• Journal des stupeurs et des étonnements 3

    (Cela fait maintenant un mois).

    Journal des stupeurs et des étonnements 3

     

    28- Suite des incohérences qui font des noeuds dans la tête et augmentent le brouillard (cf n°7): reprise annoncée des écoles et des crèches, mais les hôtels, les restaurants, et les lieux de spectacle restent fermés pour un temps indéterminé. Chercher ce que cela veut dire, en arriver aux conclusions les plus cyniques: il faut que l'économie tourne et que chacun puisse retourner au travail, et tant pis pour les enfants, les enseignants, et le virus de nouveau répandu de famille en famille (mais dans ce cas pourquoi se priver de l'économie touristique?) / il faut qu'un maximum de gens attrapent cette maladie, pour que nous soyons collectivement immunisés (mais dans ce cas pourquoi nous confiner un mois de plus?). C'est le trouble qui crée l'impuissance, la fatigue.

     

    29- Discours présidentiel: après les images martiales et la morale, la fierté de Papa Macron qui était le premier à insulter les Français il y a quelques mois. Ce n'est pas nouveau, ce n'est pas que lui, mais être gouvernés comme des enfants n'est plus tolérable. Non, nous n'avons pas besoin de leçons, de flatterie, de "pédagogie". Nous avons besoin de démocratie, et de transparence.

     

    30- Une lourdeur dans la tête. Un changement d'état de la pensée. Tout est épais, lent. Il m'est particulièrement difficile de me concentrer sur la poursuite du travail ordinaire; et de ne pas trouver tout cela un peu vain.

     

    31- Que pourra le théâtre pour réparer, consoler, penser? Peut-être beaucoup, par le simple fait de nous rassembler de nouveau. Peut-être pas grand chose, si nous oublions l'humilité et retombons collectivement dans ce fameux penchant de donner des leçons, de penser à la place des autres. Ce que j'aimerais voir, entendre: des fictions qui me surprennent, qui ne ressemblent en rien à ce que je ressasse déjà.

     

    32- Comment nous retrouverons-nous? Ce que nous vivons est-il partageable sans aigreur, sans colère, sans la tentation d'en vouloir à l'autre d'avoir moins souffert que soi, de ne pas avoir partagé les mêmes épreuves? Comment pourrons-nous comprendre même nos amis les plus proches?  Il me semble que nous allons marcher sur un sol plus morcelé que jamais. Que des monstres n'en profitent pas pour surgir de ces failles.

     

    33- 70% des appels à la Police ces jours-ci sont des délations.

     

    34- Dans une vie parallèle, ce mois-ci, j'aurais participé à la semaine de la poésie de Clermont-Ferrand. J'y aurais rencontré enfants et enseignants, détenus de la Maison d'arrêt, et participé à une lecture croisée avec Stéphane Juranics et Christian Prigent. Les organisatrices de cette Semaine continuent à la faire vivre en ligne ici: 

    http://lasemainedelapoesie.assoc.univ-bpclermont.fr

    Dans une vie parallèle, j'aurais assisté aux dernières dates d'Alors Carcasse au Théâtre des Quartiers d'Ivry. A l'heure qu'il est, je ne sais pas si ce spectacle aura une autre vie, je le souhaite de tout coeur car c'est là un très beau cadeau qu'on fait au texte Bérangère Vantusso et son équipe. (Et que, souris-je en moi-même, s'il faut à tout prix, en sortant de là, trouver des spectacles qui nous parlent de l'immobilité du confinement, Carcasse fera très bien l'affaire!!)

    Dans une vie parallèle, j'aurais pris des trains pour Lyon et des trains pour Béthune. A la Comédie, nous faisons le pari de garder le lien avec les spectateurs sans pour autant remplacer le théâtre. Par des échos, des "moments rêvés", des rebonds en lien avec les spectacles et événements qui auraient dû y avoir lieu.

    http://www.comediedebethune.org/avec-vous/webzine/

    Dans une vie parallèle, j'aurais beaucoup moins vu ma fille.

     

    35- L'énergie et l'évolution de ma petite, lancée à grande vitesse dans l'année de ses 3 ans, impossible à immobiliser, joie, envie de grandir, de rire, de tout comprendre: inconfinables.

     

    36- Lire des historiens, un peu, qui au moins ont un peu de recul sur quelque chose. (cf différentes interviews sur Mediapart). Frappée par l'idée que la rupture anthropologique en cours est celle qui consiste à ne plus enterrer les morts, à ne plus accompagner nos personnes âgées vers la mort. Tenter d'en mesurer la vertigineuse profondeur, la vertigineuse horreur. Penser que cette question a été assez puissante pour que les tragédies antiques arrivent vivantes parmi nous. Et, en un mois à peine...

     

    37- Je reprends doucement le fil d'un texte, c'est-à-dire que je n'écris pas, pas encore, pas vraiment, mais je reprends le fil de ma pensée, j'essaye de faire renaître un peu d'imaginaire.

     

     

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 15 Avril à 21:27
    kwarkito

    franchement, je comprends toutes tes questions et tous tes embarras. Et j'en partage une bonne part. mais vraiment, si je peux me permettre un conseil, qui est celui d'un père, qui pour avoir été tardif, a en son temps, a décidé alors d'accompagner sa fille dans son premier âge, profite de ce temps là, avec elle, de tous les échanges que vous pouvez vous accorder, dessinez ensemble, jouez ensemble, inventez des choses ensemble, fabriquez vous des secrets vous en ressortirez fortifiées l'une et l'autre. Mets le monde à distance, rt comme dit Kafka, il roulera en extase à tes pieds.

    PS. On s'était croisés au stage de François en 2016

     

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