• Journal des stupeurs et des étonnements 2

    Continuons continuons...

    Fin de la quatrième semaine.

     

     

     

    Journal des stupeurs et des étonnements 2

     

     

    16- Je m'étonne souvent d'être très littérale. Dans mes rêves, notamment, aux clés langagières limpides. Je l'ai donc été assez, cette fois encore, pour fêter mes 40 ans en quarantaine.

     

    17- C'était devenu une blague, avec M, bien avant cette période de confinement et l'arrêt brutal des projets en cours. Cette impression d'arriver toujours à la fin des aventures théâtrales, artistiques. Dernier spectacle d'un théâtre qui va fermer, dernier spectacle d'une compagnie, dernier texte retenu dans tel dispositif, etc... Il y a eu, aussi, de lumineuses premières fois, et des suites qui n'en finissent pas de se projeter. Mais l'impression régulière, tout de même (j'en fais une affaire personnelle pour la blague), d'appartenir à une génération qui, professionnellement, n'en finit pas de voir les choses finir, arrive à la fin d'une époque, dans les dernières miettes de ce qui existait avant. Sans pour autant appartenir à celle qui n'aura pas d'autre choix que de tout réinventer. Sans avoir pour le moment l'imagination et l'énergie nécessaire pour tout réinventer. Surfant sur les derniers morceaux de quelque chose, et manquant de souffle et de vision pour se projeter ailleurs. Si je continue à travailler, c'est en espérant que le souffle me viendra.

     

    18- Effrayée ces jours-ci de ce que sera le "retour à la normale". Je n'arrive plus à me souvenir de ce qu'il y avait de normal. Je crois que le chemin de traverse et de calme me convient.

     

    19- Et si tout cela n'était qu'un vaste laboratoire? Je ne pense pas que ce confinement ait été prémédité, loin de là, il n'y a qu'à voir la cacophonie ambiante. Et c'est peut-être en effet la meilleure chose à faire pour ralentir la contagion.

    Mais en un mois à peine on commence à entendre parler d'applications de géolocalisation comme condition de déconfinement, on voit l'inventivité et le zèle dans la répression et la restriction des libertés (à Béziers on démonte les bancs publics, à Paris il n'est plus autorisé de faire du footing en journée, ailleurs des SDF ont été verbalisés pour non respect du confinement, à Sète le Maire prend l'initiative de bloquer les accès à sa ville). D'aucuns doivent bien se frotter les mains devant tant de nouvelles possibilités de gouverner.

     

    20- Et la littérature dans tout ça? Peut-on continuer à écrire normalement? Quelle nouvelle forme  sera juste pour dire ce nouveau temps qui s'ouvre? Peut-être le genre du doute, de l'incertitude, du mouvant. Une forme qui accompagne les stupeurs permanentes et le changement de positionnement imperceptible qu'il va falloir opérer. Le genre de l'anticipation a pris, il me semble, un sacré coup dans l'aile. Il va falloir trouver une façon de l'écrire de l'intérieur, ou bien, d'anticiper un autre futur immédiat. Un contre-futur.

     

    21- La nullité des journaux télévisés. L'absence total de recul, de réflexion, de regard qui pourrait aider à prendre de la hauteur. L'absence de contenu palliée par des micro-trottoirs aussi bêtes qu'inutiles. C'était déjà le cas avant, mais je ne les regardais pas.

     

    22- La haine soudaine du touriste (petite variante, donc, de la haine du parisien évoquée plus haut). Car quelques "salauds de citadins" voudraient venir se confiner dans nos belles campagnes et nos belles stations balnéaires. Un Maire, interrogé au journal télévisé, raconte fièrement que ces horribles touristes arrivent de nuit pour ne pas qu'on les voie, mais que lui peut surveiller la consommation d'eau sur la commune, et voit bien que les logements sont occupés. Certains révèlent donc des talents d'inventivité incroyable dans le flicage.

    Verra-t-on les mêmes interviewés pleurer dans quelques mois quand plus personne ne pourra venir consommer dans leur commune? Certainement, mais l'amnésie étant généralisée, on peut bien dire toutes les conneries qu'on veut. (Pour ça que je note).

