuse.

    Je me déplace. Du côté des lecteurs, des spectateurs, des artistes qui voudraient avec les textes faire un bout de chemin. Je fais un pas vers l'extérieur, l'autre vie de l'écriture. Je sors de mon ventre, de mon centre.  Je tangue, j'hésite, à chaque seconde, entre le plaisir des rencontres, le sourire qui toujours affleure bien sûr, quand on m'écoute avec tant de respect, de bienveillance, et d'un autre côté la tentation sauvage, l'éternelle copine sombre, durcir un peu, étayer mon agenda d'un peu plus d'indifférence, me dire qu'il y a dans tout cela quelque chose qui ne me regarde plus vraiment, vous vous en sortirez très bien sans moi, mon temps, ma tour d'ivoire, etc.

    Si on se crée des personnages ténébreux hors du monde, si on joue les étourdies, si on annule les rendez-vous, si on coupe le téléphone parfois c'est pour se protéger un peu. 

     

     

    Je me suis déplacée. Qui me replacera?

     

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    manumalone
    Dimanche 8 Avril 2012 à 20:24

    Ecrire ,dit elle

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