• Journal des stupeurs et des étonnements

     

     

    Journal des stupeurs et des étonnement

     

     

    (Non pas journal du confinement, mais des questions, des stupeurs et des étonnements, des révélations et des brouillard. Noter un peu chaque jour car il apparaît qu'on s'habitue à tout, qu'au bout de quelques jours on est déjà "désétonné". Liste mouvante, établie au fil des jours, à partir du 17 mars 2020. Contradictoire, évolutive, personnelle. Ne disant pas comment il faut penser car n'en sachant rien.)

     

     

    1- Alors comme ça, en 24 heures à peine, tout un pays est capable de se mettre à l'arrêt, sans (presque) faire usage de la force (j'avais écrit de la France!!). Et malgré les entorses aux règles qu'on nous montre ici ou là, ce qui m'a étonnée, moi, c'est l'extraordinaire docilité.

     

    2- Avec quelle force se pose la question du "chez soi", du foyer, de la chambre à soi ou non, de l'espace vital, des concentrations de population, de la crise du logement. Stupeur d'avoir eu à choisir en quelques heures ce qui serait le "chez moi" le plus vivable, de faire l'équation hasardeuse de tous les paramètres, des risques, dans un contexte d'informations et d'injonctions contradictoires permanentes. Et les choix impossibles pour les familles séparées, les familles recomposées, les familles à distance?

     

    3- Et cette fracture qui apparaît, première d'une longue liste: Paris contre le reste du pays, Paris ennemi, parisiens qu'on laisserait bien crever entre eux, Paris contre nos belles campagnes. L'espace de quelques jours, le virus c'est devenu Le Parisien. Premier Ennemi d'une longue liste qu'on n'avait pas vue venir et qui nous change un peu des listes habituelles même si on y retrouve quelques classiques (le jeune de banlieue, l'intellectuel, etc...)

     

    4- Stupeur du déchaînement de violence quasiment immédiat sur les réseaux sociaux, contre ceux qui choisissent de quitter Paris, contre ceux (mais surtout celles) qui écrivent leur journal de confinement, contre ceux qui sortent encore dans la rue. Bien sûr on peut souhaiter que chacun agisse avec bon sens, mais ce qui m'a frappé c'est le positionnement moral, les leçons données presque immédiatement quand chaque situation me paraît unique et complexe. L'impossibilité violente de concevoir que, face à cette situation inconnue dont personne n'a les clés nulle part, d'autres puissent faire d'autres choix que les siens.

    Ce que ça révèle aussi profondément des lignes de failles, qu'on connaît déjà mais qui soudain paraissent infranchissables (j'avais écris "paressent"), entre les différentes conditions de vies, les conditions de travail, la fracture immense des classes, des milieux, des chances et des acharnements. Les injustices, soudain révélées comme des plaies béantes.

     

    5- Stupeur de retrouver les peurs primaires, de penser sa vie sociale comme ma génération a appris à penser sa vie sexuelle  - en terme de risque, de contamination, de responsabilité, de peur permanente.

     

    6- Le fantasme du risque zéro, la recherche immédiate de coupables. Comme une négation de la part de trouble qu'il y a toujours, à jouer avec les limites, à jouer avec le danger. 

     

    7- Colère et stupeur des messages contradictoires du gouvernement qu'il faudrait noter jour par jour, heure par heure... Il me semble que chaque jour qui passe change la couleur de ce qui nous est demandé. Rester chez soi à tout prix (même celui de sa santé mentale?) pour les uns, reprendre le travail pour les autres. Aller voter un jour et dès le lendemain ne plus sortir de chez soi qu'avec une autorisation écrite.

    (N'est-ce pas un peu littéral, le ministre de l'intérieur appelle à rester à l'intérieur et la ministre du travail qui appelle à reprendre le travail?).

     

    8- Le besoin immédiat de faire et de produire, quand un peu de silence ferait aussi du bien.

