• Journal des stupeurs et des étonnements 5

     

     

    Journal des stupeurs et des étonnements 5

     

    56- Je bataille, entre l’idée que tout ce que j’écris ici est d’une grande banalité, je sais que j’enfonce les portes ouvertes du présent dans lequel nous sommes, et l’idée qu’il faut quand même l’écrire, parce que vu d’un autre temps (il y a deux mois, dans deux mois je l’espère) cela reste inconcevable. Sans doute, beaucoup de choses de ces jours-ci seront oubliés, édulcorés, refoulés dans quelques semaines. Ou (la version pessimiste), remplacés par des soucis plus profonds encore.

     

    57- ça veut dire quoi être mort? Demande ma fille pour la toute première fois, en se glissant dans mon lit ce matin. 

    Et, un peu plus tard: Je ne veux pas aller à l’hôpital sur un lit à roulettes. 

    Avoir trois ans au temps du Coronavirus.

     

    58- Une carte s’affiche sur l’écran. Des zones rouges, des zones vertes, une liberté à deux vitesses. Combien sommes-nous à désirer la zone bleue d’un bord de mer?

     

     59- Je pense toujours très fort que céder à la peur, c’est céder à autre chose, qu’il est toujours bon de rester éveiller, prêts à se dé-soumettre. 

    Un entretien avec Miguel Benasayag vient mettre les mots sur tout ce que j’essaye d’écrire ici depuis le début du confinement. Une trouée de lumière.

    https://www.youtube.com/watch?v=xrwTP3m61hM

     

    60- Lou ne retournera pas à la crèche, nous ne faisons pas partie des familles prioritaires et je le comprends très bien. Je ne sais pas dans quelles conditions elle pourra faire son entrée à l’école. C’est peut-être ce qui me rend le plus triste. Ce « passage » là ne sera pas une fête. Que d’autres fêtes s’inventent alors, pour cette génération qui assiste à l’effritement effectif de « la peinture vieille de notre monde ».

     

    61- Se souvenir (ou pas) du discours présidentiel sur la culture (mais pas sur l’Art, ne rêvons pas), de sa mise en scène débilisante, du Ministre fantôme (ou fantoche?), des métaphores ridicules. Ce seraient des bouffons dans un jeu télévisé quelconque, il suffirait de zapper ou de se passer de télé comme il est assez facile de le faire. Mais que cette mise en scène grotesque soient le fait de nos responsables politiques ne devra pas être oublié.(Je pensais qu'on avait touché le bout avec les "chamailleurs" (cf numéro 54), mais non: il y a le tigre à enfourcher et Robinson Crusoé dans la cale à la recherche de jambon et de fromage.Y a-t-il une équipe autour de cet homme?)

     

     62- Le dernier texte de théâtre que j’aie terminé, Les désordres imaginaires, met en scène un « jeune président à la mode » qui prétend régner sur les imaginaires et s’écoute beaucoup parler. Et des artistes qui répondent à une commande adressée aux « jeunes artistes de moins de trente ans».

     

    63-De ce temps de confinement, je voudrais pouvoir conserver la lenteur. La possibilité du silence.

     

    64- Trouées de lumière encore: échos sur des textes, mains tendues pour collaborations à venir, perspective d’édition. Un peu de retape pour la confiance en mon dernier texte qui était tombée bien bas peu avant le confinement. Une fête à retardement qu’on se prépare et qui n’a pas lieu. Une rencontre ratée. Puisse la suite faire oublier cette tristesse.

     

    65-Chaque soir aux informations de la télévision publique, témoignages de confinés: dans des châteaux, des hôtels de luxe, des îles ensoleillées qui ne sont pas Mayotte. Une fois en appartement: chacun des 4 enfants avait sa chambre et son ordinateur. 

    Pas une seule fois dans les cités. Quand les banlieues sont filmées pour cause de fait-divers, le caméraman ne descend même pas de sa voiture. Voilà où est la violence. Voilà où le service public est défaillant (entre autres).

    Je comprends que les théâtres puissent parfois donner la même impression. Lutter pied à pied contre cela.

     

    66- J’ai assez peu lu de romans depuis deux mois. (Beaucoup de manuscrits de théâtre, mais c’est là ma gymnastique habituelle). Pas vu de films ni de séries. C’est comme s’il n’y avait pas de place pour d’autres fictions que celles que nous sommes en train de vivre. J’en suis un personnage secondaire bien peu spectaculaire.

     

    67- Il y a celles et ceux qui ont angoissé pendant le confinement, celles et ceux qui angoissent à l’idée de la reprise, de la sortie de la bulle. Et les angoissés perpétuels, qui doivent peut-être se sentir moins seuls? 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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