• Journal des stupeurs et des étonnements 4

     

    Journal des stupeurs et des étonnements 4

     

    38-  Je sortirai de là sans avoir pris de décision définitive, sans avoir eu d'illumination, sans avoir trouvé le sens de ma vie, sans avoir fait de tri radical entre ce dont je veux et ce dont je ne veux plus, sans avoir écrit, sans avoir lu tous les livres que je me suis toujours promis de lire, sans avoir terrassé aucun démon intime.

     

    39- Je travaille par vidéo interposée. Retrouvailles plutôt agréables, mais tout change de nature: les silences, les pauses, les acquiescements. A certains moments, il y a soudain quelque chose d'un peu étrange et impudique à se faire rencontrer deux mondes, celui de la maison et celui qui, d'habitude, relève pour moi du "déplacement". Si pour moi c'est vécu plutôt légèrement, j'imagine l'intrusion que doit représenter le télé-travail dans d'autres situations. Intrusion dans le temps de la maison, caméra sur les recoins d'une intimité. Injonction à être disponible et présentable partout, tout le temps.

     

    40- En deux mois à peine nous avons, tous ensemble, et volontairement pour la plupart, modélisé le parfait cauchemar, chacun sous contrôle, flic de l'autre et privé de tout ce qui pourrait déborder: embrassades, morves et larmes, empoignades et sueurs. Et le sexe, réservé, donc, aux couples confinés ensemble. La morale est sauve.

     

    41- La possibilité de l'effusion me manque.

     

    42- La possibilité de la foule me manque.

     

    43- Qui pèsera le plus lourd dans la balance? La possibilité d'une embrassade, d'une soirée entre amis, d'un premier baiser ou la peur de la contagion?

     

    44- Se souvenir: cafouillage autour des respirateurs commandés par l'état: ce n'étaient pas les bons. Enorme opération de communication puis silence radio.

     

    45- Se souvenir: cafouillage autour des masques: les grands distributeurs annoncent qu'ils ont fait des stocks, les soignants n'ont toujours rien.

     

    46- Se souvenir: (mais là, le mot de stupeur est faible) des déclarations de Donald Trump lors d'une conférence de presse, affirmant qu'on devrait essayer d'injecter de la Javel dans les poumons des malades. Peut-être pourrait-il donner de sa personne pour les tests? ça résoudrait quelques problèmes politiques de surcroît... On peut aussi lui suggérer l'immolation par le feu, le suicide par pendaison, qui, à terme, auront aussi sans doute raison de la maladie.

     

    47- Se souvenir que ce genre de nouvelles nous arrivent quotidiennement, tandis que nous ne savons rien de ce que nous aurons le droit de faire ou non dans les semaines qui viennent. Se souvenir que cette époque, c'était cela.

     

    48- Se souvenir de l'infantilisation constante, que jamais dans cette affaire les citoyens n'ont été traités comme des adultes, qu'à dix jours du déconfinement annoncé on nous rabâche "si vous êtes sages", "s'il n'y a pas de relâchement". 

     

    49- Se souvenir qu'après s'être faits sermonner collectivement de n'être pas assez bien confinés, nous nous sommes faits sermonner collectivement de n'être pas assez immunisés.

     

    50- Je réfléchis aussi aux spécificités de mon travail. Et à l’envie, que nous serons sans doute nombreux à avoir, de recentrer sur la mise en présence, sur ce que ça signifie vraiment, par-delà les conventions et les usages purement sociaux de la sortie au spectacle. Envie de retrouver  le risque que ça implique, risque de la rencontre réussie ou ratée, risque de l'échauffement ou de la triste tiédeur, risque que quelque chose ne tourne pas comme prévu, risque de l’accident, risque aussi de ressortir dérangé, déplacé: le risque, en somme, de vivre quelque chose ensemble.

     

    51- A quoi ressemblera le théâtre, dans le temps des retrouvailles? (Sans doute, exactement, à ce qu’il est déjà et dont nous retrouverons facilement le chemin). Mais dans un moment où les clivages seront plus grands que jamais, comment faire du théâtre un lieu qui rassemble et remet en mouvement, dans que ça sonne faux, sans que ce soit condescendant?

     

    52- J’ai du mal à croire au théâtre avec des masques, des distances et des Plexiglas. Est-ce la seule condition pour ne pas disparaître?

     

    53- Premier Mai mondialement annulé. Et quand Macron parle des « chamailleurs » devant les flashs et entre deux bouquets de muguet, pense-t-il à Benalla écrasant à coups de bottes la tête des manifestants? Nous n’oublierons pas.

     

    54- Au détour de ce genre d'allocutions, je n'arrive pas à savoir si c'est de la bêtise, de l'ignorance ou un cynisme poussé à son dernier degré, celui d'un pouvoir jouant ses dernières cartes, bien décidé à tout balayer sur son passage, à commencer par le sens des mots.

     

    55- Certains jours, "ce qui viendrait naturellement serait: se rouler en boule et attendre que la porte nous porte, s'il y a une pente..."

     

     


     

     

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