     

    23- "J'aime bien quand je vois des gens que je ne connais pas", dit ma fille, tout en m'interrogeant sur le temps que ça va encore durer, et sur la date de son retour à la crèche. Chaque jour je pense aux enfants, aux marques profondes que ça laissera, même pour ceux chez qui ça se passe bien. Cet arrêt de tout, ces adultes incapables de répondre à une question, et de leur assurer quand et comment ça va se poursuivre. 

    Et ce vertige d'être parent sans être capable d'en savoir plus que son enfant sur le monde qui vient. Avoir peur de ne lui être d'aucune utilité.

     

    24- Réussir à lire un roman, pour la première fois depuis trois semaines.

     

    25- Dans les interstices du quotidien, savourer Moby Dick comme jamais. Malice et liberté dans l'écriture. Traquer la liberté dans un livre de poche.

     

    26- Les Etats-Unis! Les Etats-Unis! Les Etats-Unis! (Et c'est peut-être là, la véritable bascule, au présent, la chute de l'imaginaire américain, comme un château de carte s'effondre tout ce dont nous sommes bercés en Occident depuis l'enfance. On n'avait beau ne pas être dupe, ça bouge quelque chose de profond, je crois).

     

    27- Etrange impossibilité (momentanée j'espère) à projeter, préparer, imaginer et même désirer pour les mois à venir. S'y atteler, un peu chaque jour. Comme devoir quotidien.

     

     

     

     

     

     

    « Journal des stupeurs et des étonnementsJournal des stupeurs et des étonnements 3 »
    Partager via Gmail

  • Commentaires

    1
    Emmanuel
    Lundi 13 Avril à 15:36
    Bonjour petit oiseau de révolution, bonjour Mariette, plaisir de te lire ,de t'entendre , plaisir lié sûrement à la retrouvaille face à ce réel radical qui nous laisse sans recours ,l'hilflosigkeit freudien ,cet état de déréliction quand la signification défaille ,cet état du petit enfant quand sa mère ne répond vraiment pas à son appel . D'où le désir de retrouver (ré - encore ) ceux avec qui nous avons partagé une expérience forte .Ce qui me convient le mieux ,dans ce temps , ce qui m'amène à sourire ,c'est d'entretenir le lien ami .Pas trop perdre de temps à se plaindre...se demander en quoi on participe à ce qu'on dénonce plutôt que de se défendre de son angoisse en dénonçant l'autre : le parisien(!) ,le virus chinois ,l'autre . Bien sur , depuis tout petit c'est l'autre qui me prend mon soleil ,l'objet d'attaque ( non, je me défend on me prend mon soleil )est plus immédiat que l'objet de la solidarité qui nécessite d'avoir réalisé que je suis nu et que tout ce qui m'habille ne participe qu'à dessiner une image dans laquelle je m'y crois.
    Comment sortir de toutes ces identications qui nous séparent ,plus nous opposent ,pour juste nous reconnaître être l'espèce humaine , embarqué dans un monde ,de toujours insensé ,le savoir ,le soutenir pour éviter toutes les religions , toutes les idéologies qui font pansement au vide et vecteur de haine ,pour nous savoir solidaires sur le même bateau à inventer comment vivre ensemble .
    Après tout c'est le parcours pour chacun de sa vie : elle va inéluctablement vers sa mort, c'est insensé mais rien ne m'empêche de choisir de la vivre vivant !
    Si possible n'avoir pas ( trop) peur du réel ..?
    Je t'y ,et aussi particulièrement pour cet anniversaire de quarante en quarantaine que j'ai laissé passer
    Je post sans me relire !
      • Mercredi 15 Avril à 10:21

        Cher Emmanuel, merci pour ce mot, ce signe... En un mois je n'ai pas encore eu le temps de prendre vraiment des nouvelles de chacun, c'est comme si ma tête tournait au ralentis. Il faut peut-être juste se laisser faire, se laisser dériver un peu... J'espère que tout va bien pour tes proches et pour toi. Appelons-nous?

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :