• La Conférence, de Christophe Pellet

     

    Maladie de la jeunesse

    (c) Alain Fonteray

     

     

    Maison du comédien Maria Casares à Alloue, en Charente. Je suis heureuse de retrouver la Compagnie du Veilleur, c'est-à-dire Matthieu Roy et son équipe. Trois ans après notre sortie du TNS et la création de Drames de Princesses, d'Elfriede Jelinek.

    Heureuse de la perspective de retravailler ensemble, qui plus est sur les textes de Christophe Pellet.

    Parce que le théâtre est souvent une affaire de génération, heureuse de retrouver un langage commun que nous avions mis trois ans à conquérir au cours de notre formation.

    D’être d’accord avec cette équipe-là sur ce que nous avons à défendre.

    Sur nos envies d’un théâtre exigeant, engagé.

     

    A commencer par La Conférence, de Christophe Pellet, donc, avec le très virtuose Philippe Canales dans le rôle de Thomas Blanguernon.

     

    La mise en scène de Matthieu semble d’abord prendre à contre-pied le récit du personnage,  auteur de théâtre exilé à Berlin, pour nous plonger en plein film catastrophe. Lumière, son : tout est là pour maintenir la tension. Mais en fait la catastrophe, les dangers sont bien là, à chaque instant du texte de Pellet : la catastrophe du système français, de ses « entreprises culturelles », de son fonctionnement général. Un véritable processus de « contamination ». Il faut se tenir loin pour ne pas retomber dans la « trappe » de ces entreprises de l’état français. Mais aussi dans la trappe de tout « système », aussitôt qu’il s’apparente à une entreprise, un monde de relations viciées par le carriérisme de chacun.

     

    Notre héros est d’abord en surplomb. En exil. L’écrivain dans sa tour d’ivoire. L’artiste français à Berlin.

    Puis, malencontreusement, il replonge, se fait avoir, cède à « la Marie-Jo », figure du milieu,  qui l’invite à donner une conférence. A cette occasion, il retrouve tout ce qu’il avait fui : directeurs cyniques, jeunes arrivistes en qui il se reconnaît tel qu’il était à ses débuts.

    Il ne lui reste plus qu’à « tirer dans le tas » avec sa conférence, en mémoire de son amie Esther Cohen suicidée dans l’exercice de ses fonctions de « directrice d’une entreprise culturelle française ». On voit le narrateur évoluer dans ce milieu miné, tantôt kamikaze héroïque, tantôt homme traqué, terrorisé, en danger dans ce monde de bassesses et de faux semblants. On s’imagine tour à tour dans un jeu vidéo ou une série à suspense, où tout l’enjeu serait de survivre à la bêtise ambiante, trouver les bons codes pour s’adresser aux êtres qui nous entourent, commencer par savoir comment les regarder.

    Le super-héros du début perd peu à peu de sa superbe au contact de ses condisciples, et de la gastronomie locale (« la saucisse de cheval sauce vinaigrette »), il finit par boire l’argent qui devait lui servir à quitter le sol français, il y reste englué, ramené à la précarité dans laquelle on tient, en France, ceux qui font exercice de leur esprit.

     

    Texte salutaire, quand on évolue comme Blangueron dans le milieu théâtral français, et que comme lui on se plie finalement aux règles du jeu sans vraiment réussir à enrayer le système. Salutaire aussi, pour le public, parce qu’il est bon de rappeler que, bien qu’aimant, en principe, nos métiers, nous n’en sommes pas moins soumis aux mêmes petits jeux de pouvoir et d’apparence que le travailleur lambda. La bêtise, l’humiliation et l’exploitation peuvent aussi être le lot quotidien des employés de ces « maisons » qui affichent pourtant d’autres valeurs sur leurs murs et dans leurs programmes.

    L’époque est plus au remplissage des caisses qu’à la production de pensée ou même (gros mot !) de beauté.

     

    C'est à Alloue ces jours-ci, et à Thouars, toujours en Charente, les 18 et 19 novembre prochains.

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  • Commentaires

    1
    Mariette Profil de Mariette
    Dimanche 11 Juillet 2010 à 19:28
    J'oublie de dire qu'on n'est pas obligés d'attendre le spectacle pour lire le texte, qui est publié à l'Arche. C'est même carrément incontournable, pour les théâtreux comme pour les autres. Allez, vite, dans la valise!
    2
    Vendredi 2 Mai 2014 à 00:40

    J'aime beaucoup la conclusion. Elle me fait penser au monde de l'édition, au Québec, particulièrement le dernier éditeur qui a pris un risque avec moi, m'envoyant par courriel les "règles du roman historique", avec une douzaine de clichés. C'est sans doute pareil dans la plupart des sphères de création culturelle.

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