     

    9- Etonnement des nouvelles habitudes qu'on prend, rendez-vous Skype dans un coin de chambre, apéros Skype en famille et entre amis, correspondances. Liste rallongée des choses à faire, textes à lire, textes à produire, réponses à apporter, choses géniales à inventer, quand tout cela me place surtout dans un très grand brouillard. S'il y a quelque chose à comprendre de tout cela, je le comprendrai dans quelques années car je suis lente. 

     

    10- La petite culpabilité que j'ai de désirer m'ennuyer, alors que je croule sous le travail, d'envier ceux qui s'ennuient alors que je sais bien que la solitude doit décupler les angoisses, les tristesses, aussi.

     

    11- Stupeur de recevoir la semaine dernière de la part de la Préfecture un message invitant les habitants de mon quartier de Paris à arrêter de saturer la ligne de la police en appelant pour dénoncer les voisins qui sortent encore dans la rue.

     

    12- Et ces histoires qui arrivent aux oreilles, qui me donnent l'impression qu'on a basculé dans une autre humanité, qu'elle est pire encore que ce que j'imaginais: ces voisins laissant des mots à des soignants pour leur demander de ne toucher à rien dans les parties communes, de ne pas garer leur voiture chez eux et si possible de déménager car ils sont certainement contagieux. Ces flics désoeuvrés qui contrôlent dans les paniers des gens ce qui serait de première nécessité et ce qui ne le serait pas. Ceux qui tabassent un jeune pour n'être pas sorti avec son papier. Ceux qui verbalisent les SDF. Une toute puissance qui me terrifie. Les vols de masque, les trafics de masques, ceux qui se découvrent dans cette nouvelle possibilité (ce ne sont pas les délinquants habituels, dit la Police).

     

    13-  Je ne retrouve pas le sens de ce que je fais, et ce n'est pas dans ce contexte d'injonctions (à me dire comment me comporter, où et comment vivre, à produire du sens, de la pensée, de la beauté) que j'y arriverai.

     

    14- Pas vraiment surprise de constater avec quelle force je déteste toujours autant qu'on me dise ce que je dois faire. Bon sens ou pas.

     

    15- C'est toujours le printemps.

     

    (To be continued)

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  • Commentaires

    1
    catherine vidaller
    Lundi 6 Avril à 10:17

    Bonjour Mariette ,

    J'espère que vous allez bien malgré…..

    J'essaie de ne capter que le beau , le sensible , le généreux!

    Dans ma rue Aux Chartrons les voisins applaudissent à  20h les soignants et tous ceux qui sont mobilisés !

    Mais je suis très solitaire ,je ne peux pas appréhender l'état d'esprit urbain ambiant .Je ne retiens que le rire que certains nous offrent et les bons conseils .Je reste " à la maison " pour ne pas être une charge .

    Je pense au "Jour D'Après " …

    "Le progrès est une hache mis entre les mains de psychopathes " qui l'a dit ?

    Je crains la confirmation de sociétés numérisées ,liberticides dirigées par des technocrates égotiques qui excluent toujours plus les plus vulnérables .Que faire ?  me rendre utile 

    Que sera le Jour D'Après plus réfléchi sur  la tragique condition humaine ou la Main Invisible va nous anéantir ?!

    Bien amicalement Catherine

    2
    Lundi 6 Avril à 10:25

    Merci Catherine pour ce signe qui me réjouit.

    Tout va pour moi, partageant ce "confinement" avec ma petite fille de trois ans, je ne connais ni le vide ni l'ennui, mais plutôt la difficulté à penser ce qui nous arrive et l'Après dont vous parlez...

      • catherine vidaller
        Lundi 6 Avril à 10:57

        Merci pour votre mot ! Nous ne pouvons  être que bouleversées .j'étais déjà sur le quivive

        je regardais vers la Chine étonnée de la presque tranquillité de la France .Je comprends que prés d'un'enfant de trois ans les sentiments soient  plus exacerbés .Je vous souhaite de tendres moments Cath.

         

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