• Jeunesse sans dieu, d'Ödön von Horvàth

     

     

     

    « Ils se fichent des hommes !

    Ils veulent être des machines, des vis, des roues, des pistons, des courroies – mais, mieux encore que des machines, ils voudraient être des munitions : des bombes, des shrapnells, des grenades. Comme ils aimeraient claquer sur un champ de bataille !

    Leur nom sur un monument aux morts est le rêve de leur puberté. »

    Jeunesse sans dieu, p. 32

     

     

     

     

    Compagnie du Veilleur

    (c) Philippe Malone

     

     

     

     

     

    Je confirme donc ma tendance à écrire sur des livres qui éveillent en moi un profond malaise. Celui-ci éclaire, en plus, le travail en cours sur Maladie de la Jeunesse. C’est totalement troublant et totalement politique. De quoi me plaire.

    Et puis c’est direct, sans ambiguïté, et urgent à lire, relire et faire circuler par les temps nauséabonds qui ont tendance à courir, toujours, d’époque en époque.

     

    "Portrait de l’Homme dans l’état fasciste" (dit Horvàth lui-même) : un jeune enseignant d’une trentaine d’années est nommé dans un lycée municipal. Il est confronté à des élèves, adolescents, qui très vite lui vouent une haine absolue. Ils sont comme dressés pour défendre les discours fascistes, ils sont un groupe sournois et dangereux, reflets d’une époque où « l’âme des hommes deviendra impassible comme la face d’un poisson. »

    Angoissante absurdité du rapport entre cet homme et des élèves qui lui sont étrangers en tout, comme si des siècles les séparaient. Ils ne comprennent par exemple pas pourquoi ils devraient être punis d’en avoir persécuté un autre : « Ils n’ont pas honte. Je leur parle une autre langue. Ils me regardent avec des yeux étonnés, seule la victime sourit. Il se paye ma tête. »

     

    L’administration prescrit un sujet sur les colonies. Malheur au narrateur d’affirmer en classe : « Les nègres aussi sont des hommes ». Elèves et parents se liguent contre l’enseignant, qui défend de tels propos alors que l’inverse vient justement d’être affirmé à la radio. Peu à peu, il apprend à faire profil bas, à afficher lui-même l’indifférence d’un poisson en tout, et le roman bascule dans quelque chose de plus dérangeant encore.

    Il part en camp militaire avec ses élèves, et se retrouve malgré lui embarqué dans une histoire de vol puis de meurtre. C’est parce qu’il n’avoue pas qu’il a ouvert le coffret et lu le journal intime d’un élève, qu’un autre élève est assassiné. Du moins peut-on le croire, parce qu’Horvàth brouille les frontières morales de son intrigue policière. On ne sait plus vraiment qui sont les criminels. Le professeur est ballotté entre une passivité lâche, et quelques élans de courage. Rien ne paraît vraiment partir d'une réelle décision. Il passe le roman à chercher Dieu pour se rendre compte qu’il ne l’aime pas. Il participe même  aux cérémonies fascistes avec une acceptation ambigüe :

     

    « Et tout en remâchant ces pensées, je relève avec une certaine satisfaction qu’à ma fenêtre aussi flotte un petit drapeau.

    Je l’y ai accroché dès hier soir.

    Quand on a affaire à des criminels et des bouffons, il faut se conduire en criminel et en bouffon, ou sinon en finir. Corps et âme.

    On doit pavoiser sa maison, même quand on n’a plus de maison.

    Quand l’obéissance seule est permise, la vérité s’en va et le mensonge arrive.

    Le mensonge, père de tous les péchés.

    Arborez drapeaux !

    Plutôt bouffer que crever ! »

     

    Quant à l’élève finalement coupable du meurtre, il l’a fait par pur besoin d’expérimenter la mort, tout comme il aurait également aimé assister à la naissance d’un enfant. Il se pend avant d’avoir été arrêté, dans un monde où la vie et la mort ont une valeur égale pour les enfants,  où tous les personnages croisés sont malsains ou cyniques, comme le prêtre, ou encore, au début, le directeur du lycée qui a très clairement choisi son camp :

     

    « Jeune homme, dit-il gravement. Sachez une chose : il n’y a pas de contrainte. Je pourrais très bien m’opposer à l’esprit du temps et me faire fourrer en prison par un boulanger, je pourrais parfaitement m’en aller, mais je ne veux pas m’en aller, non, je ne veux pas ! Car j’espère parvenir à la limite d’âge et percevoir ainsi une retraite complète. »

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    M
    Lundi 12 Juillet 2010 à 14:52
    Donne très envie de le lire petit oiseau.
    2
    Mariette Profil de Mariette
    Mardi 13 Juillet 2010 à 12:11
    Et moi très envie de te voir...
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