• La langue n'est pas plus une fatalité que l'économie

     

    La langue n'est pas plus une fatalité que l'économie

     

     

    [Je ne sais pas de qui est cette photo qui circule sur internet, si quelqu'un peut  m'éclairer histoire que je rende à César(e) ce qui est à César(e)!] 

     

    (Tout ce qui suit, je ne l'invente pas, je le réalise grâce aux travaux entre autres d'Aurore Evain, dont je vous recommande le précieux article sur l'histoire du mot "autrice" ou encore l'anthologie du théâtre de femmes de l'ancien régime. Ou aux recherches du grammairien Yannick Chevalier, dont on peut lire une interview ici. Tous deux rencontrés samedi à la MC2 de Grenoble lors de la journée organisée par Marie Potonet et intitulée l'Habitude de la liberté )

     

    *

     

    Les petites filles apprennent une langue qui s'accorde au masculin. Avec beaucoup de fierté elles maîtrisent les subtilités de la langue de papa, qu'on appelle pourtant parfois "maternelle", quel paradoxe, quand tout est fait pour y minimiser l'accord qui désigne la femme.

    Les petites filles se souviennent des soupirs et des ricannements le jour de la leçon "le masculin l'emporte sur le féminin", le règlement de compte qui s'en suivit dans la cour de récré autour d'un ballon de foot.

    Et puis ce n'est pas si grave, puisque dans cette belle langue (au féminin) française, le vocabulaire est assez large pour qu'elles puissent y exprimer leur belle sensibilité (féminine) et même assez vite dans l'Histoire écrire des romans (sentimentaux).

    Et pourquoi  faire la guerre aujourd'hui à ce qui est de toute façon "comme ça", une règle supérieure agencée dans un souci de logique qui fait, on le sait, défaut aux femmes? Est-ce que ça m'empêche d'écrire, de publier des livres, de voir mes pièces jouées par des hommes comme par des femmes? Non. Au présent on peut avancer tranquille, sur un pied d'égalité. Un pied seulement. Et attention au croche-patte.

    C'est au passé, mais aussi au futur, que le bât blesse. Rien ne nous empêche d'exister, de bricoler nos petites histoires. C'est demeurer qui pose problème. 

    Comme souvent dans l'Histoire des humain.e.s et des idées, c'est le passé qui nous instruit sur ce qui nous attend si nous relâchons la garde. Qui nous désigne aussi les endroits d'action possible: la grammaire, la mémoire, l'imaginaire.

    Tout d'abord: la grammaire n'est pas une fatalité, parce qu'elle a été codifiée à une époque bien précise, dans une société donnée, et qu'elle en est le miroir, voire le manifeste. C'est cette société des XVIIème et XVIIIème qui décide de cette fameuse règle qui voudrait que l'universel corresponde au genre grammatical masculin.  (Jusque là, l'accord se faisait avec le mot le plus proche dans la phrase: garçons et filles étaient donc accordéEs au féminin, tandis que filles et garçons perdaient le E). Ce n'est donc pas comme ça depuis toujours. Et donc peut-être pas non plus pour l'éternité.

    (Le neutre du latin, lui, s'est perdu en route ou quoi?).

    C'est cette même société, cette même époque, qui fait disparaître autoritairement des mots de nos usages (et non pas du dictionnaire), comme cet "autrice" qui fait bondir aujourd'hui et hurler au néologisme, mais qui a eu sa vie et qui n'est en rien une invention récente.

    Disparues, aussi, les écrivaines célèbres, effacées elles aussi tout bonnement des histoires littéraires, laissant croire aux contemporain.e.s qu'elles n'ont pas existé, que les femmes pendant des siècles n'ont pas écrit, nous mettant à chaque nouveau siècle en position de pionnières d'une conquête toujours recommencée. (Quelle chance, on se dit, d'être les premières intellectuelles... et se retournent des milliers de femmes dans leurs tombes anonymes).

    Les femmes écrivent depuis des siècles, du théâtre en particulier, sont jouées, connues, combattues, bien sûr, écartées, évidemment, des mécanismes de reconnaissance (mais tout de même: plus de femmes jouées à la Comédie française au XIXème qu'au XXème siècle!), puis méthodiquement effacées, de sorte que leur nom, comme celui de leur métier d'autrice, écorche nos oreilles ou simplement ne nous dit rien, tombe dans le gouffre de la mémoire perdue, des minorités invisibles.

