• Krach, de Philippe Malone

     

     

    Krach, de Philippe Malone

     

    Je m'étais dit que j'inventerais un autre espace pour les textes nécessaires. Pour ne pas tout mélanger avec mes bricoles à moi. Un site, un blog, avec les textes urgents à dire, maintenant, tout de suite, le plus possible. Les textes à mettre en scène ou à gueuler dans la rue, à dire-concert-de-rock dans un micro, à murmurer dans les radios clandestines, à glisser dans les boîtes aux lettres, à mettre sur sa messagerie de répondeur, à glisser, billet-doux, dans les poches de son amant, à clamer-tribune, à débattre-forum, à chanter-groupie, à pirater-anonymous, à décortiquer-chercheurs, des textes pour renverser l'opinion publique, réconforter les coeurs inquiets, ou juste continuer à vivre dans la violence ambiante en se disant qu'on n'est pas tout seul.

    Mais comme c'est urgent et que je n'ai pas d'autre espace sous la main que celui-là, c'est ici que j'en parlerai. De Krach. De Philippe Malone. Texte paru en 2013 chez Quartett et dont le chemin, je crois, ne fait que commencer.

    Krach, c'est une partition précise, à murmurer dans un micro puis proférer peut-être, une logorrhée avec suspens, ruptures et flots, une écriture qui impose sa musique et son mouvement implacable.

    Krach prévient. Que la colère et le poing dans le mur ne suffiront pas. Pas tout de suite. A faire tomber la tour et le système. Que le cri, et l'écrit sans doute, non plus. Mais de ce premier éclat, geste vain, naît un souffle, et s'enfle le texte.

    Et bascule le texte, parce qu'il avance comme ça, de rebonds en basculements, sonores, rythmiques, et il devient le corps qui lui aussi bascule, chute, du haut de l'idéologie ambiante et du 30ème étage de la tour, et se voit, reflet dans la vitre, repasser par les différentes marches de l'échelle, différents corps et différentes injonctions.

    Et puis revient le murmure et apparaît le "nous". (Enfin c'est moi qui imagine le murmure parce que bien sûr chacun fait comme il veut).

    Krach est un texte hybride, plastique, qui invente les modalités de la parole à mesure qu'elle s'écrit, qui pousse la poésie et ose les ruptures, la prise de pouvoir d'une note de bas de page qui devient texte parallèle, des "tables des heures, des semaines, des années", implacables et drôles, des phrases interrompues, des verbes suspendus, séparés de leur pronom pour mieux prendre leur élan et prendre de la vitesse.

    C'est en ça, aussi, qu'il est nécessaire.

    Krach prend place à un des endroits les plus passionnants du théâtre contemporain: celui d'une écriture qui fait feu de tout bois tout en restant extrêmement littéraire, travaille l'oralité et la respiration tout comme la rythmique de la page, retravaille les langages vides et vidés pour se les réapproprier poétiquement, et propose au plateau de vrais défis à relever, une nouvelle esthétique à trouver, qui ne devrait ressembler à rien de ce que l'on connaît, comme chaque fois qu'une écriture forte vient bousculer les codes et demande expressément d'inventer le théâtre qui la portera.

    Extrait:

    "tu cours

    à l'usine plus d'usine, au bureau plus de bureau, dans l'entreprise quelle entreprise au ministère plus d'Etat, au boulot QUEL BOULOT, tu fonces, jambes fermes taillées pour la mêlée, petits pas petits pas grand bond -en avant- t'agites, t'excites, plus vite, plus fort, état critique, l'air vicié incise tes poumons, presque à vif, presque à sec, t'es plus jeune moins leste plus si con, tu brûles, dans tes veines de l'acide, 40 ans 50 ans n'oublie pas, tu es vieux, l'as toujours été, tu angoisses, t'agites, t'agites puis forcément t'épuises, du calcaire dans les cuisses, du silex dans le coeur, t'es foutu t'es fossile, tu ralentis, cherches ton souffle, "stop", "stop",  comment ça "stop" TU TE CROIS OU? EN VACANCES? ALLEZ RETOURNE DANS LE RANG FONCE, ON REPREND tu reprends, traînes des pieds, ta carcasse une douleur, tes désirs une débâcle, tu t'élances, cours voles puis t'affales, tentes puis échoues, recommences puis échoues encore, ALLEZ ECHOUE MIEUX, le muscle gourd, asphyxié, pantin désarticulé, ta volonté un souvenir tu

    dérives,"

    (p.45)

     

    Krach, de Philippe Malone

     (Paris, octobre 2014)

     

     

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 29 Octobre 2014 à 06:13

    J'aime beaucoup ton premier paragraphe. Évocateur !

    2
    Mercredi 29 Octobre 2014 à 10:27

    J'aimerais que tous les textes donnent cette même envie d'être clamés, transmis, diffusés. Et que celui-ci le soit davantage.

    3
    Mika
    Samedi 15 Novembre 2014 à 20:18

    Je me permets, puisque vous désirez qu'il soit plus porté, de vous informer que ma compagnie À Corps Rompus met en scène ce texte cette année.


    Si vous souhaitez suivre un peu notre travail vous pouvez aller ici : Krach.


    PS (Merci pour vos textes...)

    4
    Samedi 15 Novembre 2014 à 22:24

    Voilà une très bonne nouvelle!

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