• L'attente du soir, de Tatiana Arfel

     

     

    L'attente du soir, de Tatiana Arfel

     

    Voilà une lecture imprévue. Qui n'entrait pas dans mon planning de lectures-moteurs-mécaniques-théâtre-théories-travail. Une vraie rencontre, donc.

    Première curiosité au Chambon-sur-Lignon quand, aux Lectures sous l'arbre, les éditeurs de Corti évoquent ce texte d'une auteure de trente ans, arrivé par la poste, et qui a eu des allures d'évidences dès le premier paragraphe. Puis entendre une fois, deux fois, de nouveau, ce nom. Et en effet, être littéralement soufflée par l'ouverture du livre.

    " Je suis né d'un oiseau grimpeur avec pour haie d'honneur les pattes poudrées de cinq caniches, dont un royal. J'ai plongé dans l'odeur de transpiration, de sucre d'orge et d'huile camphrée qui fut celle de ma mère le maigre temps qu'elle vécut. Un visage grimé, inquiet, flottait sans corps derrière les fumées maternelles: mon père, clown de profession, avait pour l'occasion retiré son nez rouge et cessé ses mimiques. Les larmes délayaient ses fards.

    Ma mère a accouché dans sa roulotte. Une vieille sage-femme du village où nous donnions les représentations était accourue, alertée par les lamentations et les cris de mon père. A peine quelques heures auparavant, ma mère répétait un numéro de trapèze. Elle avait perdu les eaux en plein vol. Elle avait arrosé mon père ainsi que Jules, notre aide de camp, et deux caniches qui se trouvaient au-dessous d'elle. C'est là que mon père a commencé à crier en arrachant ses cheveux trempés. Mes parents avaient le sens du spectacle."

     

    Trois histoires se croisent, que je ne révèlerai pas ici, ce serait dévoiler de beaux secrets, mais simplement placer les décors qui se rencontreront petit à petit (l'image de la structure qui me vient en lisant est plus exactement "se tresseront", trois fils qui avancent l'un après l'autre comme pour former une natte, jusqu'à ce que les couleurs des uns déteignent sur le gris du troisième).

    Les trois rubans de la natte, c'est d'abord Giacomo, qui ouvre le roman, enfant de la balle qui reprend le petit cirque laissé par ses parents, et consacre sa vie à la route, à ses numéros de dressage de caniche ou de symphonie de senteurs, à son amour platonique pour une trapéziste, à l'espoir de rencontrer quelqu'un à qui transmettre cette vie d'artisanat et de tendresse. C'est ensuite Mlle B., et nous entrons dans des chapitres beaucoup plus glaçants, où le gris domine. Celui de la maltraitance psychologique, de l'indifférence et du vide, qui se se matérialise dans la tête du personnage par un "grand blanc brilliant" qui l'envahit si elle ne récite pas immédiatement des choses apprises par coeur et des tables de multiplication. C'est l'histoire d'un être à qui aucune main n'est tendue, et surtout, aucun regard, pour évoluer dans le monde. Le troisième personnage est "Le môme", et il faut avoir le coeur bien accroché pour suivre son histoire, lorsqu'on comprend qu'il survit dans un terrain vague où il a été abandonné, sans aucun recours aux mots ni aucun contact avec l'espèce humaine. Il se nourrit d'herbes et de détritus et ne rencontre dans ses premières années qu'un petit chien dont il se croit le semblable. Jusqu'au jour où il commence à dessiner et à donner corps à sa passion des couleurs.

    Comment ses trois là se croisent, encore une fois, je ne le dirai pas, mais c'est avec beaucoup de subtilité, et quand les ficelles narratives deviennent plus grosses, on est tout prêt à les accepter tant on les attendait, tant d'infimes indices avaient été semés au détour de chaque phrase, tant le tableau est précis dans les échos qui se tissent entre les trois parties.

    Me voilà donc happée, surprise, à un endroit que je n'attendais pas. Là où j'espérais contenter mon plaisir pour la technique, me prendre des claques de style et de brillance, je me suis laissée emporter par quelque chose de plus subtil et plus profond, j'ai arrêté de regarder au bout de quelques pages "comment c'était fait" pour me laisser entraîner sans défense dans de la narration pur jus, dans de l'émotion brute, parfois brutale, qui ne s'embarrasse pas de faire joli quand on est au coeur de ce qui fait mal et de la souffrance essentielle des personnages. Et pourtant c'est joli, c'est un grand tableau aux couleurs primaires, où chaque couleur épouse une émotion, un état, pour Le Môme qui n'a d'autres façons de les définir, mais aussi pour nous, très vite. Et pour longtemps le jaune sera la couleur de la joie.

    Et la peinture est très subtilement la métaphore de l'écriture: elle est, pour le Môme, façon la plus juste de rendre compte de son monde intérieur et extérieur sans le recours de la pensée structurée par les mots. Les sensations et intuitions comme point de départ, c'est le cahier des charges que semble s'être donné l'auteure, qui du coup fait oeuvre entièrement originale, où la moindre généralité est absolument impossible puisqu'elle n'a jamais la prétention de se placer plus haut q'un de ses trois narrateurs, tout juste un peu plus loin dans le temps, au moment où ils ont acquis légèrement plus d'expérience ou légèrement plus de vocabulaire.

    "Car la peinture du môme avait un peu changé. Il ne peignait plus dans l'urgence, d'un seul trait, pour ensuite passer à un autre dessin et ainsi de suite. Il avait commencé à se préoccuper de ce qu'il voulait peindre avant même de peindre. Ça veut dire que l'image de sa tête ne sautait plus d'un coup sur le tableau pour être sauvée de l'oubli, non, le môme se battait maintenant avec cette image pour lui donner maintenant la forme qu'il voulait, la travailler jusqu'à ce qu'elle apparaisse comme une image nouvelle. Ça devenait une image sur un chemin d'images, un chemin de travail. Elle prenait un sens par rapport aux autres, et toujours la suivante s'avançait plus loin que la première. En fait, maintenant que le môme avait le temps, qu'il avait de quoi manger, qu'il était entouré de gentilles choses et de gentilles personnes, il voulait que ses peintures ne soient plus seulement comme crier: qu'elles soient comme parler". (p. 240)

    Je pourrai citer le livre en entier tant il est ciselé avec finesse et ouvre à chaque chapitre de nouvelles portes pour les sens. Amateurs de littérature, de peinture, de cirque, d'art-thérapie, précipitez-vous. Seul bémol peut-être: le titre qui ne reflète en rien la richesse du contenu, mais peut-être est-ce voulu, ce titre passe-partout qui se laisse oublier comme la grise Mlle B. pour mieux se placer au bord du monde, en spectatrice de la vie éclatante.

    Et c'est aux magnifiques éditions Corti, où Tatiana Arfel a aussi fait paraître un second roman sur le monde de l'entreprise, Des clous, que je lirai incessamment sous peu.

     

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