    Oui, il y a sans doute des femmes qui ont écrit des choses mauvaises, composé des tragédies ratées, mais sans doute beaucoup d'hommes encore se sont frottés au ridicule avec la certitude d'accomplir une chose sérieuse et noble. Et à talent égal, la postérité retient les écrits des hommes (parce qu'édités, critiqués, cités, joués, publiés dans des antologies). Erreur des siècles passés sans doute, mais les antologies du XXème siècle semblent malheureusement décidées à continuer à nous mettre la tête sous l'eau. (La presque disparition d'une immense autrice comme Hélène Bessette n'en est-elle pas un exemple?)

    Alors notre mission, mes contemporain.e.s: faire que ces réflexions sortent de la confidentialité, du tabou, pour que ne soient pas enterrées vivantes les femmes qui écrivent aujourd'hui, en ne gardant qu'une ou deux "femmes puissantes" comme contre-exemple, comme exception qui confirme la règle.

     

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    Bon, une fois ce constat fort énervant posé, il y a heureusement quelque chose aussi d'assez joyeux, qui est de se dire qu'il y a tout à inventer et à explorer dans la langue même, et ça tombe bien car c'est l'endroit du monde qui me passionne.

    Pour une fois, les auteurs et les autrices (car l'invention et la remise en question est l'affaire de tous) peuvent exercer leur pouvoir de maîtrise des mots pour faire bouger les lignes, les imaginaires, les stéréotypes (en ce qui concerne les genres mais aussi toutes les relations de pouvoir qui régissent la vie  sociale).

    En me penchant sur les textes déjà écrits, je me rends compte que la question du masculin et du féminin se pose de façon totalement grammaticale et donc centrale, dès que je commence un texte: je veux parler d'une humanité, d'une attitude, d'un positionnement dans le monde. Très bien. Est-ce que ce sera un "il" ou un "elle", ce personnage (Carcasse, pour le premier texte?). Je commence avec un "il". Mais ce "il", il me semble, n'est pas tout à fait juste, il réduit tout, il a du mal à garder sa place dans l'immobilité. Et le "elle", non, pas question, sinon on va me le coller dessus ad vitam aeternam, ce personnage au bord du seuil, on va coller au texte l'étiquette d'une "jolie petite autofiction", et non, je veux viser plus vaste, regarder au-dessus de ma ceinture, tenter l'universel. Alors zou, pirouette grammaticale qui devient bien vite un moteur: Carcasse, de nom tu deviendras aussi pronom, et je prendrai dans la langue ce qu'elle a conservé de neutre, les adjectifs pour lesquels aucun accord n'est visible ni audible, et mes amis les adverbes.

    Dans Nous les vagues, c'est le "nous" qui me sert à englober, à ne dire ni "ils" ni "elles", jusqu'à la denrière partie où le "je" est celui d'un homme, sans doute une façon encore de l'éloigner un peu de moi, et de prendre ce plaisir d'"être l'autre".

    Dans Prodiges®, écrit pour des femmes, je m'amuse alors à tout mettre au féminin y compris l'adresse au spectateur, qui sera sans doute un peu dérouté, comme si on se troublait, nous, qu'on s'adresse à nous sans arrêt au masculin dès lors que nous faisons partie d'un groupe mixte.

    Et voilà que dans Perdre j'explore l'autre face, il y a des "ils", un IL dont on ne sait pas s'il est vraiment humain, un autre "il". Pas préméditée, cette masculinisation, mais sans doute le reflet d'un besoin de mettre à distance mon propre sexe, de pousser dans un sens puis dans un autre les explorations du genre.

    Ce que je me dis, aussi, c'est que la difficulté que j'ai à ce qu'on mette à tout prix sur mes textes une étiquette de GENRE (littéraire, cette fois), n'est pas sans lien avec un besoin d'émancipation, d'invention d'autres modalités des voix, de la langue, et de la pluralité. Comme si le mouvement était toujours celui du corps qui s'ébroue, ne se laisse pas ranger dans une tradition historiquement ficelée avec les arrière-pensées politiques qu'on sait, comme s'il fallait, pour écrire aujourd'hui, un terrain plus vaste et plus neutre, à défaut d'en avoir totalement (pour le moment) les outils linguistiques.

     

     

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 13 Juin 2013 à 09:24

    voilà un article convaincant, à la fois théorique (historique ...) et concret (l'écriture au quotidien ...) déniché sur la page face de book de Philippe Malone avec la révolte nécessaire et l'humour qui met de l'huile; j'ai encore du mal avec "autrice" même si le mot a existé; ah le poids des traditions qui m'empêche de jouer avec la grammaire de mère-grand

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